juin 2017

Mmusi Maimane, Youssef Chahed, Jaha Dukureh... Le pouvoir jeune

Par Julien WAGNER
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La victoire du nouveau locataire de l’Élysée provoque un vif débat en Afrique, où le dialogue des générations ne fait pas toujours recette...
 
Comme le dit si bien l’adage, « le pouvoir ne se donne pas, il se prend ». Emmanuel Macron, 39 ans, jamais élu, ministre deux ans à peine, a donc « grillé » toute la classe politique française, François Hollande en premier, pour accéder à l’Olympe élyséen. Dans une France que l’on disait vermoulue, arc-boutée, incapable de changer, « l’effet jeune », ce pouvoir jeune porté par le président Macron, a surpris aux quatre coins du monde, en particulier en Afrique, continent du « grand-frérisme » et des traditions, où l’âge se porte en bandoulière, et où les transitions générationnelles sont souvent si difficiles.
 
Bienvenue donc dans le continent jeune par excellence. Aujourd’hui, un Africain sur deux a moins de 20 ans. En Algérie, 29 % de la population a moins de 15 ans. Un taux qui monte à 30 % en Afrique du Sud et à 50 % au Niger… La Tunisie ayant l’âge médian le plus élevé (34 ans). En 2017, 220 millions d’Africains ont entre 15 et 24 ans et, d’ici à 2030, ils seront plus de 350 millions. La jeunesse africaine n’est plus seulement l’avenir du continent, elle est l’avenir du monde. En 2050, selon les projections, un tiers des 15-24 ans sur Terre seront africains.
 
Pourtant, cette jeunesse est trop souvent perçue par les élites en place comme un « nombre » puissant et menaçant, capable de tous les désordres, plutôt que comme une force pour le pays. Elle est en vérité un peu des deux et plus encore. Et ce n’est qu’un début. Partout, les conférences, les tables rondes, les réunions sur la « bombe à retardement » démographique africaine se multiplient. La crainte du Nord, évidemment, c’est que les marchés du travail africains ne parviennent jamais à absorber cette gigantesque offre de travail et que ce boom de la natalité ne se transforme en « boom migratoire ». Pour les gouvernements africains, c’est la peur de l’« explosion sociale » qui prédomine. Le sous-emploi est déjà source de bouleversements. De la révolution du Jasmin en Tunisie à la fin du régime Compaoré au Burkina Faso. Et dans les chancelleries du continent, il n’est pas rare que l’on se demande « à qui le tour ? ».
 
La capacité à scolariser, à instruire, à préparer aux technologies de demain représente un défi considérable. Avec en (sombre) toile de fond, le chômage, ou plutôt le sous-emploi, problématique cruciale. Chaque année, près de 15 millions de nouveaux actifs se retrouvent sur le marché du travail. D’ici 2030, ce seront au total 51 millions de Nigérians, 30 millions d’Éthiopiens, 26 millions de Congolais (RDC) et 18 millions d’Égyptiens à qui il faudra trouver une activité rémunératrice. L’agriculture, qui occupe près de 60 % de la population active du continent, est le secteur dans lequel se concentre la plus importante des batailles.
 
Par son développement, elle préviendrait que des millions de jeunes ruraux en quête d’une vie meilleure ne viennent grossir les rangs des désoeuvrés urbains, des migrants noyés, ou pire, des groupes armés, terroristes et trafiquants en tout genre… Mais encore, cela ne suffira pas. Pour profiter à plein de ce que certains économistes appellent « le dividende démographique », cet accroissement durable, massif des classes moyennes par la démographie, il faudra aussi investir lourdement dans la formation et répondre enfin à l’inadéquation chronique entre offre et demande de travail.
 
Mais ce panorama oublie une donnée fondamentale : l’incroyable volonté de réussir de la jeunesse africaine. Très loin du « simple spectateur du désespoir quotidien » que certains décrivent, les jeunes Africains cultivent l’optimisme. En 2016, l’institut Ipsos Africap réalisait une étude auprès des 15-24 ans sur le continent. À la question de savoir quel qualificatif les définissait le mieux, 31 % des jeunes interrogés répondaient « travailleur », 20% « ambitieux » et 16 % encore « débrouillard ». Florence de Bigault, qui a participé à l’enquête, la commentait ainsi : « Les 15-24 ans en Afrique sont une génération qui croit au travail, à la libre entreprise, à l’éducation, à la méritocratie, mais qui est aussi désabusée et n’attend plus de changements qui viendraient d’en haut. Si cette jeunesse dresse un état des lieux très critique de la situation politique et sociale de leur pays, elle veut aussi prendre son avenir en main. »
 
La galerie de portraits que nous vous proposons dans ce numéro témoigne du dynamisme de cette jeunesse, des défis aussi auxquels elle fait face. Ces travailleurs, ces ambitieux, ces créateurs sont les faiseurs d’Afrique de demain. Partis de rien ou bien nés, femmes ou hommes, autodidactes ou sortis des meilleures écoles, entrepreneurs ou artistes, hommes politiques ou militants de la société civile, nés dans une mégapole étrangère ou en zone rurale, tous, chacun à leur manière, sans se concerter, ont franchi les obstacles et brisé les barrières, ont décidé de prendre ce qu’on leur a donné, et surtout, ce qu’on ne leur a pas donné.
 
PERSONNAGES EN QUÊTE D’AVENIR
 
Mmusi Maimane
L’alternance historique ?
À36 ans, ce jeune homme fringuant fait vaciller l’historique Congrès national africain (ANC). Leader depuis mai 2015 de l’Alliance démocratique (DA), il a rénové ce parti d’opposition de centre droit blanc et métis, lui permettant de séduire l’électorat noir. Pari gagné lors des municipales d’août 2016 : la DA, qui gérait déjà Le Cap, a remporté Tshwane, Johannesburg et Nelson Mandela Bay. Son score, 26,5 % des voix contre 54 % pour l’ANC, signale l’érosion de la base électorale de l’ancien mouvement de libération nationale. « Il faut se libérer des libérateurs », clame Mmusi Maimane, qui a le sens de la formule. Prêcheur dans une église évangélique où il a rencontré sa femme, Natalie, une Sud-Africaine blanche, il a tout pour plaire. Tribun hors pair, élégant et doté d’une forte personnalité, il n’est pas de ces Noirs parfois incompétents bombardés directeurs par des actionnaires blancs pour faire semblant de répondre aux exigences du Black Economic Empowerment (BEE). Peu enclin à faire des compromis avec son identité, il parle six des onze langues nationales et s’inscrit en faux contre les propos « limites » de ses camarades blancs – comme Hellen Zille, à qui il a succédé à la tête de la DA, et qui vantait les mérites de la colonisation. Fils d’une Xhosa et d’un Batswana, il est issu du brassage interethnique du township noir de Soweto, où il a grandi. Diplômé de psychologie et titulaire de deux maîtrises (administration publique et théologie), il a monté sa société de conseil en gestion et s’est fait connaître à Johannesburg lors des municipales en 2011. Il se distingue au Parlement par ses mots très durs contre Jacob Zuma, contre qui il mène une partie de la fronde actuelle. « Vous êtes un homme brisé qui dirigez une société brisée », lui assène-t-il. Avec la presse, les syndicats et la justice, il fait partie de ces contre-pouvoirs sur lesquels la démocratie sud-africaine peut compter.
 
Youssef Chahed et Mehdi Jomâa
Le quadra (et le quinqua) à l’oeuvre en Tunisie
Il n’avait pas encore 40 ans lorsque, ce 3 août 2016, le président de la République lui a confié les commandes de l’exécutif. Youssef Chahed entre alors dans l’histoire du pays en étant le plus jeune des chefs de gouvernement de la Tunisie indépendante. Le geste est fort même si beaucoup oublient que, dans les rangs des premiers gouvernements de Bourguiba, certains ministres étaient à peine trentenaires. D’emblée, l’âge de Chahed devient une raison d’espérer un changement significatif du système.
 
Sans tenir compte de son parcours, les Tunisiens le compareront au Premier ministre canadien, Justin Trudeau, 44 ans, et à Matteo Renzi, chef du Conseil italien à 41 ans. Mais pas à Aléxis Tsípras, devenu à 41 ans patron de l’exécutif grec… Pour éviter de se référer à un autre pays qui tangue ? Un jeune siégeant à la Kasbah est déjà un bouleversement, une rupture dans la tradition politique locale, mais également un indicateur de crise. Comme si du sang neuf était nécessaire pour soigner l’instabilité du pays. En 2014, l’État avait déjà eu recours à la même prescription avec l’exécutif mené par Mehdi Jomâa (51 ans à l’époque), que les Tunisiens surnomment « MeJo ». Cet ancien ministre de l’Industrie, ingénieur, qui a fait l’essentiel de sa carrière auprès de multinationales dans les hydrocarbures aura eu pour mission d’achever la transition démocratique en conduisant le pays aux élections législatives et présidentielle. Son gouvernement de technocrates avait une moyenne d’âge plus basse que les précédents, mais de faibles marges de manoeuvre au vu de la brièveté de sa mission : un an et huit jours.
Depuis 2011 et l’« intifada » tunisienne portée par des jeunes qui appelaient à une mutation du pays, la nécessité de rajeunir l’image du pouvoir a primé, au point de confier, trois jours après la chute du régime de Ben Ali, le 17 janvier 2011, des portefeuilles à de jeunes figures de la Révolution, tel le cyber-militant Slim Amamou. Une cette fenêtre qui ne sera que brièvement ouverte. Car même si la classe politique met de temps à autre des jeunes en avant, ceux-ci ne décident de rien. Ces leaders, pour la plupart issus d’une vieille opposition qui ne s’est pas renouvelée, n’entendent pas passer le flambeau aux nouvelles générations avant qu’elles ne fassent leurs preuves pour accéder aux sphères du pouvoir. Résultat : un univers politique en « déphasage » avec un pays qui affiche une moyenne d’âge de 33 ans, et où les 20-40 ans représentent près de la moitié de la population.
 
« Un pays de jeunes dirigé par des vieux », soulignait en 2012 une opinion publique qui rappelait l’âge des leaders : 72 ans pour Mustapha Ben Jaafar, président de l’Assemblée constituante et fondateur du parti Ettakatol, 71 ans pour Rached Ghannouchi, chef de file des islamistes, 68 ans pour Néjib Chebbi, patron d’Al Joumhouri… Les élections de 2014 confirmeront la tendance en donnant le pouvoir au président de la République, Béji Caïd Essebsi, 88 ans, au président de l’Assemblée, Mohamed Ennaceur, 80 ans, et au chef de l’exécutif, Habib Essid, 65 ans. Dans ce contexte, la nomination de Youssef Chahed a fait l’effet d’un coup de fraîcheur. S’il est dans une décontraction apparente, il pèche parfois par une communication maladroite. Néanmoins, ce n’est pas tant le jeune âge de l’ex-ministre des Affaires locales qui freine ses initiatives : à la tête d’un gouvernement d’union nationale, les partis ne le soutiennent que peu. Si la mince expérience politique du locataire de la Kasbah leur a permis de croire pouvoir le manipuler, ils ont été déçus. De crise en crise, Chahed, que les Tunisiens n’appellent plus « Youyou », mais « Jo », diminutif – autrement plus viril – de Joseph (traduction de Youssef en français), ne s’est pas laissé intimider et a fait preuve de volonté en s’attelant au mal endémique de la corruption.
 
Le 23 mai, alors que des mouvements protestataires dans le sud du pays prennent en otage des champs pétrolifères, il ordonne un vaste coup de filet dans le milieu affairiste, obtenant une adhésion populaire sans précédent. En passant à l’acte, ce jeune père de famille issu d’un milieu bourgeois, dont on prenait la courtoisie et la modestie pour de la faiblesse et de l’indécision, affirme sa volonté et fait d’une pierre trois coups : il respecte la feuille de route qui lui a été édictée à sa prise de fonction et qui donnait la priorité à la lutte contre la corruption ; il prouve aux Tunisiens qu’il tient ses engagements ; et il transforme en action le discours de l’opposition qui reprochait au pouvoir sa mansuétude à l’égard du milieu trouble de l’argent en lien avec la politique, la contrebande et le terrorisme. Certains pourraient penser que Chahed, agronome de formation venu à la politique après la Révolution, se sachant en danger et n’ayant plus rien à perdre, a joué son va-tout. Peut-être. Il a surtout, politiquement, pris son autonomie. Son audace est aussi vécue comme une rébellion contre les collusions politiques, notamment celles de son propre parti, Nidaa Tounes, qui recevait l’appui de Chafik Jarraya : cet intouchable homme d’affaires qui se vantait publiquement d’acheter juges, parlementaires et journalistes, est désormais sous les verrous. Mehdi Jomâa, également formé à l’étranger, a aussi été confronté à une économie parallèle à hauteur de 50 % du PIB, et au terrorisme, mais aucune tête n’est tombée.
 
Mais pour Jo comme pour Mejo, le mérite n’est pas le fait de l’âge. Le premier a pris à contre-courant les mouvements politiques, le deuxième a tenu les objectifs qui lui avaient été impartis ; ce qui lui permet aujourd’hui de se replacer sur l’échiquier avec son propre parti, Al-Badil Ettounsi. Dans les faits, tous deux ont accompli leur mission comme si la pratique du pouvoir n’attendait pas le nombre des années. Pourtant, la Tunisie peine à rompre avec un schéma à l’ancienne, hérité du système européen, qui voudrait qu’il faille du temps pour faire un homme politique. Dans tous les cas, avoir fait preuve de courage et de volonté en entreprenant un grand nettoyage des écuries d’Augias a véritablement lancé la carrière politique de Youssef Chahed. En trois jours, sa cote de satisfaction est passée de 61,6 % à 76 % sans que l’on connaisse l’issue des opérations qu’il a lancées. Mais sa capacité à susciter un tel regain de confiance le range déjà parmi les présidentiables pour 2019. Le voudra-t-il ? En aura-t-il les moyens politiques dont s’est doté Mehdi Jomâa ? Rien n’est sûr, mais ce qui est certain, c’est que tous deux, représentants de la génération X, qui succède selon les sociologues à celle du baby-boom de l’après-guerre, devront mettre en place une Tunisie innovante et rénovée, comme le réclament les jeunes de la génération Y, branchés technologies et à l’aise avec la mondialisation.
 
Khaled Igué
Cap sur les idées
Tiré à quatre épingles, très policé, un brin british style, Khaled Igué, 34 ans, a une ambition : faire bouger les lignes sur son continent. Né et élevé à Cotonou jusqu’à sa majorité, il intègre une prépa à Paris, suivie d’une école d’ingénieurs dont il sort diplômé en 2008, avant de réussir un double diplôme à l’Illinois Institute of Technology à Chicago. Puis il entre chez Areva, où il travaille sur les politiques énergétiques et part en mission en Finlande. Puis il demande un poste au Niger. L’envie de retourner en Afrique grandit, en même temps que son appétence pour les questions de développement… Après une année passée chez Eurogroup Consulting France, comme manager, il intègre début 2016 OCP, le géant marocain des phosphates, en tant que directeur des partenariats publics et institutionnels de la jeune OCP Africa. « L’OCP s’est donné pour mission, sur la base des relations Sud-Sud prônées par le roi Mohammed VI, d’accompagner les pays africains dans le développement du secteur agricole », rappelle-t-il. L’or vert, l’autosuffisance alimentaire, les relations Sud-Sud… Autant de thèmes auxquels il croit, et dont il débat depuis 2012 au sein de son think tank, Club 2030 Afrique. Résolument persuadé que les solutions aux maux de l’Afrique viendront des Africains, de leurs idées, de leur créativité en matière de modèles nouveaux pour demain, le jeune Béninois multiplie les rapports, les recommandations et les interventions dans les réunions internationales. L’émergence africaine, selon lui, c’est pour 2030. « Un cap qu’il faut fixer, pour y arriver ».
 
Marie-Cécile Zinsou
L’art et la manière
Il fallait le faire ! Exposer des toiles de Jean-Michel Basquiat ou de Keith Haring à Cotonou. Deux des artistes contemporains les plus prisés au monde. Qui aurait pu l’imaginer il y a encore quinze ans ? Et pourtant, Marie- Cécile Zinsou l’a fait. Cette Franco-Béninoise de 35 ans, grande, visage pâle, fille de l’ex-Premier ministre Lionel Zinsou, a de la suite dans les idées et une détermination sans faille. En 2005, à 23 ans à peine, elle crée dans la capitale béninoise, avec l’aide de son père (il la finance à 60 %), la Fondation Zinsou. Un centre d’art qui propose des expositions, édite des livres et met à disposition des bibliothèques. Le succès est immédiat, surtout auprès du jeune public. Près d’une trentaine d’expositions plus tard et avec plus de 100 000 visiteurs par an, elle est devenue un personnage incontournable de l’art en Afrique. Elle a participé à l’émergence d’artistes aujourd’hui internationalement reconnus comme le Tanzanien George Lilanga ou le Béninois Romuald Hazoumè. Bien née, chaperonnée par le président fondateur du groupe Danone, Antoine Riboud, qu’elle considère comme son « grand-père », la Cotonoise souhaite peut-être rendre ce qu’on lui a donné. En tout cas, elle y parvient. Aujourd’hui, « l’art africain est devenu branché », sourit-elle en signe de victoire. Ce qui ne l’empêche pas de poursuivre le combat. Récemment, elle s’est engagée en faveur de la restitution des biens pillés par la France lors de la colonisation du Bénin. Et, dès qu’elle en a l’occasion, elle met les hommes politiques africains face à leurs responsabilités. « C’est bien beau de hurler qu’on est meurtri par l’aliénation de son patrimoine, dit-elle. Mais on fait quoi pour les artistes contemporains qui sont le patrimoine de demain ? » Une voix qui manquait.
 
Sibeth Ndiaye
Au coeur de l’Élysée
Il fallait la voir monter les marches du perron de l’Élysée le 14 mai dernier. Jeune femme noire entourée d’hommes blancs, sourire aux lèvres… on ne voyait qu’elle. Sibeth Ndiaye, la nouvelle cheffe du service presse du président de la République française est sénégalaise, née à Dakar, au Plateau, il y a trente-sept ans. Depuis, elle fait le buzz. Pas un média français n’a manqué de tirer le portrait de cette spin doctor atypique. À la manoeuvre lors des déplacements du candidat durant la campagne, elle était une conseillère en communication zélée qui jouait le rôle de tampon entre Emmanuel Macron et les journalistes, et qui débriefait chaque jour avec lui. Indéniablement, son travail a été couronné de succès. Pourtant, son métier actuel n’a pas grand-chose à voir avec son parcours scolaire. Partie étudier à Paris dès le lycée, elle est diplômée en économie de la santé (DESS). C’est son engagement syndical, et politique en parallèle, qui vont la mener tout en haut. D’abord au sein de l’UNEF, syndicat étudiant très marqué à gauche, de 1999 à 2006, et au Parti socialiste à partir de 2002. Puis, c’est l’escalade : directrice de campagne lors des cantonales de 2008 à Saint-Denis, où elle habite, elle devient cheffe du service presse de Claude Bartolone, président du conseil général de la Seine-Saint-Denis, puis secrétaire nationale du PS chargée de la petite enfance en 2009. Manifestement, elle sait naviguer entre les courants. Strauss-khanienne à l’origine, elle soutient Martine Aubry en 2012 lors des primaires socialistes, contre François Hollande ou Arnaud Montebourg. Malgré la défaite de sa candidate, elle devient chargée de mission presse au cabinet du même Arnaud Montebourg, devenu ministre du Redressement productif. Quand celui-ci est remplacé par Emmanuel Macron en 2014, Sibeth Ndiaye choisit de rester, aux côtés du nouveau ministre, puis rejoint son mouvement En Marche ! dès sa création. On ne sait exactement quelle est l’ampleur de son influence sur les décisions du président. Quand on lui pose la question, elle botte en touche : « Dans [l’] équipe, chacun contribue par son regard, son parcours et ses idées, à le conseiller. [...] À la fin, c’est lui qui tranche. » Et sa passion pour la politique ne vient pas de nulle part. Sa mère, Mireille Ndiaye, d’origine togolaise, décédée en 2015, fut présidente du Conseil constitutionnel su Sénégal de 2002 à 2010. Son père, Fara Ndiaye, est l’ex-numéro deux du Parti démocratique sénégalais d’Abdoulaye Wade et ancien député. Jusqu’ici empêchée de se présenter à toute fonction élective dans l’Hexagone du fait de sa nationalité, Sibeth Ndiaye a été naturalisée française en 2016. Pour peut-être briguer un jour de nouvelles fonctions ?
 
Jaha Dukureh
Contre le rite et la mutilation
En 2016, le magazine américain Time la classe parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde. C’est la seule femme noire à y figurer. Cette jeune militante américaine d’origine gambienne de 26 ans vit aujourd’hui à Atlanta avec son second mari et leurs trois enfants. Excisée à l’âge d’une semaine dans son pays, elle part aux États-Unis à 15 ans pour un mariage arrangé. Quelques années plus tard, elle décide de se « révolter «. Elle divorce, reprend sa liberté, de parole d’abord. Et lance en 2013 l’ONG Safe Hands For Girls afin de lutter aux États- Unis et dans les pays d’Afrique contre ces mutilations génitales qui concernent plus de 200 millions de femmes dans le monde. Un an plus tard, Jaha lance une pétition sur change.org qui recueille plus de 220 000 signatures. Elle appelle le président Obama et les services sociaux à réaliser une étude sur la pratique de l’excision aux États-Unis, très répandue malgré l’interdiction. Elle lance un blog où les femmes du monde entier peuvent raconter leur histoire, leur blessure. Son combat est récompensé en 2015 par un premier effet concret : le président Yahya Jammeh interdit l’excision en Gambie. Jusque-là, les trois quarts des femmes gambiennes étaient concernées par ce rite. Aujourd’hui, ceux qui le leur imposent encourent trois ans de prison et une amende de 1 300 dollars. Un combat de longue haleine, que Jaha s’est promis de continuer avec abnégation, parce qu’une « diaspo » a souvent davantage d’écho au loin, jusqu’en Afrique. Un combat soutenu par l’ONU, qui s’est fixé pour objectif de faire cesser définitivement cette pratique d’ici 2030, selon les objectifs de développement adoptés par 193 pays dans le monde en septembre 2015.
 
Mehdi Tazi
Le risque et l’assurance
«Beau, brillant et avenant », l’hebdomadaire marocain La Vie éco est manifestement tombé sous le charme. C’est que ce Casablancais de 41 ans réussit pour l’instant un parcours sans faute… tout en sachant prendre des risques. En janvier dernier, il a surpris le milieu des affaires en démissionnant du poste convoité de PDG de Saham Assurance. Apparemment, diriger sa propre entreprise le tentait davantage ; en mai, il a ainsi pris le contrôle majoritaire de Belassur, l’un des dix plus gros cabinets de courtage du Royaume. Il faut le mettre à son crédit, Mehdi Tazi sait compter. Diplômé de ParisTech (réseau d’écoles d’ingénieurs) en 1999, il intègre dans la foulée le cabinet d’audit KPMG Consulting France. Très vite, il comprend que, pour satisfaire ses ambitions, il va devoir épaissir son cursus. Tazi réussit alors à intégrer l’Insead, dont le MBA est aujourd’hui considéré comme « le meilleur au monde ». Il montre déjà des qualités entrepreneuriales en fondant, en 2003, avec Youssef Chraïbi, la société d’offshoring Outsourcia (dont il est toujours actionnaire). C’est alors qu’il rencontre Moulay Hafid Elalamy, président fondateur de Saham et actuel ministre de l’Industrie et du Commerce du Maroc, qui lui propose le poste de directeur du développement de Saham Holding, au moment où le secteur des assurances est en plein essor. La société réalise une vague d’acquisitions et étend son réseau. Mehdi Tazi va enchaîner les postes à responsabilité jusqu’à sa nomination en 2014 à la tête de Saham Assurance. Il fait son entrée dans le top 10 des « dirigeants africains de demain » de l’institut Choiseul : 7e en 2014, 4e en 2015, et enfin 2e en 2016. Pour sa dernière année au poste de PDG de Saham Assurance, la compagnie enregistre un chiffre d’affaires record de 4,39 milliards de dirhams (401 millions d’euros, + 16,2 % par rapport à 2015). Si Belassur n’est pas encore LE cabinet qui compte (17,7 millions de dirhams en 2015), avec Mehdi Tazi à sa tête, il pourrait bien changer bientôt de catégorie.
 
Riyad Mahrez et Pierre-Emerick Aubameyang
Le « magicien » et « l’homme-araignée » dopent le foot
Enfin ! Après quinze années de football africain dominé par le sempiternel trio Samuel Eto’o, Yaya Touré, Didier Drogba, l’éclosion au plus haut niveau de Riyad Mahrez et de Pierre-Emerick Aubameyang enterre définitivement la vieille garde. Car voilà bien les deux meilleurs joueurs continentaux du moment. Le premier a même chipé au second le titre de Ballon d’Or africain en 2016 (Aubameyang l’a remporté en 2015). D’un côté, l’Algérien de 26 ans, surnommé le « Magicien », qui joue à Leicester City (Angleterre). De l’autre, le Gabonais de 27 ans, alias « Spiderman », attaquant du Borussia Dortmund (Allemagne), qui vient de terminer la Bundesliga comme meilleur buteur. S’ils jouent tous deux aux avant-postes de leurs équipes, leur style et leur personnalité sont opposés. Le « Fennec », pur gaucher, est un ailier aux dribbles soyeux et aux feintes renversantes, un technicien qui crée des occasions et fait jaillir l’étincelle, mais dont la nature est plutôt réservée. La « Panthère », droitier, est lui un buteur à la capacité d’accélération phénoménale, qui finit les actions plutôt qu’il ne les initie et dont le caractère est aussi joyeux qu’exubérant. L’Algérien a fait preuve d’une incroyable détermination en surmontant le scepticisme de ses formateurs qui l’ont longtemps considéré comme physiquement trop frêle pour le haut niveau. Quand Aubameyang, talent précoce, a toujours affiché un tempérament débonnaire et un goût prononcé pour les vêtements flashy et les voitures rutilantes. Et pourtant, leurs carrières se ressemblent beaucoup. L’un comme l’autre sont nés et ont été formés en France. Mahrez en banlieue parisienne, à Sarcelles (Val-d’Oise) où il a joué en junior. Et « Aubame » à Laval, en Mayenne. Tous deux aussi ont mis du temps à exploser au plus haut niveau. Champion d’Angleterre et élu meilleur joueur du Royaume-Uni en 2016 (une première pour un Africain), Riyad Mahrez est d’abord passé par des petits clubs comme Quimper et Le Havre avant d’être recruté en 2013 pour à peine 500 000 euros par Leicester City, alors en deuxième division. Quant à Aubameyang, si le Milan AC le recrute dès 2007 après qu’il a été sacré meilleur buteur de la Champions Youth Cup, il n’y jouera pas un seul match en équipe première. Il passe même de club en club, en prêt, sans jamais convaincre, à Dijon, Lille ou Monaco. Et ne s’impose en Ligue 1 qu’à partir de 2012, une fois définitivement acheté par Saint-Étienne. Malheureusement aussi, l’un comme l’autre n’ont pas encore réussi à reproduire en équipe nationale leurs succès en club. Gabon et Algérie ont même été éliminés dès les phases de poule lors de la dernière CAN. Le hasard pourrait aussi les réunir très prochainement dans le même championnat. Car, à l’heure où nous écrivons ces lignes, l’Algérien serait tout proche d’un accord avec l’AS Monaco, tandis que le Gabonais débarquerait au Paris-Saint-Germain. Deux retours par la grande porte.
 
Fadel Barro
Au nom du peuple
Ce journaliste de 39 ans a fondé avec ses amis rappeurs Thiat et Fou Malade, du groupe Keur Gui, le mouvement citoyen Y’en a marre, en février 2011. Parti d’une simple exaspération face aux coupures d’électricité, ce collectif a ensuite su mobiliser les jeunes par un travail de terrain acharné, à travers le Sénégal, en juin 2011, contre les tentatives du président Abdoulaye Wade de modifier la Constitution afin de briguer un troisième mandat. En un an, Fadel Barro est ainsi devenu un leader d’opinion respecté, présenté comme un « guérillero pacifique » dans la page « portrait » du quotidien français Libération. Il a reçu en 2012 la visite de Laurent Fabius, alors ministre français des Affaires étrangères, puis en 2013 celle de Barack Obama.  
Le mouvement Y’en a marre a mobilisé le 7 avril dernier à Dakar des foules impressionnantes, pour protester contre les dérives du gouvernement de Macky Sall. Il reproche à ce dernier sa « gabegie » dans la gestion des affaires du pays, son népotisme, mais aussi l’incarcération de son principal challenger politique, le maire de Dakar, le 8 mars, pour une affaire de fausses factures. Arrêté à Kinshasa le 15 mars 2015, il a été expulsé par les autorités congolaises après avoir donné une conférence de presse avec les mouvements Filimbi et la Lucha en République démocratique du Congo (RDC), qui font manifestement peur à Joseph Kabila, malgré la faiblesse de leurs moyens.
 
Leïla Slimani
Le pouvoir du verbe
Elle a grandi avec ses deux soeurs à Rabat, dans une famille aimante, avec un père banquier et une mère médecin – la première à avoir une spécialité (ORL) au Maroc. Un bel exemple pour Leïla Slimani, qui vit aujourd’hui en France. Après des études à Sciences Po et à l’ESCP, où elle a analysé les médias de près, elle devient journaliste à L’Express puis à Jeune Afrique. Malgré son amour pour le reportage, elle décide de se consacrer davantage à l’écriture littéraire. Ainsi naît Dans le jardin de l’ogre (2014), qui a fait parler de lui pour son sujet osé : encore aujourd’hui, le désir féminin dérange. Mais c’est Chanson douce qui bouscula la rentrée littéraire de septembre 2016 : s’inspirant d’un fait divers américain (une nounou assassinant les enfants dont elle avait la charge), Slimani y livre un récit glaçant d’un style à la fois acéré et empathique. Évoquant le quotidien des femmes contemporaines, qui jonglent entre métro, boulot, dodo, mari et enfants, tout comme la situation de celles à qui elles confient leur progéniture, l’écrivaine nous fait regarder en face ce qu’il peut arriver de pire. Résultat : le prix Goncourt ! Succédant à Marie NDiaye, Leïla Slimani est la deuxième femme d’origine africaine à le recevoir. À 35 ans, elle s’impose alors comme chef de file d’une littérature affirmée apportant un souffle de fraîcheur à la littérature française, balayant d’un seul coup le poussiéreux et l’anecdotique. Loin de se reposer sur ses lauriers, cette observatrice née est repartie au bercail pour y écrire un essai qui promet de faire parler de lui, Sexe et mensonges : la vie sexuelle au Maroc. Abordant le thème de la sexualité et du respect de l’autre, il sera en librairie le 6 septembre. Celle qui dit écrire « en trois dimensions » va prochainement voir sa Chanson douce adaptée sur grand écran, par Maïwenn. On attend beaucoup de la rencontre de ces deux femmes de tête, tout en persévérance et en finesse. Leïla Slimani a décidément encore bien des cartes à abattre.
 
Yérim Sow
L’entrepreneur
Certes, il a presque 50 ans, et donc il n’est plus tout jeune… Mais Yérim Sow a commencé tôt à faire de bonnes affaires, à entreprendre, à sortir du giron d’une succession familiale toute tracée. Issu d’une grande famille sénégalaise et fils de l’entrepreneur Aliou Sow, Yérim aura touché à presque tout avec un certain succès : télécoms, banques, immobilier, agro-industrie… Il cultive le secret, n’aime guère se montrer et s’entretenir avec les médias (l’une de ses rares interviews a été pour notre publication soeur Afrique Méditerranée Business – AMB). Il a gardé tout au long de ces années un goût certain pour les ruptures, la nouveauté, le risque, le changement, l’intuition. Ce qui justifie sa présence dans notre sélection. Dernière grande aventure en date, l’hôtellerie, avec la création en 2013 du groupe Inaugure Hospitality et sa filiale de gestion Mangalis. L’idée évidemment n’est pas de faire une ou deux opérations immobilières à Abidjan ou à Dakar, mais d’inventer et lancer un concept nouveau et adapté à l’Afrique. En travaillant sur les déclinaisons, les styles, les matériaux, le design, en privilégiant l’écodurabilité en se basant sur trois marques : Noom (séjour d’affaires et haut de gamme), Yas (économique et dynamique) et Seen (trendy et connecté). Trois hôtels sont déjà en opération (Conakry, Abidjan, Dakar) et cinq autres prévus. Keep going !
 
Micheline Mwendike
Pour un Congo nouveau
Militante congolaise de 31 ans, elle étudie les Sciences politiques à Florence pour mieux se préparer à construire l’avenir de son pays, et se fixe ce qui ressemble fort à une mission impossible en RDC : « Nous devons traiter le mal à la racine : corruption, culte de la personnalité, impunité et acceptation par les populations de l’inacceptable ».
Elle a étudié l’économie à l’université de Goma, sa ville, où elle est devenue membre du mouvement Lutte pour le changement (Lucha). Organisés de par cellules, afin de survivre à la répression, ces jeunes, qui incarnent une génération qui ne veut plus baisser les bras, écopent de peines de prison sous le régime de Joseph Kabila. La Lucha incarne une génération de jeunes qui ne veut plus baisser les bras. Micheline n’a pas renoncé, même après avoir été battue par un policier lors d’une manifestation et emprisonnée une semaine. Pour elle, la lutte continue, dans la non-violence. « Nous voulons la réforme du secteur de la sécurité. Tant que nous n’aurons pas d’armée digne de ce nom au Congo, les Nations unies pourront amener la plus grande armée étrangère dans notre pays avec les 20 000 hommes de la Monusco, rien ne changera ».
 
Zuriel Oduwole
15 ans et déjà grande !
La conclusion sera pour elle, cette jeune Américaine, née à Los Angeles, d’un père nigérian et d’une mère mauricienne. Elle a fait la une des grands magazines, la « liste des plus influents », des « most powerful youngsters » (des jeunes les plus puissants)… Elle réalise et produit des films. Quatre à son actif, déjà. Et elle n’a que… 15 ans. À 9 ans, elle signe son premier documentaire dans le cadre d’un projet scolaire : The Ghana Revolution. Un an plus tard, un deuxième film, The 1963 OAU Formation, sur la création de l’Organisation de l’unité africaine. En 2016, c’est Technology in Educational Development et A Promising Africa. Elle interviewe chefs d’État, ministres, est reçue par de hautes personnalités (John Kerry par exemple, alors secrétaire d’État), elle parcourt le continent, donne des cours de cinéma à de jeunes Africains, a un sens aigu du marketing. Et fin 2105, elle crée la fondation Dususu (Dream Up, Speak Up, Stand Up) pour favoriser l’éducation. On reste épaté par cette assurance et cette efficacité.
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