juillet 2017

Les deux princes

Par Zyad LIMAM
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On les appelle souvent par leurs acronymes : « MBS » et « MBZ ». Ils ont en commun  une latitude de souverains alors qu’ils n’en ont pas encore le titre. Mohammed Ben Salman, 31 ans, fils du roi Salman d’Arabie saoudite et nouveau prince héritier (depuis le 21 juin). Et Mohammed Ben Zayed Al Nahyan, 56 ans, ruler d’Abou Dhabi et patron de facto de la fédération émiratie depuis les ennuis de santé de son demifrère l’émir Khalifa.

Ils sont bien décidés à remodeler la carte de la péninsule arabique. Dans leur ligne de mire, l’Iran chiite, l’islamisme politique et ses différentes branches (Frères musulmans en particulier). Ils ont déjà une guerre sur les bras, celle du Yémen, avec pour objectif de faire reculer les milices houthistes, perçues comme des agents de Téhéran. Et où l’intervention se solde avant tout par une véritable tragédie humanitaire et bien peu de résultats stratégiques.

Depuis le 5 juin dernier à l’aube, ils ont ouvert un nouveau front. Ce jour-là, l’Arabie saoudite et les émirats (suivis par Bahreïn, l’Égypte et d’autres) imposaient au Qatar un véritable blocus politique et économique (voir p. 28). Les princes pensent avoir le soutien de Donald Trump, l’imprévisible président américain, reçu avec faste à la cour du roi Salman, et bien connecté dans les milieux d’affaires émiratis.

Leurs relations sont complexes. MBZ est l’aîné, disons « le leader ». Il a une formation et une expérience de pilote de chasse. Une expérience militaire qui fait défaut au « jeune » MBS, élevé dans les palais. MBZ, c’est aussi le chef d’une fédération qui a largement entamé la modernisation de son économie et le post-pétrole. Les émirats sont enfin un lieu unique d’expérimentation sociale, de fusion entre la culture orientale, les codes du Golfe et les paramètres occidentaux. Y compris sur le droit des femmes. Autant d’évolutions majeures absentes dans une Arabie saoudite sclérosée, intoxiquée à l’or noir, crispée sur ses fondamentaux archaïques.

À Abou Dhabi, il y a une volonté de soutenir cette Arabie chancelante. MBS a lancé mi-2016 un plan de modernisation dénommé « Vision 2030 ». Mais au Royaume des Saoud, les résistances sont immenses. Et la possibilité d’un changement en douceur, planifié, relève du défi majeur. Le prince héritier n’est pas lui-même à l’abri d’une contestation, y compris à l’intérieur de sa famille.

L’affaire qatarie est venue souligner les limites de ce double volontarisme. La position maximaliste de Riyad et Abou Dhabi n’a pas (encore) fait plier Doha. Le dossier saoudien sur le financement du terrorisme est franchement bien faible. Le Qatar résiste, à ce jour, aux ultimatums, et la situation provoquerait même un regain de sympathie à l’égard de la famille Al Thani, « fondatrice », après tout, de la chaîne Al Jazeera . Le soutien de Donald Trump a été fragilisé par les contre-déclarations du département d’État et les objections du département de la Défense. Les princes ont sous-estimé la réaction de l’Iran (prévisible) et de la Turquie (surprenante). Oman et le Koweït apparaissent soucieux de se protéger des volontés hégémonistes du duo. L’enlisement se profile comme la seule option, enlisement favorable avant tout à la position iranienne.

Une question iranienne qui sera loin de disparaître de l’agenda. Dans la plupart des pays du Golfe, au sein des Émirats arabes unis, en particulier à Dubaï (où le silence de « Cheikh Mo » est notable), le débat est discret, mais réel. Faut-il s’aliéner l’Iran, voisin immense et incontournable, à quelques encablures, peuplé de plus de 80 millions d’habitants, avec ses potentialités économiques ? Le tout au bénéfice d’une alliance avec une Arabie crispée, en transition douloureuse, tentée par une mise au pas globale de sa sphère d’influence… ? Économiquement, culturellement, géographiquement, on voit mal comment le choix de l’un contre l’autre serait durablement possible.

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