février 2017
Majd Mastoura

L'acteur studieux

Par Jean-Marie Chazeau
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Une étoile est née… Couronné à Berlin, puis Carthage, le comédien tunisien vient de connaître une année exceptionnelle. Pour ne pas brûler les étapes, le voilà qui se passionne Majd Mastoura Acteur studieux pour le théâtre et retourne à son amour originel : le slam.

Aux 50es Journées cinématographiques de Carthage, le 5 novembre dernier, Majd Mastoura, l’enfant du pays (natif de Bizerte), s’est vu décerner le prix d’interprétation masculine dans une première oeuvre. Le 20 février, le 66e Festival de Berlin, ne s’était pas embarrassé de ce distinguo, lui attribuant l’Ours d’argent du meilleur interprète, pour le même film : Hedi, de Mohamed Ben Attia. Des lauriers qui, ajoutés à l’accueil du public tunisien comme celui des festivals internationaux et des avant-premières en France, n’ont pas l’air d’être montés à la tête du jeune homme. « “Hedi” signifie calme, serein, explique-t-il, et “Nhebbek Hedi”, le titre original du film, veut dire “je t’aime Hedi”, mais on peut aussi le traduire par : “je veux que tu restes calme, tranquille.” »
 
Avant de bouillonner intérieurement, son personnage à l’écran est d’une timidité qui confine à l’autisme ; quand on rencontre le comédien, il apparaît tout aussi discret mais on sent une grande détermination. Cheveux ras, petite boucle à l’oreille, il a un beau sourire qui lui fait plisser les yeux, comme lorsqu’il évoque sa soirée avec Meryl Streep, présidente du jury de la Berlinale : « C’était une grande surprise, une très belle surprise, et ça m’a fait tellement de bien, venant d’un aussi grand festival et d’une actrice que j’adore depuis mon enfance. Elle m’a confié que c’est la sobriété de mon jeu, simple et expressif en même temps, qui avait dicté le choix du jury. »
 
Pour son premier rôle en tête d’affiche, Majd Mastoura incarne un jeune vendeur automobile de Kairouan, qui parle peu, et dont le chemin est tout tracé : il a un travail qui l’ennuie, une jolie fiancée qui est sa voisine… Mais il aspire, sans se l’avouer, à autre chose, cachant à tous ses talents de dessinateur. Au plus profond d’une dépression qui s’installe, il rencontre une jeune femme qui va lui ouvrir les yeux. Son réveil va se heurter à l’autorité de sa mère, qui dirige sa vie depuis toujours et comptait organiser son mariage… Dans la vraie vie, la mère du comédien est aussi « une femme puissante », comme il le dit lui-même, « mais c’est un peu plus compliqué : c’est une littéraire, elle est prof d’arabe, donc on a été élevé avec des livres à la maison, et elle m’a encouragé à écrire. Mais au moment de l’orientation au lycée, elle m’a obligé à devenir informaticien pour gagner ma vie. Comme dans le film, j’ai dû imposer mes choix à ma famille. Avec une mère extraordinaire, qui m’encourage beaucoup dans ce que je fais aujourd’hui, mais qui en même temps est très forte quand elle défend son point de vue ! Pendant des années il y a eu ce combat : informatique ou art ! »
 
Résultat, Majd Mastoura a abandonné ses études d’informaticien pour s’orienter vers le théâtre et le cinéma. À Montpellier, puis à Paris depuis septembre, car le système universitaire tunisien ne lui permettait pas de changer d’orientation…
 
DU SLAM AU THÉÂTRE
 
Si dans le film, Hedi doit choisir entre rester ou quitter la Tunisie pour la France, dans son parcours, Majd Mastoura a été confronté au même questionnement en 2011 : « J’ai eu mon bac à 20 ans, l’année de la Révolution, et là je me suis dit que ce n’était pas le moment de partir. J’ai vécu et partagé avec le peuple tunisien tout le bien et le mal qui ont suivi, par mes activités artistiques et mes engagements dans le mouvement social. »
 
En fondant notamment avec des amis Street Poetry, un collectif d’artistes qui laissait la parole s’exprimer dans la rue sous forme de poésie, de rap, de slam ou de simple speech : « C’était l’une des rares expériences qui essayait de réunir l’écriture et la parole en dialecte tunisien. » Une belle période : « On a cru que la Tunisie allait devenir la Suisse ou la Norvège au bout de quelques mois. Et c’était beau d’y rêver. Mais après coup, on s’est rendu compte que les choses n’étaient pas aussi simples, qu’il y a beaucoup de travail et de souffrance qui nous attendent pour arriver à la démocratie, à la stabilité. » Une conscience politique qui lui vient sans doute de son père : « Il est retraité de l’armée tunisienne, pas tellement porté sur la littérature, explique-t-il, mais plutôt sur l’histoire, la politique… J’ai hérité du côté artistique et sensible de ma mère, et du côté rationnel et politique de mon père. »
 
En équilibre entre les deux, comme la promesse d’une belle carrière, lancée sous les meilleurs auspices. Mais un équilibre qui se travaille : le jeune comédien poursuit sa licence de théâtre dans une université parisienne, et répète actuellement avec le chorégraphe franco-tunisien Radhouane El Meddeb une création qui fera appel à ses talents de slameur, et dans lequel il sera aussi danseur. Le spectacle, qui sera donné en France dans quelques mois, réunira plusieurs artistes tunisiens, et parlera de la transformation de leur pays d’origine. Il s’intitule joliment : Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire. On dirait la suite d’Hedi…
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