octobre 2018

Mihoub Mezouaghi : Directeur de l'agence Française de développement (AFD) au Maroc
« Des modèles propres à l’Afrique pourraient émerger »

Par Jean-Michel Meyer
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Entré en tant qu’économiste à l’AFD en 2006, ce docteur en sciences économiques, auteur de plusieurs ouvrages1, mène une réflexion active sur le schéma de croissance des économies africaines de demain.

AM : L’industrie est-elle l’unique réponse à l’explosion démographique du continent ?
Mihoub Mezouaghi : On pourrait se convaincre que l’Afrique est installée de manière permanente dans le sous- développement. La question n’est pas nécessai rement de se demander si l’Afrique deviendra, à la place de la Chine, l’usine du monde, mais plutôt si elle parviendra, au cours du XXIe siècle, comme l’Europe au XIXe siècle et l’Asie au XXe siècle, à engager son industrialisation. Trois raisons étayent cette perspective. D’abord, la contrainte démographique exige de créer 10 à 12 millions d’emplois par an au cours des deux prochaines décennies – elle n’en crée aujourd’hui que 3 millions. Ensuite, des marchés de consommation émergent ; un potentiel exploité par certaines entreprises qui adaptent leur offre de biens et services aux spéci ficités économiques et culturelles de cette demande à moindre pouvoir d’achat. La réussite du mobile banking en témoigne. Enfin, des industries se distinguent dans certains pays. Le Maroc, par exemple, produit chaque année 300 000 véhicules et devrait en fabriquer près de 400 000 d’ici 2020, avec un taux d’intégration compris entre 50 et 60 %. L’industrie automobile est depuis 2015 le premier poste d’exportation du pays.
 
Après les échecs passés, qu’est-ce qui permet d’envisager une industrialisation réussie du continent ?
Il est vrai que les politiques industrielles conduites au cours des dernières décennies ont échoué. La plupart des économies africaines ont même connu une désindustrialisation prématurée. L’investissement a été freiné par un déficit d’infrastructures, un manque de qualification, un climat des affaires marqué par des pesanteurs bureaucratiques et, dans certains pays, par une insécurité liée à la corruption. Si ces freins ne sont pas totalement levés, des infrastructures (aéroports, ports, routes, transports) ont été modernisées au prix d’un effort budgétaire important. Deux signaux indiquent que l’attractivité africaine s’améliore : la croissance économique s’accélère depuis dix ans et atteint dans plusieurs pays entre 8 et 10 % par an ; les capitaux étrangers investissent davantage dans des secteurs productifs.
 
Quel rôle joue la Chine dans l’industrialisation de l’Afrique ?
Le dernier forum Chine-Afrique, qui s’est tenu début septembre 2018, a confirmé que l’industrialisation de l’Afrique était une priorité. L’intérêt que montre la Chine pour l’Afrique fait partie d’une stratégie globale qui vise, bien entendu, à sécuriser une source d’approvisionnement de matières premières, mais pas uniquement. Le durcissement anticipé de ses relations avec les puissances occidentales, la conviction que les marchés matures n’offriront plus les mêmes rendements et la réorientation de son modèle de croissance vers le marché domestique l’incitent à redéployer ses capacités de production à proximité des marchés en croissance. Pour ce faire sont créées des zones industrielles, qui prolongent la compétitivité de ses entreprises. C’est ainsi qu’il faut comprendre la vision stratégique chinoise qui consiste à former de « nouvelles routes de la soie », notamment en Afrique.
 
Les industries qui délocalisent en Afrique sont à forte intensité de main-d’oeuvre. On parle pourtant d’industrie 4.0.
Si vous faites référence à la prédiction d’une « société robotisée » qui détruira massivement des emplois peu qualifiés, on pourrait craindre que l’industrialisation de l’Afrique soit impossible. Il s’agit de la conclusion du rapport de la Banque mondiale, intitulé Trouble in the Making? The Future of Manufacturing-Led Development2. Deux objections : la généralisation d’une « société robotisée » ne se réalisera pas aussi vite car elle exige l’utilisation de métaux rares en voie d’épuisement ; la consommation d’énergie nécessaire à extraire ces ressources et la pollution qu’elle engendre affectent la soutenabilité d’une telle perspective. La grande révolution de l’industrie du futur sera plutôt de nature organisationnelle. Les grands opérateurs d’intermédiation (GAFA) occupent une position centrale dès lors qu’ils contrôlent les données d’usage des consommateurs et sont en mesure de répondre à leur demande plus personnalisée. Ils délégueront cependant la production et la fourniture des biens et des services à de vastes réseaux d’entrepreneurs. Intuitivement, cette perspective ouvre, pour l’Afrique, des opportunités dans les activités intensives en facteur travail.
 
L’Afrique peut-elle élaborer son propre modèle d’industrialisation ?
Dans ce contexte, de nouveaux modèles d’industrialisation propres à l’Afrique pourraient émerger. Le continent est très exposé au dérèglement climatique ; il n’aura ni les marges nécessaires ni l’intérêt de reproduire un modèle à haute intensité de carbone. L’Afrique expérimentera une transition vers les énergies renouvelables, avec un accès décentralisé ou encore des modes de production, une consommation plus sobre en carbone, un potentiel d’innovation sociale basé sur l’usage des low-tech [technologies issues du recyclage et à faible consommation d’énergie, ndlr].
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