janvier 2017
TRUMP ET NOUS

(A priori, il s'en fiche !)

Par Julien WAGNER
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Le vendredi 20 janvier 2017, il est devenu président des États-Unis. Le nouveau boss n’a jamais caché son peu d’appétence pour les « Sud » (sauf business). Et l’Oncle Sam n’ayant jamais fait de l’Afrique une de ses priorités, rien ne devrait bouleverser les équilibres d’hier. Quoique…

Une « tragédie », un « séisme », une « révolution »... Les médias internationaux ont rivalisé de métaphores angoissantes pour qualifier l’élection surprise de Donald Trump. L’Europe et les pays du Golfe en particulier, sous protection du parapluie militaire américain depuis près d’un siècle, se sont montrés les plus inquiets. Car avec le tycoon de l’immobilier, la doctrine isolationniste, chère au président James Monroe (1817-1825), pourrait en effet opérer un retour en force à la Maison Blanche.

Finie la protection des alliés aux quatre coins du globe ? Terminé l’interventionnisme tous azimuts ? Adieu aux leçons de morale ? À ce stade, l’incertitude demeure.

Depuis sa victoire, le 9 novembre, le « président élu » a soufflé le chaud et le froid concernant ses propres thèmes de campagne, qu’il s’agisse du mur anti-immigration qu’il promettait de faire payer au Mexique, de l’abrogation de l’assurance-maladie (dite « Obamacare  »), ou de la réalité du réchauffement climatique. Dans ce dernier dossier, l’Afrique, continent le plus affecté, peut craindre un retrait des États-Unis de l’Accord de Paris (COP 21). Pour le reste cependant, c’est le grand flou.

En premier lieu, parce qu’on sait peu de chose des véritables intentions de Donald Trump.

« L’Afrique a été absente de ses discours durant la campagne, observe Philippe Hugon, chercheur à l’Institut de recherche internationale et stratégique (Iris) et spécialiste de l’Afrique. C’est un continent qu’il ne connaît guère et qui est loin de constituer sa priorité. » Ensuite, parce que le poids commercial des États-Unis ne cesse de diminuer depuis quinze ans. Les échanges avec l’Afrique subsaharienne ont ainsi péniblement atteint 37 milliards de dollars en 2015 (–30 % par rapport à 2014), soit cinq fois moins que les échanges avec la Chine, proche de 180 milliards de dollars au cours de la même période.

« Les États-Unis n’y ont pas de stratégie commerciale, assène même Alain Antil, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri), également spécialiste de l’Afrique. Et les investisseurs ont encore une vision très frileuse du continent, qu’ils imaginent dangereux, difficile et peu sûr d’un point de vue juridique. Résultat, dans l’espace subsaharien, la stratégie américaine est noyée dans les autres stratégies nationales. »

Car parallèlement, l’Afrique est entrée de plain-pied dans le processus de globalisation. Depuis une dizaine d’années, le commerce et les investissements se sont largement diversifiés, ajoute le chercheur. C’est vrai pour la Chine évidemment mais aussi pour le Japon, l’Indonésie, la Turquie, l’Australie, l’Iran ou les pays du Golfe. Avec Trump, la tendance à la baisse relative de la présence commerciale américaine sur le continent devrait se poursuivre.

Dès lors, une renégociation de l’Agoa (l’Africa Growth and Opportunity Act, qui facilite l’accès au marché américain pour plus d’une quarantaine d’États africains), à craindre sous une administration Trump, ne serait pas si problématique. Et ce d’autant que 86 % des importations américaines qui en résultent se concentrent sur les produits pétroliers. Côté sécuritaire, les changements entre les administrations Trump et Obama devraient se situer à la marge. Si les déclarations du prochain commander in chef peuvent faire craindre un retrait, Alain Antil appelle à la prudence : « Il faut se méfier des propos de campagne. Donald Trump va rapidement se rendre compte que les coopérations sécuritaires existantes avec près d’une vingtaine de pays africains sont utiles. Il serait tout de même curieux de retirer cette aide alors que le terrorisme n’a pas diminué et que le nombre de crises sécuritaires reste important. »

Philippe Hugon anticipe même un renforcement de cette présence, mais toujours de façon indirecte.

« Sous l’influence du Pentagone et de certains néoconservateurs, la priorité aux dépenses militaires et à la lutte contre le djihadisme aboutira […] à renforcer l’appui militaire dans les pays sahélo-sahariens ou dans la corne de l’Afrique. Les États-Unis continueront de s’appuyer sur des “États pivots” en menant des guerres par procuration et maintiendront l’approche light footprint (empreinte légère) qui consiste à intervenir par le biais de sociétés privées de sécurité, de forces spéciales, d’appuis logistiques et de systèmes de renseignements. »

 

PAS DE RÉVOLUTION

En définitive, ces différences ressemblent davantage à des ajustements. « La politique africaine des républicains et des démocrates est historiquement proche, rappelle Philippe Hugon. Les trois priorités resteront la lutte contre le terrorisme ; le renforcement des échanges et des investissements pétroliers ; et enfin, les échanges et l’aide fondée sur la démocratie. »  Pas de « révolution Trump » donc, comme il n’y eut d’ailleurs finalement pas de « révolution Obama ».  L’élection d’un président noir, avec des origines africaines, à la tête de la première puissance mondiale, avait logiquement suscité un espoir chez les Africains. Pourtant, « finalement, constate Alain Antil, non seulement les investissements des États-Unis vers l’Afrique n’ont pas bondi, mais les actions d’envergure les plus notables ont davantage été menées par des organismes privés, comme la fondation Bill & Melinda Gates, que par le gouvernement. »

Et ce, malgré plusieurs visites présidentielles officielles au Ghana et au Caire en 2009, au Sénégal, en Tanzanie et en Afrique du Sud en 2013, et enfin, au Kenya et en Éthiopie en 2015. Malgré aussi de timides initiatives comme Trade Africa (accords commerciaux) ou Power Africa (électrification) qui pourraient être remises en cause par l’homme à la houppette orange.

 

ÉTRANGES SOUTIENS

Ces constantes de la politique extérieure américaine, les dirigeants africains les connaissent bien. Pour la plupart, et contrairement aux opinions publiques, il n’est pas certain qu’ils aient préféré foncièrement Hillary Clinton au candidat républicain. En tout cas, ce n’est pas l’impression qu’ont laissée Pierre Nkurunziza (Burundi) et Joseph Kabila (RDC), qui se sont empressés de féliciter, comme Vladimir Poutine et Marine Le Pen, le nouveau résidant du Bureau ovale.

Plus déroutant encore, en privé, certains dirigeants se seraient même réjouis qu’avec Donald Trump aux commandes, les États-Unis cesseraient d’interférer sur les questions sociétales sensibles, comme cela a été le cas auparavant concernant les droits des homosexuels. Un enthousiasme qui gagnerait sans doute à être tempéré. Steve Bannon, le « conseiller stratégique » du prochain président des États Unis, est réputé proche des mouvements suprématistes blancs.        

 

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