décembre 2016
Louis-Georges Tin

"Nous sommes entrés dans le temps des réparations"

Par Julien WAGNER
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Le 27 juillet dernier, le Bénin a fait une demande officielle à la France de restitution de toutes les œuvres d'art pillées lors de la conquête coloniale de 1892-1894. Elle porte entre autres sur des statues représentant les derniers rois du Dahomey (royaume qui a précédé le Bénin), dont certaines sont exposées au musée du Quai Branly à Paris. Si elle devait aboutir, cette procédure pourrait inciter d'autres pays d'Afrique à faire de même.
 
A l'origine de cette démarche, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN), association basée en France, et son président, Louis-Georges Tin, qui n'en est pas à son coup d'essai. Le CRAN a en effet engagé d'autres actions juridiques dîtes de "réparations" à l'encontre de la France, concernant Haïti ou la République démocratique du Congo.
Propos recueillis à Paris par Julien Wagner 
 
Comment vous, une association française qui lutte contre les discriminations, en êtes-vous venue à convaincre le Bénin de lancer une procédure de restitution ?
 
Depuis 2012, le CRAN a choisi de mettre la question coloniale au cœur de tous ses combats. Et pour nous, sortir du colonialisme, c'est forcément passé par la case "réparations". Celles-ci peuvent être morales, financières ou prendre la forme de restitutions, c'est selon. Ce combat, nous l'avons porté en France, mais aussi auprès des autorités béninoises. Au départ, beaucoup de gens pensaient que notre entreprise était vaine. Mais déjà, à peine quatre ans plus tard, nous les avons fait mentir. D'abord quand, le 10 mai 2016, François Hollande s'est engagé sur la création d'un Musée de l'esclavage et d'une Fondation dédiée.
 
Puis aujourd'hui par cette demande formulée par l'Etat béninois. Désormais, nous sommes entrés dans un mouvement de réparations et rien ne pourra l'arrêter. Le fait a été acté, signé, des réunions ont eu lieu avec le gouvernement français, des lignes budgétaires ont été prévues. Nous n'obtiendrons pas forcément tout ce que nous demandons et le chemin sera peut-être long, mais nous y parviendrons.
 
Avez-vous engagé d'autres procédures de « réparations » ?
 
Oui. Nous avons par exemple porté plainte en 2013 contre la Caisse des dépôts et consignation française et l'Etat français pour avoir extorqué près de 90 millions de francs or au peuple haïtien en 1825. Nous sommes également engagés sur l'affaire dite du chemin de fer Congo-océan.
 
Lors de sa construction, de 1921 à 1934, une partie de la main d'œuvre recrutée l'a été sous forme de travail forcé. C'est à dire sous forme d'esclavage. Et des milliers, peut-être des dizaines de milliers d'Africains y ont perdu la vie. C'est pourquoi, en 2014, nous avons attaqué l'Etat français et la Spie Batignolles (héritière de la Société de construction des Batignolles) pour crime contre l'humanité. 
 
Parallèlement à ces actions en justice, vous tentez d'élargir votre base à un niveau européen, pourquoi ?
 
Afin de nous doter d'outils plus puissants. Notre espoir est de structurer les diasporas africaines pour démultiplier notre force au niveau international et poursuivre la lutte pour les réparations. La justice est aussi un rapport de force. Il ne suffit pas d'avoir raison. Si c'est Louis-Georges Tin qui dit à une entreprise "Ce que vous faîtes n'est pas bien. Attention ! C'est un crime contre l'humanité !", c'est bien beau mais c'est insuffisant. Si c'est le CRAN, c'est un peu mieux. Et si ce sont les associations panafricaines d'Europe voire du monde qui le disent, alors là c'est autre chose...
 
Vous avez déclenché, pour vous-même, une procédure d'acquisition de la nationalité béninoise et vous êtes, paraît-il, en train de participer à la rédaction d'une loi qui pourrait permettre à tout afro-descendant qui le souhaite d'obtenir la nationalité béninoise. Dans quel but faîtes vous cela ? Et pourquoi le Bénin en particulier ?
 
D'abord parce que le Bénin abritait historiquement l'un des trois principaux ports du commerce de l'esclavage, avec l'Angola et le Sénégal. Ensuite parce que, dans le cadre de notre démarche de restitution, nous avons noué des liens particulier avec ce pays. Au cours de nos échanges, les autorités béninoises nous ont fait passer le message qu'elles nous considéraient comme faisant partie de la famille africaine et qu'elles souhaitaient que cela soit dit officiellement.
 
C'est pourquoi j'ai proposé la rédaction d'une loi qui permettrait de donner la nationalité béninoise aux descendants de la première diaspora. C'est à dire de ceux qui ont été déportés. Le Président béninois a donné son aval et nous avons soumis une proposition de loi actuellement à l'étude. J'ai bon espoir qu'elle soit adoptée.
 
Vous êtes français, originaire de la Martinique, n'avez-vous pas peur qu'on vous accuse d'entreprendre des actions qui ne vous concernent pas directement ?
 
Je suis concerné. Depuis toujours, je me sens africain. Dans ma famille, les références classiques étaient des références panafricaines, de Nelson Mandela à Aimé Césaire. D'autre part, c'est en dehors du continent que le désir d'Afrique est né. L'identité africaine est apparue en premier au sein de la diaspora. Autrefois, en Afrique, n'existaient que des Peuls, des Bambaras, des Fans, des Hutus...
 
Lorsqu'ils ont été déportés à travers l'esclavage, ces enfants d'Afrique ont été dispersés et mélangés. L'enfant, séparé de ses parents, ne savait plus de quel pays ou de quelle région il venait. On lui a fait perdre sa langue, sa culture. La seule chose qu'il savait, c'est qu'il venait d'Afrique. C'est ainsi qu’a émergé, au début du XIXe au Brésil, à Haïti ou aux Etats-Unis, le premier fort sentiment d’appartenance africain. 
 
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