mai 2018

Les mystères de Doha

Par Zyad Limam
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Sous blocus depuis juin dernier et au centre d’une tempête diplomatique, le Qatar n’a pas renoncé à ses ambitions. La famille régnante des AL THANI poursuit un projet complexe d’ouverture par la culture et l’éducation. Tout en cherchant à se ménager des marges de manœuvre géostratégiques.
 
Ici, nous sommes au Qatar, au cœur du golfe arabo-persique, dans l’un des États les plus riches du monde, sinon le plus riche. Près de 2,5 millions de résidents dont 300 000 citoyens très privilégiés (gratuité, subventions, salaires très confortables…). Revenu par habitant : près de 60 000 dollars, dans les premiers rangs mondiaux. Produit national brut de plus de 150 milliards de dollars (après un pic à 200 milliards en 2014), ce qui en fait une nation à l’échelle du Maroc ou de l’Algérie, évidemment nettement plus peuplés. Doha, la capitale, n’a pas encore le look flamboyant, stupéfiant, démesuré de Dubaï ou de Singapour mais une grande ville est tout de même littéralement sortie des sables en moins de 25 ans. Des gratte-ciel futuristes marquent la skyline de West Bay. Avec en face, de l’autre côté de la baie, l’incontournable île artificielle, The Pearl, impressionnant ensemble résidentiel d’immeubles et de villas de luxe. Les stades de la Coupe du monde 2024 sont quasi achevés. On construit le métro. Les grandes marques de l’hôtellerie ouvrent d’immenses palaces. Et aussi des adresses plus branchées (comme le soulignent les habitants de la capitale, il y a une vie avant le W, un hôtel de luxe ultra-moderne, et une vie depuis le W…). Education City aligne avec fierté ses grandes écoles et universités internationales. En clair, la péninsule qatarie est un vaste chantier à ciel ouvert, en construction permanente.
La sensation est particulière. Malgré l’immensité des moyens, la modestie et l’imperfection n’ont pas totalement déserté les lieux. On sent ici et là, des touches d’improvisation. À la périphérie, villas modestes, « quartiers populaires », petits commerces n’ont pas disparu. Les ressources sont là, mais le système apparaît souvent à son maximum, à la limite de la zone rouge. Comme le rappelle cet expatrié de longue date, le Qatar est peu peuplé. Les ressources humaines sont limitées. Ou alors « importées » et tentées de maximiser leurs gains. Les projets sont multiples, immenses, très ambitieux. Il faut toujours aller vite. Bref, on voit grand, on construit, on fait des erreurs, on change les plans, on recommence et on reconstruit, sans trop tenir compte de l’aspect financier. Il y a de la déperdition, certainement, mais ce n’est pas vraiment un problème…
 
Hamad et le miracle du gaz
On serait alors tenté d’empiler les clichés sur cette monarchie du Golfe dispendieuse. Pourtant ici, l’histoire est différente. Au début des années 90, avec la grande crise pétrolière des années 80, le Qatar est un pays à court de cash, en récession, quasiment incapable d’assumer ses échéances et où « il faut emprunter pour payer les salaires », souligne un ministre d’aujourd’hui. Le conservatisme religieux est de mise. Après tout, les Qataris sont officiellement de culture wahhabite, cette branche de l’islam rigoriste qu’ils partagent avec leur puissant voisin saoudien. Le « patron », l’émir Khalifa Ben Hamad Al Thani, est de la vieille école. Le Qatar n’a pas à proprement parler de stratégie économique. En 1995, Cheikh Hamad, le fils ambitieux, dépose son père parti pour un énième voyage à l’étranger. L’émir Hamad a un projet. Relancer l’économie en s’appuyant sur le gigantesque gisement de gaz North Dome découvert par Shell au début des années 70 et jamais vraiment mis en exploitation. L’idée aussi est de trouver une solution pour transporter ce gaz en dehors des pipelines. Hamad cherche des partenaires et des financements. Certains pays, soucieux de diversifier leurs ressources énergétiques, parient sur le projet. Japonais et Français en particulier. Le succès est spectaculaire. En deux décennies, le Qatar devient le premier fournisseur mondial de gaz liquide. Et le quatrième producteur de gaz naturel (après les États-Unis, la Russie et l’Iran, qui partage avec Doha l’exploitation de North Dome). Et donc l’un des pays les plus riches du monde. CQFD.
 
 
Cheikha Moza, une femme d’influence
Le miracle économique s’accompagne très vite d’une volonté de desserrer l’étau du conservatisme intérieur sans vraiment renoncer officiellement au dogme wahhabite. C’est la célèbre Cheikha Moza bint Nasser Al Missned, fille d’une grande famille réformatrice, et deuxième épouse de Hamad qui se charge de l’immense chantier. Elle prend la tête de la Qatar Foundation, créée par Cheikh Hamad en 1995, elle en fait l’épicentre et l’incubateur des projets réformistes. C’est sous la houlette de la fondation que naît Education City, spectaculaire campus universitaire où se côtoient les plus grandes marques éducatives américaines (Georgetown, Cornell…). C’est sous son impulsion que naît le projet de la Qatar National Library, vaisseau de béton et de lumière dessiné par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas. Elle multiplie les organismes humanitaires comme Education Above All (10 millions d’enfants scolarisés dans le monde) ou Silatech (incubateur de jeunes talents pour le monde arabe). Enfin, elle fait reculer les tabous, « décoince » la société. Elle porte souvent des caftans, avec des couleurs et de l’audace. Elle apparaît en public. Elle voyage, et elle s’exprime. Et du coup, elle entraîne avec elle une bonne partie des femmes qataries, portées par l’exemple. 
Au Qatar, c’est vraiment surprenant, les femmes sont dans l’espace public. Dans les écoles, les universités, les entreprises, dans les bureaux, mais aussi dans les lieux d’expatriés, cafés et tea room des hôtels. On peut même voir des couples le soir, AM380 01 Qatar TFO.indd 52 02/05/18 12:06 AFRIQUE MAGAZINE I 380 – MAI 2018 53 dans les restaurants, ce qui reste rarissime dans la région. La plupart des Qataries sont formées, indépendantes financièrement et ne sont pas soumises au carcan de règles rétrogrades que l’on retrouve ailleurs, comme en Arabie saoudite. Elles vont même faire leur entrée dans l’armée. Cette émancipation ne fait pas que des mâles heureux dans une société qui reste dominée par de puissants codes tribaux et patriarcaux. Mais personne ne souhaite vraiment contredire l’exemple donné par Cheikha Moza et le Père Émir (Father Emir) Hamad…
 
Temps long et équilibrisme 
Prudemment, en jouant sur le temps long, les réformes graduelles, le Qatar cherche aussi à se donner une image de monarchie absolue traditionnelle mais… raisonnablement moderne et ouverte. Une sorte d’avant-garde dans le golfe arabo- persique. C’est l’idée qui pousse les transformations sociales et culturelles menées par la Qatar Foundation. C’est aussi la stratégie qui guide la création de la chaîne Al Jazeera en novembre 1996, véritable révolution médiatique dans le monde alors particulièrement catatonique des médias arabes. On le sait, la chaîne jouera un rôle déterminant lors du Printemps arabe. Parallèlement, l’émir multiplie les alliances politiques « stratégiques-assurances ». En particulier avec les États-Unis qui exploitent une immense base aérienne à Al Udeid, la plus grande hors de ses frontières. Le Qatar maintient toutefois des liens jugés incontournables avec l’Iran voisin. Et intervient en tant que médiateur dans de nombreux conflits se créant une multitude d’obligés et d’amis dans le monde entier. Et aussi de solides inimités… À la surprise de tous, Cheikh Hamad renonce au trône en juin 2013 et transmet le pouvoir à l’un des fils issus de son mariage avec Cheikha Moza, Tamim, âgé alors de 33 ans. La transmission souligne le rôle prééminent pris par Cheikha Moza dans le processus de consolidation politique.  Cette passation en douceur souligne surtout la solidité de la famille, solidité qui aurait pu, comme dans d’autres monarchies de la région, être remise en cause par les ambitions des uns et des autres, issus des différentes branches des Al Thani. Le jeune Tamim s’est habilement et assez facilement glissé dans les habits du père et la machine n’a pas connu de soubresauts frappants. Le leadership ne change pas de cap : développement économique, soft power, indépendance politique. Continuité donc, avec un changement générationnel. Évidemment dans l’équation, l’expression « monarchie absolue constitutionnelle héréditaire » reste essentielle. L’émir règne et gouverne. Il est chef d’État et chef de gouvernement. Et il est difficile par définition de s’opposer politiquement au système. Mais même dans le domaine de l’expression publique, les Al Thani sont prêts à prendre quelques risques. Une relative possibilité de critique existe. Les conseils municipaux sont élus et ont un pouvoir consultatif. Et on attend des élections législatives nationales, promises de longue date.
 
Soft and hard power 
Émancipation relative des femmes, multiplication des initiatives dans la culture, dans l’éducation, volonté affirmée d’ouverture, volonté aussi de faire concurrence en tant que place financière et commerciale aux pays voisins, suppression des visas pour plus de 50 pays, investissement dans le sport, et puis évidemment la Coupe du monde… Ces évolutions entraînent une marche en avant moderniste qui ne va pas sans difficulté. Le choc entre modernité et tradition est permanent dans un pays où la charia reste encore la principale source de droit. Pour le moment, l’équilibrisme fonctionne. Le pays n’est pas si grand, facile à contrôler. Et les Qataris sont bien décidés à réussir collectivement, quitte pour certains à masquer leur malaise devant de telles évolutions. La démarche entraîne une « mixité identitaire » qui apparaît plus naturelle au Qatar que dans d’autres pays de la région. À Doha, Qataris et « expatriés » venus apporter leurs savoir-faire ne sont pas séparés par des hauts murs invisibles. On se côtoie, on se voit le soir, on part en week-end. On échange. Cette perméabilité, l’échange d’idées qui va avec, le rôle visible et actif des femmes, ne font pas que des adeptes dans les milieux les plus conservateurs et chez certains pays voisins. Mais le processus est au centre des enjeux de demain, de la capacité qatarie à opérer le saut vers une modernité réelle.
 
Pourquoi une telle ambition ?
Lors d’un séjour à Doha, on pose souvent la question : « pourquoi une telle ambition à l’échelle globale ? Pourquoi prendre le risque de coaliser les ennemis, d’apparaître comme la grenouille qui se voulait plus grosse que le bœuf ? Après tout, vous pourriez vivre tranquillement, richement, à l’écart dans votre péninsule… ». À ces questions, les responsables qataris répondent souvent la même chose. Avec une touche d’agacement. Oui, à la surface, il y a eu certains excès, en particulier dans des achats ou des dépenses démesurées à travers le monde. Mais le Qatar est un pays très riche, et il doit gérer, bien ou plus ou moins bien, cette richesse. C’est le rôle du tout-puissant QIA (Qatar Investment Authority). Et dans l’ensemble, la plupart des placements se sont montrés « payants ». Le fond du problème, c’est que les Qataris ne pourraient probablement pas vivre tranquillement de leur cité. Qu’on le veuille ou non, malgré sa taille et sa petite population, le Qatar est une puissance énergétique. Il s’agit, on l’a dit, du premier producteur de gaz liquide au monde, un acteur essentiel pour la stabilité des marchés et l’assurance des approvisionnements. Des pays majeurs comme le Japon, la Corée, la Chine et le Royaume-Uni dépendent largement du gaz qatari et des bateaux géants de gaz liquide sous pavillon qatari qui sillonnent le monde. Riche et fragile, le Qatar cherche avant tout à préserver son indépendance. Les Qataris ne veulent pas être prisonniers de leur situation géographique,l’Arabie saoudite dans le dos et l’Iran en face. Ils cherchent des marges de manœuvre. En multipliant les passerelles politiques et les stratégies sécuritaires. Mais aussi en investissant massivement dans le soft power. L’éducation, la culture, le dialogue, Al Jazeera, etc. Un soft power qui serait une assurance vie tout aussi efficace que la présence de bases militaires américaines (et turques dorénavant) sur son sol. Des marges de manœuvre qui peuvent les porter loin. Trop loin peut être…
 
 
Et soudain, un blocus brutal
5 juin 2017. D’un seul coup, c’est un peu comme la fin d’un monde. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn (et d’autres) décrètent la rupture des relations diplomatiques et la mise en place d’un blocus de fait. À l’origine, des déclarationssupposées de Cheikh Tamim, très favorables à l’Iran, au Hezbollah, au Hamas, reprises par un communiqué officiel de l’agence de presse qatarie. Le tout étant probablement un faux, résultat d’un braquage numérique de l’agence en question. Les liaisons aériennes sont arrêtées du jour au lendemain, les espaces aériens fermés aux avions de Qatar Airways, la frontière terrestre entre l’Arabie saoudite et le Qatar (la seule dont dispose Doha) est close. Les voyages des ressortissants interdits, étudiants, visiteurs et expatriés qataris, sommés de rentrer chez eux manu militari. Enfin arrive alors la fameuseliste des « treize conditions » que le Qatar doit remplir pour mettre fin à la crise, dont la fermeture immédiate d’Al Jazeera. Le coup est brutal, pour les rapports commerciaux et d’affaires évidemment. Mais aussi et surtout sur le plan humain. Dans cette région du monde, les mariages et les liens traversent lesfrontières depuis bien longtemps. Les cousinages sont nombreux et naturels. Les relations entre tribus, ancestrales. Et là, avec le blocus, les déchirements sont douloureux. Les blessures sont profondes et elles mettront du temps à cicatriser…
Pour Doha, le dossier d’accusation, porté essentiellement par Riyad et Abou Dhabi, ne tient pas. Dans les salons, on rappelle les vieux contentieux, le fait que pour l’Arabie saoudite et Bahreïn, le Qatar reste une « fiction » sans légitimité historique. On rappelle que dans les années 70, Doha a refusé de se joindre à la fédération des Émirats pour jouer la carte solo de l’indépendance. Et que depuis, le Qatar et les Émirats n’ont jamais vraiment cessé d’être en rivalité. Pour la plupart des officiels qataris, l’accusation de soutien au terrorisme serait un argument « facile », « efficace » utilisé par les Saoudiens et les Émiratis pour faire bouger les opinions des pays occidentaux, et surtout celle des États-Unis. Et de souligner le rôle pour le moins ambigu de l’Arabie saoudite elle-même dans la propagation mondiale d’un islam rigoriste… « Comment peut-on imaginer qu’un État comme le Qatar ait pu financer directement des organisations terroristes, souligne ce haut responsable à Doha. Que des circuits privés aient pu exister, c’est possible, et nous faisons tout pour les rendre inopérants. Pour le reste, les accusations ne tiennent pas. Oui, nous avons soutenu Gaza, à un moment où personne ne voulait aider Gaza. En Égypte, notre appui date d’avant les Frères musulmans, les généraux de la transition pourraient facilement en témoigner. En Syrie, nous n’avons pas caché notre opposition à Bachar. Nous l’avons mis en garde à plusieurs reprises auparavant sur l’impasse de sa politique… ».
Pour les responsables qataris, l’Iran est un argument tout aussi faible. Comme le souligne ce même interlocuteur: « On ne peut pas faire sans les Iraniens, ils sont là, sur le Golfe, pour l’éternité. L’Iran, c’est avant tout l’ennemi extérieur dont l’Arabie saoudite a besoin pour serrer les rangs. Quant aux Émirats, Dubaï est la capitale économique de l’Iran… L’argent iranien remplit les coffres des banques de Dubaï. Si on y regarde deprès, l’Iran est avant tout une problématique pour Israël. Et pour les alliés d’Israël, c’est-à-dire les États-Unis. » Et Al Jazeera alors ? : « Al Jazeera est là depuis 20 ans. Elle apporte un son nouveau, nécessaire. Elle exprime une diversité de points de vue. Nos adversaires ont aussi des chaînes news qui ne se privent pas d’alimenter une grossière propagande anti-Qataris. Mais qui n’ont pas forcément beaucoup d’auditeurs… ». 
 
Au cœur de la crise
Pour les Qataris, il n’y a pas vraiment de mystère. L’objectif du blocus est clair : c’est la « vassalisation » pure et simple du pays, politique et financière. Une tentative pour Riyad et Abou Dhabi d’imposer leur loi à toute la région du Golfe. « Ce qu’ils veulent vraiment, selon un proche du palais, c’est un régime qui accepte leurs ordres, leurs décisions de politique internationale, et qui accepte sans barguigner de faire des gros chèques quand ils le demandent. Le Qatar est trop riche pour être indépendant. Pour la famille des Al Saoud, le Golfe est une chasse gardée, et il faut une famille aux ordres à Doha…». 
Cette volonté saoudienne n’est pas nouvelle, exacerbée en grande partie par le Printemps arabe et l’activisme diplomatique de Doha, son soutien actif aux Frères musulmans à travers la région. Avec la chute de Morsi au Caire, l’ambiance tourne au règlement de comptes. En mars 2014, quelques mois après l’accession au pouvoir de Cheikh Tamim, l’Arabie saoudite, les Émirats et Bahreïn rompent leurs relations diplomatiques avec Doha. La crise sera relativement brève, grâce à l’intervention assez ferme du grand frère américain et de la diplomatie de Barack Obama. Évidemment, beaucoup de choses ont changé depuis, avec l’émergence du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et surtout l’élection de Donald Trump. De toute évidence, le nouveau président américain, très proche de Riyad, avec une vison monochrome des enjeux, se laissera facilement convaincre par les arguments saoudiens, le discours sur le terrorisme, la position anti-iranienne et la perspective de très belles commandes d’armes. Et certains de ses fameux tweets seront ravageurs pour Doha…
 
Une nouvelle fibre nationaliste
L’objectif était probablement de faire plier Doha en quelques semaines. Mais le Qatar s’est montré beaucoup plus résilient que prévu. Il a fallu évidemment reconfigurer toutes les chaînes d’approvisionnement du pays et la facture a été lourde. Mais les moyens financiers sont là et la crise a surtout agi comme un douloureux et urgent révélateur des faiblesses et des dépendances. Un électrochoc en quelque sorte. Depuis juin 2017, le pays a pris de multiples mesures pour diversifier son économie, accroître son autosuffisance et surtout maintenir son attractivité vis-à-vis du monde extérieur. C’est le fameux épisode des 4 000 vaches importées par avion et qui ont permis en quelques mois de lancer une industrie laitière. Ce sont aussi des réformes d’ouverture aux investisseurs étrangers (qui peuvent dans certains cas détenir dorénavant 100 % des parts d’une entreprise locale). 
La diplomatie du pays, incarnée parle vice- Premier ministre et ministre desAffaires étrangères Cheikh Mohamed BinAbul Raham Al Thani, a été habile, maintenantun profil d’ouverture, sans renchérir.D’ailleurs, le fameux pipeline Dolphin, quiassure 80 % de l’énergie de Dubaï, est toujoursen activité… Malgré les pressions multiples saoudiennes, le Qatar n’a pas été isolé, et la plupart des amis sont restés fidèles. Ou discrètement fidèles. Y compris dans le Golfe, avec Oman et le Koweït. L’émir Tamim voyage en Afrique, en Asie, en Europe. Aux États-Unis, il est accueilli à bras presque ouverts. Et le pays a pu emprunter près de 12 milliards de dollars sur les marchés internationaux des capitaux mi-avril 2017.
Politiquement, le blocus aura même généré une passion qatarie pour les Qataris et les résidents du pays. Un phénomène inédit de « nation building », de construction de la nation. Citoyens, expatriés, travailleurs étrangers, tout le monde sort le drapeau, se découvre une fibre nationaliste face aux dangers. On sent une volonté de tenir et surtout une volonté de vivre comme « hors sol », comme si le voisinage n’existait pas. Et tout le monde serre les rangs autour d’un jeune émir, chef d’État, Tamim, dont la popularité est au firmament et qui sort paradoxalement renforcé par l’épreuve.
 
Des factures astronomiques
Le coût du blocus et de la crise reste pourtant faramineux. Il y a les conséquences économiques évidemment et qui ne sont pas toutes du côté qatari. Les entreprises saoudiennes et émiraties sont fortement impactées par la fermeture d’un des marchés les plus ambitieux et solvables de la région. Banques, commerces, infrastructures (en particulier dans la perspective de la Coupe du monde…) tous les secteurs sont fragilisés. La croissance de toute la région risque d’en souffrir. La crise, les divisions, les déchirures accentuent la méfiance globale des investisseurs qui considèrent le Golfe comme une entité économique unique. Pour l’Arabie saoudite, en prise avec une phase dangereuse de transition économique et politique, ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. Sans compter la facture astronomique absorbée par Riyad et Doha en coût de lobbying et d’achats d’armes pour garder les bonnes grâces de l’Amérique. Donald Trump peut se satisfaire d’avoir gagné sur tous les tableaux, multipliant les contrats avec les uns et les autres…
Enfin, sur le plan stratégique, les effets sont négatifspour tous les acteurs. L’Arabie saoudite et les Émirats n’ont pas persuadé grand monde dans leur bataille et une certaine impatience internationale commence à se faire sentir. L’Iran a retrouvé une place d’acteur incontournable à Doha, ce qui n’était pas aussi évident que cela. La Turquie, grand rival sunnite de l’Arabie saoudite, a mis un pied en territoire qatari et sur les rives du Golfe. Et le Qatar, même résilient, doit mobiliser une trop grande partie de ses forces et de ses moyens dans une lutte qui apparaît sans fin. Enfin, last but not least, autant dire que le GCC (Conseil de coopération du Golfe), déjà peu efficace, a cessé définitivement d’exister.
Plus grave, pour conclure, reste cette image, cette séquence adressée au monde, celle de la division éternelle des Arabes entre eux, incapables de s’unir sur des minimums et de dialoguer. Des Arabes constamment en rivalité, (au Maghreb, au Moyen-Orient aussi) dans le Golfe, souvent manipulés par les grandes puissances, y compris régionales, et qui pèsent si peu sur la scène internationale et sur les enjeux stratégiques de leur région.

 

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