avril 2018

Palestine : le futur impossible ?

Par Akram BELKAÏD
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Notre confrère, qui s’est rendu dans les territoires début 2018, décrypte les enjeux stratégiques. Ses conclusions ne portent pas à l’optimisme…

En décidant, en décembre 2017, d’autoriser le transfert de l’ambassade des États-Unis d’Amérique de Tel Aviv à Jérusalem et donc en reconnaissant la Ville sainte comme capitale unifiée d’Israël, le président Donald Trump a certainement donné le coup de grâce au « processus de paix » né des accords d’Oslo de 1993. Certes, cette décision est contraire au droit international et l’Assemblée générale des Nations unies n’a pas manqué de la condamner (Washington a apposé son veto à une résolution comparable du Conseil de sécurité). Mais il n’en demeure pas moins qu’un palier historique a été franchi. Pour mémoire, il faut se souvenir que d’autres présidents américains, dont Bill Clinton et George W.Bush, avaient promis d’autoriser ce transfert avant de se raviser une fois élus. Le Congrès avait pourtant déjà voté une loi en ce sens en 1995. Mais, jusqu’à présent, tous les prédécesseurs de Trump signaient un décret reportant ce transfert de semestre en semestre et cela, au nom des « intérêts des États-Unis et de leur sécurité. » Dans un contexte régional hautement inflammable, notamment avec l’aggravation du risque de guerre entre Israël et l’Iran, quelle est la réalité de la situation en Palestine ? Quelles solutions se dessinent dès lors que l’option de deux États semble compromise ?
 
1 Un processus de paix à l’arrêt
ENTRE L’AUTORITÉ palestinienne (AP) et Israël, les négociations sont suspendues depuis plusieurs années. Aucun des deux ne veut reprendre le dialogue sans que l’autre ne fasse des promesses et des concessions. Pour autant, une seule chose fonctionne encore. Il s’agit de la coopération sécuritaire entre les deux parties. L’AP gère la sécurité en zone A (18 % de la Cisjordanie) et la cogère avec Israël en zone B (21 %), le reste (zone C, 61 %) relevant de la stricte responsabilité de l’État hébreu. En réalité, les forces israéliennes interviennent où elles le veulent et quand elles le veulent. Pour nombre de Palestiniens, l’Autorité palestinienne n’a plus qu’un rôle d’auxiliaire de sécurité, voire de supplétive d’Israël. Et l’amertume est d’autant plus grande qu’une classe d’arrivistes et de nouveaux riches palestiniens a fait son apparition, comme en témoignent certaines constructions somptueuses de Ramallah. Cette minorité de la population détient les cordons de la Bourse et dépend du maintien de l’AP pour sa propre survie et prospérité. C’est elle, entre autres, qui défend mordicus le « processus de paix », ce thème garantissant notamment l’afflux de l’aide étrangère. Pour l’heure, les deux parties semblent donc agir pour préserver le statu quo. Surtout, les Israéliens, eux aussi, ne veulent pas entendre parler d’une dissolution, voire d’une autodissolution, de l’Autorité palestinienne. Outre le coût financier d’un tel chambardement (Israël devrait alors prendre en charge les salaires des fonctionnaires palestiniens et les dépenses publiques de l’Autorité), cela signifierait un redéploiement des forces de sécurité israéliennes dans les grandes villes palestiniennes (Hébron, Jéricho, Naplouse, Bethléem, Jénine). On imagine sans peine la flambée de violence qui accompagnerait un tel retour.
 
2 Jérusalem, point de discorde
POUR LES PALESTINIENS, Jérusalem-Est doit être la capitale de leur futur État. Selon le journaliste franco-israélien Charles Enderlin, « Yasser Arafat était prêt à renoncer au droit au retour [en Israël] des réfugiés palestiniens en contrepartie d’une souveraineté de son pays sur Jérusalem-Est et, plus particulièrement, sur l’esplanade des mosquées ». Or, aucun dirigeant israélien n’est prêt à abandonner la réunification de la Ville sainte en tant que capitale de l’État hébreu. Cela est d’autant plus vrai que la poussée du mouvement religieux au sein du jeu politique israélien oblige chaque majorité à revendiquer la souveraineté de son pays sur un territoire occupé depuis 1967. Pour contourner la difficulté, les États-Unis préparent un « nouveau plan de paix » dont on ne connaît pas grand-chose aujourd’hui. Selon des informations de la presse américaine, les Palestiniens se verraient proposer le faubourg d’Abou Dis comme capitale. Problème, l’endroit se situe désormais en dehors de Jérusalem car au-delà du fameux mur de séparation. En clair, la capitale de la Palestine n’aurait aucun lien avec Al-Qods, le nom arabe de Jérusalem. Inadmissible pour les concernés, ce que n’ignore pas Mahmoud Abbas, le président de l’AP. Au roi de Jordanie qui l’encourageait à réfléchir à l’option d’Abou Dis, le dirigeant palestinien aurait répondu qu’un tel choix lui serait fatal. Et pas uniquement sur le plan politique.
 
3 Une annexion des colonies ?
DONALD TRUMP a franchi le Rubicon mais il n’a fait qu’entériner une situation déjà bien dégradée. S’il doit exister un jour, le futur État palestinien n’aura pas de continuité territoriale sans même parler de la séparation physique entre Gaza et la Cisjordanie. Dans cette dernière, les colonies sont omniprésentes, s’interposant entre les villes palestiniennes, les encerclant parfois comme c’est le cas à Bethléem ou Hébron. Selon les estimations, plus de 650 000 colons vivent dans ce qui est considéré sur le plan international comme des terres palestiniennes occupées. Qui peut croire que ces populations accepteront de quitter leurs colonies ? Il faut ainsi se souvenir que l’expulsion de 6 000 colons installés à Gaza (dont certains ont pu s’installer en Cisjordanie en guise de compensation) avait mobilisé des milliers de soldats israéliens et provoqué d’importantes violences. D’ailleurs, la Knesset, le parlement israélien, examine actuellement plusieurs projets de loi destinés à proclamer l’annexion de ces colonies. Ces dernières ne se limitent pas à leur seule localisation géographique matérialisée par des barrières et des clôtures de protection. Comme l’explique Elias Sanbar, représentant de la Palestine à l’Unesco, il y a aussi l’assise foncière, les terres qui vont au-delà de la colonie et qui lui « appartiendraient » alors qu’elles sont la propriété de Palestiniens. C’est le cas, par exemple, du village de Nabi Saleh, non loin de Ramallah. C’est là où la jeune Ahed Tamimi et les habitants protestent chaque vendredi contre l’extension d’une colonie voisine. Au final, si jamais l’annexion des colonies se réalise, près de 50 % de la Cisjordanie actuelle échapperait aux Palestiniens et cela, dans un contexte qui ferait ressembler leur État à une multitude de bantoustans plus ou moins autonomes.
 
4 Un État binational ?
L’OPTION de deux États s’éloignant, l’idée d’un seul État, binational, où vivraient ensemble Israéliens et Palestiniens, émerge de nouveau. Une idée défendue par de nombreux intellectuels, dont feu Edward Said, qui fut un opposant de la première heure aux accords d’Oslo. Mais une telle perspective pose une question cruciale. Ceux qui vivent en Cisjordanie (mais aussi à Gaza !) auront-ils les mêmes droits, notamment de vote, que les Israéliens ? Si la réponse est négative – ce que souhaitent la majorité des Israéliens –, alors il s’agirait d’un nouvel apartheid où le principe du « one man, one vote » ne serait pas respecté. Le combat des Palestiniens sera alors d’obtenir ces droits. Toujours dans ce cas de figure, qu’adviendra-t-il des « Palestiniens de 1948 », ceux que l’on désigne par l’expression « Arabes israéliens » ? Malgré quelques discriminations institutionnelles, ces derniers sont citoyens de l’État hébreu et ont donc le droit de vote, ce que ne supporte pas une partie de la droite et de l’extrême droite israéliennes. Une absorption de la Cisjordanie (et de Gaza) sans que leurs populations soient autorisées à voter, signifiera-t-elle une remise en cause des droits des Arabes israéliens ? La question se posera nécessairement. L’autre option est que le nouvel État binational accorde le droit de vote à tous ses habitants. Dans ce cas, cela signifie la fin d’Israël comme « État juif ». Et cela, une grande partie de sa population ne voudra pas l’accepter.
 
5 Une nouvelle nakba ?
NAKBA est le mot en arabe pour désigner la grande catastrophe de 1948 avec l’expulsion ou la fuite de centaines de milliers de Palestiniens. Ce scénario est-il de nouveau possible ? Il y a quelques semaines, à Paris, la journaliste israélienne Amira Hass a résumé le fond de sa pensée. Pour elle, durant des années, ce genre de scénario relevait de la géopolitique-fiction. Mais celle qui a vécu à Gaza et habite aujourd’hui à Ramallah a changé d’avis. Pour elle, la vision « de centaines de bus transportant des Palestiniens vers le nord [Liban], l’est [Jordanie et Syrie] ou le sud [Sinaï] devient chaque jour une évolution possible ». La guerre en Syrie avec son cortège de déplacés, mais surtout le risque d’un conflit de grande ampleur entre Israël et l’Iran, confortent cette vision pessimiste, partagée parfois en privé par les membres de l’AP. Et leurs craintes sont d’autant plus fortes que des responsables israéliens, tels Avigdor Liberman, n’hésitent pas à affirmer qu’il faut expulser les Arabes israéliens et les Palestiniens de Cisjordanie. La communauté internationale s’interposerait-elle ? Rien n’est moins sûr.
 
6 Quel futur immédiat ?
TOUS LES JOURS, les citoyens israéliens suivent un feuilleton qui concerne les ennuis judiciaires de Benjamin Netanyahou, accusé par la police de corruption et de trafic d’influence. Le politicien sera-t-il tenté de déclencher une guerre pour se sortir de ce mauvais pas ? Les théâtres possibles ne manquent pas. À Gaza, où la situation humanitaire est tellement mauvaise que même l’état-major de l’armée israélienne s’inquiète. Au Liban, où le Hezbollah, encore plus aguerri par sa participation à la guerre en Syrie, constitue une menace directe. En Syrie, lieu de confrontation idéal avec l’Iran et ses milices alliées ? Dans le même temps, les Palestiniens notent que nombre de pays arabes sont prêts à s’allier avec Israël pour combattre la République islamique et cela ne peut que les inquiéter. Dans la perspective d’un conflit de dimension majeure, ils espèrent que la Russie saura jouer les arbitres et se substituer aux États-Unis dont l’Autorité palestinienne ne veut plus comme parrain unique du processus de paix. Il va sans dire que les prochains mois seront déterminants pour l’avenir de la Palestine et du Proche-Orient.
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