juillet 2017
Justin Trudeau

Le Canada côté soleil

Par Sylvie A. Briand
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Le jeune Premier ministre bat des records de popularité, maîtrise les réseaux sociaux et raconte comme personne l’histoire d’une nation ouverte. Côté ombre, le pays, comme les autres, protège ses intérêts avant tout…
 
Justin Trudeau l’a promis : « Canada is back ». Après une décennie de grisaille et de mauvaise presse sur la scène internationale, le Canada est de retour. Jamais un Premier ministre de la « Belle Province » n’a sans doute autant voyagé ni fait parler de lui. Amérique du Sud, Europe, Afrique, Asie… le beau, le grand, le sexy Justin Trudeau a foulé le sol de tous les continents et attiré sur son passage très médiatisé des masses frisant parfois l’hystérie. En cette ère de peurs et de terrorismes, Justin Trudeau fait rêver, incarnant un pays jeune et dynamique, ouvert et tolérant, défenseur de l’environnement et des droits de l’homme. Tout l’opposé, en somme, de l’image que projette le voisin états-unien depuis que Donald Trump a succédé à Barack Obama.
 
Et de celle que donnait le Canada sous la houlette de Stephen Harper, le Premier ministre conservateur. Pendant le règne de ce dernier (2006-2015), qui allait développer une version nationale du néoconservatisme américain, le pays était globalement perçu comme ayant pour priorité principale ses intérêts financiers et ceux de ses multinationales au mépris des droits de l’homme et de l’environnement. Une politique résolument tournée à droite, frileuse à l’égard des migrants et en rupture avec l’attitude de neutralité dans les relations internationales que prônait jadis Ottawa, et calquant soudainement ses positions sur celles des faucons américains. Le protocole de Kyoto contre le changement climatique, entré en vigueur en 2005, avait ainsi été jeté à la poubelle en 2011 par Harper, qui l’avait qualifié de « complot socialiste ». C’était un « autre Canada » au pouvoir.
 
C’est contre cette politique d’intérêts mercantiles et d’austérité budgétaire que Justin Trudeau a fait campagne en promettant à ses compatriotes des « voies ensoleillées ». Mais il est difficile de parler de son ascension fulgurante au sein du Parti libéral sans parler de son propre père. Pierre Elliott Trudeau a été aux commandes du pays entre 1968 et 1984. Ce Montréalais était, comme son fils Justin, l’incarnation idéalisée du Canadien avec un père francophone et une mère anglophone. C’est lui qui a officialisé le caractère multiculturel et le bilinguisme pour mieux couper l’herbe sous le pied des nationalistes québécois, qui menaçaient alors la fédération canadienne de projets d’indépendance, aujourd’hui au point mort.
 
Charismatique et provocateur, il a été le premier chef de gouvernement que la population a adulé ou abhorré avec fougue et passion. C’est lui qui, sur un ton de souverain mépris, a qualifié de « mangeur de hot-dog » Robert Bourassa, alors Premier ministre libéral du Québec. Lui qui s’était lié d’amitié avec Fidel Castro, faisant fi de l’embargo américain contre Cuba. Lui qui avait fait une insolente pirouette derrière la reine Elizabeth lors du Sommet du G7 en 1977. Des gestes symboliques, forts, médiatisés qui ont valu au Canada sa première « Trudeaumanie » dès son élection en 1968. L’ancien professeur a alors 49 ans et… une réputation de tombeur.
 
Lorsqu’il épouse en 1971 la très jolie Margaret Sinclair, il fait encore la une des tabloïds : la mariée est de vingthuit ans sa cadette. Et c’est en cette même année, le jour de Noël, que naît le petit Justin. Deux autres garçons vont suivre, Alexandre et Michel, avant que le couple ne divorce en 1984. La famille vit un drame personnel en 1998 avec le décès de Michel, emporté par une avalanche à l’âge de 23 ans.
 
UN COMBAT DE BOXE PAR K.O
 
Justin, lui, ne pense pas encore suivre les traces de son père. Après des études en littérature et en éducation à l’université de McGill (Montréal), il devient professeur de français et de théâtre en Colombie-Britannique. C’est à la mort de Pierre Elliott Trudeau en 2000 qu’il sort de l’ombre. Lors des funérailles retransmises en direct, il rend un hommage émouvant à son père qui marque les esprits. Mais il lui faudra encore quelques années pour se faire un prénom – n’hésitant pas, notamment, à monter sur le ring en 2012 pour un combat de boxe caritatif contre un député conservateur, qu’il mettra K.O. après six minutes.
 
L’année suivante, il prend les rênes du Parti libéral qu’il mène, au bras de Sophie Grégoire, personnalité médiatique québécoise et mère de ses trois enfants, sur la « voie ensoleillée » d’une majorité absolue au Parlement lors du scrutin d’octobre 2015. Le Canada étant doté d’un régime parlementaire de type britannique, Justin Trudeau devient ainsi, à 43 ans, Premier ministre pour un mandat de quatre ans. Avec un coup d’éclat inaugural : la nomination du premier gouvernement à parité parfaite (15 hommes, 15 femmes) de l’histoire du Canada, ouvrant la voie au président français Emmanuel Macron, venu rejoindre à 39 ans le petit « club » des jeunes et dynamiques dirigeants.
 
Si la popularité de Trudeau au Canada s’est depuis légèrement effritée dans les sondages (environ 44 % d’opinions favorables) sur fond de chute des prix du pétrole et de déficits budgétaires (19,2 milliards d’euros en 2017-2018, soit environ 1,5 % du PIB), c’est à l’étranger que la « Trudeaumanie » est « la plus spectaculaire », selon la firme montréalaise Influence Communication. Au premier rang desquels les Américains qui, par effet de miroir inversé, sont fascinés par cet « anti-modèle » de Donald Trump, féministe déclaré, amateur des défilés de la fierté gay et ami des réfugiés. Le milliardaire de Washington veut empêcher l’entrée aux États-Unis de ressortissants musulmans ? Le Canada de Trudeau, lui, a accueilli 46 700 réfugiés en 2016, pour la plupart syriens, un record pour le pays depuis 1978. Ce qui peut expliquer que, depuis le début de l’année, « la couverture médiatique internationale de Trudeau soit encore en augmentation », note l’analyste Gabriel Vignola.
 
Outre les États- Unis, l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne sont les plus friands d’articles sur le Premier ministre canadien, qui partage avec le milliardaire de la Maison- Blanche l’omniprésence médiatique. « À l’instar de Trump, Trudeau utilise les réseaux sociaux et les médias traditionnels pour délivrer des messages simples afin d’incarner une position politique sans avoir à la défendre concrètement ou à se baser sur des faits. Par exemple, il a pris à l’international une position très progressiste sur le changement climatique sans que celle-ci se soit jusqu’à maintenant concrétisée en termes de décisions politiques majeures », estime Influence Communication.
 
L’intéressé a au contraire donné son feu vert à la construction de deux oléoducs dans l’Ouest canadien sans menace selon lui sur l’environnement, expliquant que si son pays devait préparer sa sortie des énergies fossiles polluantes, il ne pouvait pas non plus laisser dormir 173 milliards de barils de pétrole dans son sous-sol. Et si, quand il était dans l’opposition, Justin Trudeau critiquait l’inaction du gouvernement Harper sur le dossier d’un blogueur saoudien, emprisonné dans son pays, et dont la famille réfugiée au Québec réclame la libération depuis cinq ans, il semble avoir été rattrapé depuis par la « realpolitik » et a autorisé la vente controversée de blindés légers à l’Arabie saoudite. Un contrat de 15 milliards de dollars qui avait été… signé par Harper.
 
Des détracteurs, Justin Trudeau en a. Critiques principales : n’être « qu’une image sans substance », et faire la promotion du Canada et des valeurs libérales comme d’une marque commerciale. Des médias se sont de leur côté interrogés sur l’ambition affichée de redonner au pays ses lettres de noblesse, au-delà des déclarations d’intention ; notamment dans ses relations avec l’Afrique, continent le plus pauvre et le plus vulnérable face aux changements climatiques.
 
« Il y a clairement une rupture avec Trudeau, comme l’a montré son discours au sommet de la Francophonie à Madagascar. Il a suscité beaucoup d’espoir, mais on attend toujours des actes, des décisions réelles », estime Issiaka Mandé, professeur de sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal (Uqam). Pour Toby Moorsom, professeur à l’Institut d’études africaines de l’université Carleton (Ottawa), « il y a une contradiction entre le discours de Trudeau et la réalité, mais ce n’est pas nouveau pour le Canada, qui n’a jamais été aussi bienveillant qu’il le prétend ».
 
L’aide internationale sous Trudeau comptait, selon l’OCDE, pour 0,26 % de son revenu national brut (RNB) en 2016, en légère baisse par rapport à 2015 (0,28 %) et nettement en dessous du 0,7 % fixé par l’ONU. À titre de comparaison, la France a versé en aide 0,38 % de son RNB ; la Norvège, 1,1 % ; le Royaume-Uni, 0,69 % ; et les États- Unis, 0,18 %. « Rien n’a vraiment changé, conclut Moorsom, et on espère toujours la nomination d’un “ombudsman” » pour superviser les sociétés minières canadiennes, qui ont mauvaise presse en Afrique du fait de leur non-respect de l’environnement et des droits humains. Plus de 70 % des compagnies minières dans le monde sont cotées en Bourse au Canada.
 
HAUSSE DES DÉPENSES MILITAIRES
 
Selon David Black, professeur en sciences politiques à l’Université de Dalhousie (Nouvelle-Écosse), l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche peut bien avoir boosté celle de Justin Trudeau, elle est sans doute un « élément perturbateur » de la politique étrangère du Canada. Après les critiques de Washington à l’égard des pays de l’Otan (versant, comme le Canada, moins de 2 % de leur PIB dans le domaine de la défense), le gouvernement Trudeau a annoncé une hausse de 73 % des dépenses militaires, à environ 22 milliards d’euros par an (1,4 % du PIB), pour renouveler sa flotte, avec l’achat prévu de 88 avions de chasse et 15 navires de guerre.
 
David Black croit que l’incertitude autour de la nouvelle politique américaine est l’une des raisons ayant poussé sans explication Ottawa à retarder sine die une mission très attendue en Afrique de Casques bleus canadiens. Ce qui a fait dire au directeur du Centre FrancoPaix à l’Uqam, Bruno Charbonneau, dans une tribune publiée dans le quotidien montréalais Le Devoir, que le Canada a peut-être « manqué son retour » sur la scène internationale. Mais toutes ces critiques ne semblent pas nuire pour le moment à la popularité de celui qui, selon Influence Communication, a réussi à « symboliser le progrès qu’il prône par sa jeunesse, ses qualités physiques et son ouverture proclamée au monde », loin des atmosphères anxiogènes que délivre le monde d’aujourd’hui.
 
L’Afrique, entre aide au développement et exploitation des ressources minières
 
L’Afrique reste au fil des ans le premier récipiendaire de l’aide au développement du Canada. En 2016, le continent a reçu 39 % du total de l’aide internationale canadienne pour un montant de 2,1 milliards de dollars canadiens (environ 1,4 milliard d’euros), selon des chiffres officiels. L’Éthiopie, le Ghana, la Tanzanie, le Mali et le Nigeria sont dans l’ordre les pays africains qui ont le plus bénéficié de cette aide bilatérale et multilatérale (via l’ONU ou d’autres organismes). Le gouvernement de Justin Trudeau a mis la priorité sur les programmes dédiés aux femmes comme l’éducation et la planification familiale ainsi que la lutte contre les violences sexuelles, les mariages forcés et les mutilations génitales.
 
Pour mieux promouvoir cette « politique féministe », le Premier ministre s’était rendu en novembre 2016 au Liberia, premier pays africain dirigé par une femme, Ellen Johnson Sirleaf, mais avec lequel Ottawa entretient des relations limitées (il n’y a pas de représentation diplomatique canadienne au Liberia). Il avait ensuite participé à Madagascar à son premier sommet de la Francophonie, où il avait dénoncé les persécutions dont sont victimes les homosexuels, notamment dans des pays africains.
 
Reste que l’aide au continent est en légère baisse par rapport à celle octroyée en 2015, qui comptait pour 41 % de l’aide totale. Une diminution que le ministère du Développement international a expliquée par des variations du taux de change. Quant aux échanges commerciaux avec l’Afrique subsaharienne, ils restent faibles, représentant moins de 2 % du total des échanges canadiens, qui comptent comme premiers partenaires l’Afrique du Sud et le Nigeria.
 
Auteur d’un livre sur « la constance de l’inconstance » canadienne dans ses relations avec l’Afrique, le professeur David Black, de l’Université de Dalhousie, ne voit « aucun effort réel pour corriger les contradictions entre la réalité et les beaux discours », notamment en ce qui concerne les activités minières de sociétés privées nord-américaines. Corruption de responsables, désastres écologiques, abus des travailleurs locaux… la liste des griefs présumés contre les sociétés minières est longue.
 
La dernière controverse en date implique la société aurifère Acacia, détenue majoritairement par la torontoise Barrick Gold et accusée d’avoir exporté depuis des années beaucoup plus d’or qu’elle en avait déclaré aux autorités tanzaniennes et de devoir ainsi des milliards de dollars en taxes impayées. Niant ces accusations, le PDG de Barrick a rencontré en juin le chef de l’État tanzanien pour tenter de régler les choses à l’amiable. Un autre dossier suivi est celui de Nevsun Ressources, qui est poursuivi en justice au Canada pour sa complicité présumée dans l’emploi de travailleurs forcés dans une mine de l’Érythrée. La société nie toute responsabilité dans cette affaire impliquant un sous-traitant local.
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