novembre 2018

Maroc : coup de stress sur les classes moyennes

Par Julie CHAUDIER
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Le boycott lancé au printemps dernier contre trois marques de grande consommation souligne le malaise grandissant d’une partie de la population. Si les revenus n’ont cessé de croître ces vingt dernières années, les besoins ont augmenté plus vite encore. Enquête.

Cinq mois après le lancement du boycott dénonçant la cherté de leurs prix, les trois entreprises marocaines visées font leurs comptes. Le chiffre d’affaires de Centrale Danone, dont le lait frais a été touché de plein fouet par cet événement, a reculé de 18 %, et son résultat net total s’est effondré de 88 % au premier semestre 2018, par rapport au premier semestre 2017. Même les Eaux minérales d’Oulmès, que l’on a cru moins concernées parce qu’elles n’ont pas communiqué sur la chute des ventes de leur eau minérale Sidi Ali, ont finalement reconnu à leur tour un chiffre d’affaires en baisse de 19 % au premier semestre 2018 et un résultat net total en baisse de 300 %. Ces chiffres sont la preuve que la classe moyenne, la seule à acheter de l’eau minérale en bouteille, a formé le gros des troupes des boycotteurs. Ils viennent conforter les résultats de l’étude réalisée par Sunergia pour le journal marocain L’Économiste, ce printemps. Celle-ci révélait déjà que les catégories socioprofessionnelles intermédiaires étaient les premières impliquées dans le boycott, avec un taux de participation de 67 %. Dès lors, cette campagne, exceptionnelle par son ampleur et son impact, apparaît avec encore plus de force comme le signe du mécontentement de la classe moyenne face aux menaces qui pèsent sur son pouvoir d’achat.
La définition de cette classe marocaine fait l’objet de bien des débats. En 2014, selon le Haut-Commissariat au plan chargé des statistiques officielles, elle regroupait 19,7 millions d’habitants, soit 58,7 % de la population. Alors que le centre de recherche de l’école de management HEM l’évaluait plutôt à 20 % de la population totale en 2008. Quelle que soit sa taille, il ne fait toutefois aucun doute que l’enrichissement global du pays a permis l’émergence d’une classe de population – encore peu nombreuse –, composée des salariés du privé et de petits fonctionnaires que l’on ne peut plus qualifier de pauvres, qui commence à envisager l’avenir sans restreindre son horizon. Ainsi, la population en situation de pauvreté multidimensionnelle est passée de 7,5 millions de personnes en 2004 à 2,8 millions en 2014, soit une baisse de 9,4 % par an. Étant donné la croissance continue de la population, la pauvreté multidimensionnelle ne concernait plus que 8,4 % de la population en 2014, alors qu’un quart était encore touché dix ans auparavant.
La pauvreté a pu reculer en particulier grâce à une hausse globale des revenus en quelques années. « Par référence aux enquêtes nationales sur la consommation des ménages, le niveau de vie a presque doublé, passant de près de 8 300 dirhams marocains par an et par personne en 2001 à environ 15 900 en 2014. […] Il a ainsi progressé, en termes réels, à un taux moyen annuel de 3,5 %, au cours de cette période », indiquait ainsi Ahmed Lahlimi, haut-commissaire, en 2016. Cette augmentation de la consommation transparaît dans le niveau d’équipement des ménages marocains. En 2014, 83,7 % d’entre eux possédaient une parabole, contre 33,8 % en 2004. Depuis 2011, plus de 59,9 % des ménages urbains sont équipés d’une machine à laver, contre 13,8 % seulement en 1999. Dans les villages les plus reculés de l’Atlas, emballages en plastique et pots de yaourt jonchent désormais le sol devant les habitations. Dans le langage courant, les nombreuses antonomases révèlent l’avancée des marques de grande consommation : chez l’épicier, qui veut un yaourt demande un « danoni » – marocanisation de la marque Danone.
 
L’arrivée de nouveaux produits étrangers
Avec une telle amélioration du niveau de vie, avec un véritable saut qualitatif en matière de confort, tant dans les villes que dans le monde rural, de quoi les Marocains – et en particulier la classe moyenne, celle-là même qui a vu son sort s’améliorer le plus nettement – peuvent-ils se plaindre ? Pourquoi cette catégorie de la population a-t-elle le sentiment que son pouvoir d’achat est menacé ? Les chiffres officiels sont pourtant formels : l’inflation, au Maroc, est très réduite depuis longtemps. La réponse, alors, est peut-être dans la question. La hausse de la consommation n’indique pas seulement une augmentation au moins équivalente du revenu moyen, elle est également causée par l’explosion de nouveaux besoins.
L’enrichissement global du pays s’est accompagné, à la faveur des accords de libre-échange, de l’arrivée de nouveaux produits étrangers sur le marché marocain. McDonald’s ouvre les festivités à Casablanca, en 1992. Et dans les années 2000, toutes les grandes marques étrangères connues grâce à la télévision s’implantent au Maroc. Vêtements, électronique, alimentaire, tout semble enfin accessible. « Entre 2005 et 2009, ce fut l’euphorie. Le premier mall du pays a ouvert. Il a changé les habitudes de consommation des Marocains. Les gens venaient de Rabat, mais également de grandes villes comme Casablanca, Meknès… Le concept était totalement nouveau pour nous. Nous avions aussi un food court, un espace de loisirs avec un bowling, et la première patinoire du Maroc ! » se souvient Malik El Harim, directeur général du centre commercial en question, le Mega Mall, à Rabat. Ces endroits géants deviennent des lieux de sortie pour les familles et imposent un peu plus fermement de nouvelles normes de consommation. Abderrahmane Hachimi, 32 ans, est le fils d’un petit agriculteur qui cultivait tout juste deux hectares à Aïn Taoujdate, petite commune rurale près de Meknès. Après cinq ans de chômage, grâce à sa volonté et à une opération publique, il a eu accès à un terrain de 20 hectares, qui lui permet de vivre aujourd’hui confortablement. Il a même embauché quatre jeunes de son village : « Les jeunes d’aujourd’hui sont obligés d’être combatifs ; ils ne peuvent pas baisser les bras. Avant, les exigences de la vie étaient moins grandes. Les gens se contentaient de peu, mais aujourd’hui, il faut payer le téléphone, l’éducation des enfants… On ne peut plus vivre comme nos parents », explique-t-il.
 
Les inégalités demeurent
Les nouvelles exigences de consommation créent une véritable pression sur les pères de famille, car repose encore sur leurs épaules la responsabilité financière. Alors qu’en Tunisie, l’émancipation des femmes a permis l’émergence de la classe moyenne, au Maroc, 77,6 % d’entre elles se trouvent en dehors du marché du travail. Leur principale destinée sociale, en dépit de leurs études et de leur niveau de scolarisation presque équivalent désormais à celui des garçons, reste le mariage, dans l’optique de fonder une famille. Le pays compte 7,7 millions de femmes au foyer pour seulement 8,8 millions de travailleurs salariés. Comme les enfants, qui vont à l’école, ou les vieux parents dont aucune assurance vieillesse n’assure leur retraite, ces femmes dépendent encore majoritairement de leur mari. « Je gagne 4 000 dirhams par mois, qu’est-ce que je peux faire avec ça ? Mes enfants me demandent sans cesse quelque chose : un téléphone, des vêtements, il faut tout payer ! » suffoquait début 2018 un jeune syndicaliste pourtant salarié de l’enseignement public, à Jerada, au moment des manifestations qui avaient secoué la ville minière.
Paradoxalement, ces exigences s’opèrent avec d’autant plus d’urgence que les ménages progressent sur l’échelle sociale. Le cas des habitants des bidonvilles de Casablanca relogés en périphérie dans de grands immeubles est édifiant : ils ont restreint leurs dépenses de base – nourriture et habillement –, mais se sont équipés de machine à laver, cuisinière, télévision, etc., selon le rapport « Évaluation et impact du Programme d’appui à la résorption de l’habitat insalubre et des bidonvilles au Maroc », publié en janvier 2014 par l’AFD (Agence française de développement). Les auteurs de l’enquête expliquent ainsi ce curieux phénomène : « Dans leurs représentations mentales, le déménagement […], attendu, fantasmé durant des années, exige un certain niveau d’équipement : réfrigérateur, machine à laver, etc. […] En devenant propriétaires, ces ménages pénètrent dans le monde de la consommation avec des exigences plus fortes, notamment au niveau de l’ameublement, de l’équipement, des factures d’eau et d’électricité. »
Il se produit donc des effets de seuil, qui font que l’accès à une catégorie sociale supérieure impose un certain type de consommation. Or, au Maroc, la ségrégation de la société est encore très forte. Les hiérarchies, multiples, conservent une importance considérable. Il y a les Aroubis et la bourgeoisie, les Berbères et les Arabes, les francophones, les arabophones et ceux qui ne parlent que darija… La régression de la pauvreté de ces dernières années n’a pas entraîné celle des inégalités. Entre 1987 et 2007, elles ont même eu tendance à augmenter, comme l’indique l’indice de Gini. Entre 2007 et 2014, il n’a ensuite baissé que de 1,2 point, passant de 40,7 à 39,5.
 
Un budget pour l'alimentation en baisse
Dans un tel contexte, l’endettement des ménages a augmenté deux fois plus vite ces dix-sept dernières années que la richesse nationale calculée par le PIB, passant de 58 milliards de dirhams en 2000 à 323 milliards en 2017. Le taux d’endettement des ménages calculé comme l’endettement moyen par habitant ramené au niveau de vie par an et par habitant est, lui, passé de 24,5 % en 2001 à 56 % en 2014. La hausse de l’endettement montre encore une fois que les ménages veulent consommer plus, mais aussi qu’ils n’en ont pas toujours les moyens. « Notez que dans le secteur du crédit à la consommation, comme dans la vente de voitures, un revenu considéré comme de classe moyenne débute à 2 500 dirhams par mois, une fois tous les crédits payés. Certaines franges de la classe moyenne constituent, du coup, la catégorie sociale la plus endettée auprès des banques, et en ce sens la plus fragile face à l’instabilité des prix à la consommation, car tenue de rembourser ses dettes », souligne l’étude du centre de recherche de l’école de management CESEM, « La classe moyenne, c’est qui ? ». Le recours à l’endettement révèle que l’augmentation des besoins est plus rapide que celle des revenus, mais il ne doit pas laisser penser que les Marocains se laissent dominer par des passions futiles. En regardant de près leurs dépenses, le Haut- Commissariat au plan a ainsi constaté que les foyers se concentrent d’abord sur l’éducation et la santé. La part de l’alimentation dans le budget des ménages a ainsi régressé de 41,3 % à 37 % entre 2001 et 2004, tandis que la part « hygiène et soins médicaux » est passée de 7,6 % à 8,7 %, les transports de 5,5 % à 7,1 %, et l’enseignement de 1,6 % à 3,7 %. Au contraire, la part des loisirs et de la culture, consommation plaisir par excellence, aurait plutôt tendance à se réduire, passant de 2 % des dépenses à 1,9 %.
 
Le privé encouragé
Le renforcement de ces quelques postes budgétaires est révélateur des nouvelles priorités de la classe moyenne marocaine, mais également de la faiblesse des services publics. Au Maroc, l’élévation du niveau de vie ne s’est pas accompagnée du développement rapide d’un État-providence. Au contraire, le programme d’ajustement structurel exigé par le FMI et auquel se résout Hassan II, en 1983, pour redresser la situation financière de l’État lourdement endetté, l’amène à privatiser massivement. Aujourd’hui, les services publics de santé et d’éducation sont de qualité médiocre, et l’État mise toujours plus sur le secteur privé et les investissements étrangers. Dans un tel contexte, les effets de seuil générés par les inégalités et la fragmentation de la société viennent redoubler le désir, bien naturel, d’accéder aux meilleurs services sociaux. « La segmentation du cursus éducatif est très forte : dès le départ, certains vont à la crèche (payante), d’autres non, certains vont à la maternelle, d’autres non, et d’autres se rendent dans de simples garderies (payantes, mais moins chères). Et ensuite, au primaire, écoles publiques et privées n’ont rien à voir… », explique Irene Bono, maîtresse de conférences à l’université de Turin et chercheure associée au CRESC de l’université Mohammed-VI Polytechnique à Rabat. Dès qu’un ménage en a les moyens, il se dirige donc vers le niveau de système éducatif de qualité supérieur et paie chaque fois un peu plus cher.
« Ce qui fait l’appartenance à la classe moyenne, j’en suis convaincu, c’est le déploiement des services publics pour la santé, l’éducation, le logement, le transport… Si vous assurez quelqu’un sur ces différents aspects, alors il peut vivre avec un SMIG. Au lieu de ça, l’État a tout fait pour encourager le secteur privé dans les domaines sociaux », insiste Omar Kettani, professeur d’économie à l’université Mohammed-V à Rabat. Obligée de financer ellemême toutes ses dépenses d’éducation et de santé, la classe moyenne est dans une situation d’autant plus aberrante que, essentiellement composée de salariés du privé et de la fonction publique imposables, elle contribue activement au financement de ces services publics dont elle ne veut plus. Alors, a-t-elle raison de craindre son déclassement ? Le Haut-Commissariat au plan, qui définit cette classe de manière très large, indique qu’entre 2007 et 2014, le poids démographique de celle-ci n’a augmenté que de 1 %, après avoir augmenté de 3,8 % entre 2001 et 2007.
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