février 2018
Edito

PAYS DE M… ?

Par Zyad Limam
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C’était le 12 janvier dernier, une réunion entre le président américain Donald Trump et des élus républicains et démocrates dans le Bureau ovale, à la Maison-Blanche. Un lieu solennel. Le coeur du pouvoir. Sur le sujet hautement inflammable de l’immigration.
Le président, mèche au vent, se lâche, fidèle à son tempérament, à sa perception du sujet. Il se demande pourquoi l’Amérique accueille ces gens venus de ces « shithole countries », traduit en français par « pays de merde », évoquant l’Afrique, Haïti, certains États d’Amérique centrale comme le Salvador. Et pourquoi ne pas plutôt aller chercher « des Norvégiens » (tout le monde sait que les Norvégiens ne rêvent que d’émigrer…). Parmi les présents, élus entre autres, certains se chargent d’informer le monde extérieur sur ce dérapage (pour le moins…). 
Et ce n’est pas la première fois que le président laisse échapper sa vision de l’Afrique.
On se rappelle des « huttes » (décembre 2017) que les immigrés ne voudraient plus revoir après avoir découvert « la grandeur de l’Amérique ».
Ou de ce pays africain qui n’existe pas (la Nambia) évoqué lors d’un déjeuner à l’assemblée générale des Nations unies. Pays situé dans un continent où les amis de Donald Trump se sont fait « beaucoup d’argent… » (toujours lors du même déjeuner).
C’était pas brillant. Mais shithole countries… « Pays de m…. »
C’est du brutal, dans la forme et dans le fond. Du racisme généralisé à l’échelle d’un continent. 
Un mot trop vite dit probablement, dans la chaleur de l’échange, mais tout à fait Trumpien dans son essence. Pour le président et ceux qui pensent comme lui, l’Afrique, c’est le « dark continent », pas de business, pas de tours à construire, que de la pauvreté et de la violence, des maladies, une nature hostile probablement, des gens ingérables, qui n’ont pas grand-chose à acheter, ni à vendre, violents, corrompus, quémandeurs, certainement responsables de leur propre pauvreté.
Trump n’est pas un cas isolé. Il dit « tout haut » ce que beaucoup pensent « tout bas ». En Occident, dans le monde riche, dans une conversation habituelle, de comptoir, l’Afrique, c’est souvent : « mais pour quoi faire ? pourquoi y aller ? C’est dangereux, désespérant… » Aucun intérêt, en quelque sorte. Un regard souvent formaté par ce qui passe à la télévision, ce qui se publie sur les réseaux sociaux, limité évidemment par l’ignorance. L’Afrique est méconnue par le reste du monde. Ce continent vaste de 30 millions de km2 et peuplé de plus d’1,2 milliard d’habitants n’a reçu que 62 millions de visiteurs en 2017 (moins que la France) et la plupart sont allés sur n coin de plage, ou vers une expédition tropicale entièrement balisée.
Bref, nous n’avons pas bonne presse.
Et nous sommes nuls. D’autant plus nuls que certains en Afrique sont d’accord avec ce jugement sans appel. Exemple, l’inamovible président ougandais Yoweri Museveni, qui résume : « J’aime Trump parce qu’il parle avec franchise. Je ne sais pas s’il a été cité de manière incorrecte ou pas, mais il parle des faiblesses de l’Afrique avec franchise », et qui précise sur son compte Twitter : « Les Africains doivent résoudre leurs problèmes, on ne peut pas survivre si on est faible, et c’est la faute des Africains s’ils sont faibles… » 
Évidemment, on serait tenté de dire à Yoweri Museweni qu’un pays faible, ce n’est pas un pays de m…. Et que même, dans le cas de figure, il est au pouvoir depuis plus de trente ans, et qu’on pourrait estimer que son leadership aurait permis de sortir l’Ouganda de la faiblesse…
De toute façon, on voudrait d’abord marteler aux uns et aux autres, qu’il n’y a pas de pays de m…, il n’y a que des pays, multiples, différents, parfois faibles, violents, déchirés, prometteurs, en crise, en renouveau, en décadence… Il n’y a qu’une humanité multiple, enserrée sur la même planète, elle-même logée dans un coin perdu de l’univers. Et pour en revenir aux migrations, rappeler que partout dans le monde, du nord au sud, de l’est à l’ouest, les plus défavorisés cherchent toujours une route vers plus de sécurité, vers une vie décente. Que les migrations font partie de l’Histoire, depuis la nuit des temps. Rappeler que les premiers humains ont quitté l’Afrique pour peupler la planète. Que l’Amérique a été fondée entre autres par des bagnards européens. Et que sa richesse est aussi le produit d’une migration cruelle et forcée, celle de l’esclavage, théorisé, défendu pendant des siècles, y compris par les dogmes religieux. On pourrait expliquer que la colonisation, système de domination à l’échelle planétaire d’une minorité sur une majorité,essentiellement à des fins lucratives, n’est pas été sans conséquence sur la fragilisation des dominés, provoquant humiliations et déséquilibres. Et que les Trente Glorieuses européennes n’auraient peut-être pas été si glorieuses sans l’apport de larges populations de travailleurs corvéables venues du sud.
Rappeler que dans l’échelle des valeurs de l’humanité, il n’y a pas que les tours de 50 étages, l’immobilier, le mercantilisme, le business, que les richesses des humains, c’est aussi la culture, l’art, l’humour, la vitalité, le désir, et que de ce point de vue, l’Afrique est loin d’être à la traîne de qui que ce soit. On pourrait aussi proposer à chacun de balayer devant la porte de son pays, rappeler que dans l’Histoire, l’Amérique et d’autres pays « grands » ont montré à quel point ils pouvaient sombrer dans la sauvagerie et la guerre. Que dans les pays « riches », les écarts, les inégalités sont d’autant plus inacceptables, encore plus intolérables que dans les pays de m… On serait tenté d’expliquer aux Américains, certes grande nation parmi les nations, qu’ils sont le seul pays occidental à ne pas garantir une couverture maladie pour tous. Qu’ils sont le seul aussi où l’on peut se balader armé et s’entre-tuer à tout bout de champ… On pourrait évoquer tous ces pays « évolués », qui ont sabordé leur écologie, qui ont mis en coupe réglée l’écosystème de la planète, qui ont puisé, foré, coupé et réchauffé, et qui aujourd’hui cherchent à ne pas trop payer l’addition… Monter du doigt cette Europe assise sur ces conforts (relatifs) et qui laisse se noyer des centaines, des milliers de damnés de la terre à ses frontières. On pourrait rappeler aussi , tout en restant respectueux, que par certains côtés, Donald Trump et d’autres personnalités politiques du premier monde n’ont pas grand-chose à envier à certains de nos chefs les moins présentables : confusion entre l’argent public et privé, désordre intime, outrances, mensonges, égocentrisme… Et on pourrait surtout regarder l’Afrique telle qu’elle est vraiment, en dehors des prismes, des préjugés, de l’anxiété et des peurs de l’Occident. L’Afrique est pauvre, parfois désespérante, certains veulent la quitter par n’importe quels moyens, mais elle change, vite. Très vite. En termes d’éducation, de santé, de progrès démocratique, d’opportunités économiques. Elle se construit à vue d’oeil.
Une classe moyenne de plus de 300 millions de personnes émerge. Elle pèsera lourd dans les enjeux du siècle. Que cela soit pour son marché en émergence, pour le business que l’on pourra y faire, mais aussi pour les dangers qu’elle incarne : démographie, climat, migrations, terrorisme…
Trump et d’autres sont bloqués dans un espace-temps dépassé. Les pays de m… sont aussi largement les pays du futur. L’Afrique s’insère dans la montée en puissance des Sud, des émergents. Et ces Sud représentent aujourd’hui plus de 50 % de la richesse mondiale. L’Amérique, toujours toute-puissante, s’isole, laisse le chemin plus libre encore à la Chine, qui, elle, voit dans ces pays autant d’opportunités économiques.
Alors oui, oui, nous sommes responsables en partie de notre faiblesse, de notre pauvreté, de nos désordres. Mais nous montons la pente. Nous luttons. Nous faisons le ménage progressivement. Nous prenons notre place dans le siècle. Nous avons de la force et un optimisme mesuré sur l’avenir. 
D’ailleurs, on ne s’est pas laissé faire. La réaction a été vive. Et Donald Trump a dû se fendre (tout de même) d’un mea culpa diplomatique. Dans un courrier adressé aux dirigeants présents à Addis pour le sommet de l’Union africaine, le président américain écrit : « Les États-Unis respectent profondément les partenariats et les valeurs que nous partageons avec l’Union africaine, ses pays membres et ses citoyens à travers le continent. Je tiens à souligner que les États-Unis respectent profondément les Africains. » « Nos soldats combattent côte à côte pour défaire les terroristes » et « nous travaillons ensemble pour intensifier un commerce libre, juste et réciproque », a-t-il notamment ajouté.
Bref, Monsieur le président, nous ne sommes pas trop rancuniers, et nous sommes prêts à avancer. À vous croire. Sur les actes.
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