novembre 2018
8e Sommet Africités à Marrakech

Repenser la ville

Par Cédric GOUVERNEUR
Partage
Le continent fait face à une URBANISATION galopante. Pour s’insérer pleinement dans la modernité, nos mégalopoles doivent investir massivement dans le « durable ».
 
Du Caire à Johannesbourg, de Lagos à Addis- Abeba, le monde urbain africain affronte des défis multiformes : infrastructures à repenser, trafic, services, pollution, inondations, érosion des littoraux… Certaines métropoles optent pour des mégaprojets – allant parfois jusqu’à déplacer leur capitale – dans un contexte de concurrence régionale afin de se hisser, comme l’explique Jean-Pierre Elong-Mbassi, secrétaire général de CGLU Afrique, au rang de « connecteur » de ville globale, pôle d’attraction et de fixation dans la grande mondialisation en marche. D’autres misent plus humblement sur la mobilisation citoyenne pour répondre aux urgences écologiques. Mais toutes semblent avoir pris la mesure de ces enjeux vitaux. Il faut repenser la cité africaine, repenser le modèle urbain avant que la démographie et le réchauffement climatique n’achèvent de rendre nos villes invivables. Tour d’horizon du continent, à travers 10 cités emblématiques.
 
Abidjan, en première ligne
Population estimée : 5 millions d’habitants (Côte d’Ivoire : plus de 24 millions)
ABIDJAN S’IMPOSE comme le connecteur idéal de l’Afrique de l’Ouest et de la zone UEMOA. Mais selon la Banque mondiale, la Côte d’Ivoire sera l’un des pays les plus impactés par le réchauffement climatique d’ici à 2050, du fait de la combinaison de la hausse des températures, de la montée du niveau de la mer et de la variation accrue des précipitations. À Abidjan, les effets de la construction le long de la lagune sont déjà visibles : les plages s’érodent, le sel infiltre les nappes phréatiques. À moyen terme, Grand-Bassam et même l’aéroport international sont menacés, selon le Centre ivoirien antipollution Ciapol. L’enjeu environnemental est devenu majeur pour le gouvernement et pour le district autonome, dirigé par Robert Beugré Mambé. La mairie de Cocody a annoncé en 2017 un ambitieux projet pilote baptisé « Cocody commune verte » afin de « séquestrer le CO2 ». L’idée consiste à planter une haie de palétuviers de 30 km le long de la lagune, afin de reconstituer la mangrove disparue, ce rempart naturel contre l’érosion du littoral. Reste à savoir si cet ambitieux projet sera confirmé par la nouvelle équipe municipale élue lors des élections locales d’octobre dernier.
 
Lagos, face aux flots
Population estimée de l’agglomération : 22 millions d’habitants (Nigeria : plus de 195 millions)
LAGOS AURAIT TOUS LES ATTRIBUTS pour être le grand connecteur de l’Afrique de l’Ouest, mais son fonctionnement, trop chaotique, l’en empêche, explique Jean-Pierre Elong-Mbassi. La mégapole est passée de 300 000 habitants en 1950 à 5 millions en 1990 et 22 millions aujourd’hui. Et plus de 40 millions d’ici à 2050… 3 000 nouveaux arrivants s’y agrègent chaque jour, sans que suivent les infrastructures : eau, électricité, transports, déchets (10 000 tonnes d’ordures par jour). À ces problèmes structurels s’ajoute désormais la LAGOS AURAIT TOUS LES ATTRIBUTS pour être le grand connecteur de l’Afrique de l’Ouest, mais son fonctionnement, trop chaotique, l’en empêche, explique Jean-Pierre Elong-Mbassi. La mégapole est passée de 300 000 habitants en 1950 à 5 millions en 1990 et 22 millions aujourd’hui. Et plus de 40 millions d’ici à 2050… 3 000 nouveaux arrivants s’y agrègent chaque jour, sans que suivent les infrastructures : eau, électricité, transports, déchets (10 000 tonnes d’ordures par jour). À ces problèmes structurels s’ajoute désormais la menace climatique. Car Lagos (« Les Lacs » en portugais), bâtie sur une lagune, des îles et des marais, n’excède pas 20 mètres d’altitude. La mangrove disparue, le littoral s’érode face aux assauts de l’Atlantique. Deux tiers de la population vit en zone inondable. Et les autorités semblent en panne de solutions : plus grand projet immobilier du continent, Eko Atlantic, un polder où se bâtit depuis 2007 un nouveau quartier sous le modèle de Dubaï, tourne au ralenti, faute d’investisseurs. Pire : la digue protégeant Eko pourrait favoriser l’inondation d’autres secteurs urbains du poumon économique nigérian, décidément bien essoufflé.
 
Addis-Abeba, modernisation à marche forcée
Population estimée : 4 millions d’habitants (Éthiopie : 1 05 millions)
ADDIS-ABEBA, déjà siège de l’Union africaine, multiplie les projets innovants et les infrastructures afin de soutenir un fort taux de croissance et aussi de s’imposer comme le connecteur d’Afrique de l’Est face à sa rivale kenyane, Nairobi. En 2016, Addis a inauguré son tramway, le premier d’Afrique subsaharienne. Mais avec 120 000 voyageurs par jour – le double de ses capacités –, ce tram est déjà victime de son succès. La ville met aussi en place des « condominiums » (habitations à loyer modéré) : un plan quinquennal prévoit la construction de 700 000 logements afin d’éradiquer les bidonvilles. Et des parcs industriels, où se pressent les usines textiles, éclosent tout autour de la capitale. Cette modernisation à marche forcée bouscule la rigide politique éthiopienne, les habitudes d’une administration centralisatrice mais aussi les très fragiles équilibres ethno-politiques du fédéralisme. En 2016, le projet d’étendre les limites de la capitale en empiétant sur la province voisine d’Oromo a déclenché la fureur d’une partie de la population majoritaire dans le pays, mais marginalisée par le régime, dominé par la minorité tigréenne. Le 2 avril 2018, Abiy Ahmed, d’origine oromo, succède à Haile Mariam Dessalegn au poste de Premier ministre et mène depuis une politique réformatrice.
 
Kigali, l’écologie de rigueur
Population estimée : 1,2 million d’habitants (Rwanda : plus de 12 millions)
C’EST SANS DOUTE la ville la plus propre et la plus sûre du continent. Et les visiteurs n’en reviennent pas. Le centre-ville est piétonnier – le seul du continent. Et chaque premier dimanche du mois, la capitale rwandaise, aux routes goudronnées et sans nids-de-poule, célèbre sa « journée sans voiture » (ou plutôt son « car free day », l’anglais étant prédominant). Ici, il faut chercher pour dénicher le moindre déchet, la moindre mare d’eau stagnante propice aux moustiques. L’interdiction totale des sacs plastique dans le Pays des mille collines depuis 2006 a, certes, contribué à cette exceptionnelle propreté. Comme les matinées de « travail communautaire » (umuganda), organisées chaque dernier samedi du mois, où les habitants doivent, entre autres, astiquer les alentours… sous peine d’amende ! Impeccable Kigali, élue « ville la plus propre d’Afrique » par l’ONU-Habitat. Le président Paul Kagame en a fait la vitrine du pays, qu’il veut le plus « business friendly » du continent. À quelques kilomètres au nord de la capitale est en train de naître, sur 60 hectares, Innovation City, avec son pôle d’excellence – dont l’antenne de l’université américaine Carnegie-Mellon – et ses incubateurs de start-up.
 
Le Caire, la capitale et ses doubles ?
Population estimée : 20 millions d’habitants (Égypte : plus de 96 millions)
L’ÉGYPTE DOIT INAUGURER une nouvelle capitale en juin 2019, à 40 km à l’est du Caire. Ses concepteurs (le ministère de la Défense et celui du Logement) la promettent aussi vaste que Singapour, verte et aérée : administrations, gratteciel, lotissements et infrastructures se loveront autour d’une « green river » composée de plans d’eau et d’espaces verts. Le long des artères congestionnées du Caire, des publicités résument l’enjeu : « Venez respirer ! » La nouvelle capitale n’a pas encore de nom. Car celui de « Nouveau Caire » est déjà pris… par un autre doublon, bâti dans les années 2000, et demeuré à moitié vide. Car en Égypte, où 96 % de la population se concentre sur 4 % du territoire – principalement le long du Nil –, les autorités s’efforcent de répartir la croissance urbaine : pas moins de 22 villes nouvelles ont ainsi vu le jour. Mais faute d’infrastructures adaptées, de transports publics et d’emplois, la plupart de ces cités sont devenues des châteaux de sable. Ce « nouveau nouveau Caire » échappera-t-il à cette malédiction ? Le déménagement de la pléthorique administration égyptienne pourrait y contribuer. Le risque est cependant réel de voir émerger une capitale sans âme, citadelle d’un pouvoir à poigne soucieux de s’éloigner de l’agitation contestataire de la place Tahrir.
 
Johannesbourg, capitale de la province de Gauteng
Population estimée de la province : 12 millions d’habitants (Afrique du Sud : plus de 57 millions)
LA PROVINCE DE GAUTENG est sans conteste le grand connecteur de l’Afrique australe : cette conurbation regroupe Johannesbourg, capitale économique et financière de la République sud-africaine, Tshwane-Pretoria, capitale politique, mais aussi les principales mines d’or ainsi que le township de Soweto. Au total, 40 % du PIB du pays s’y concentre, tout comme la moitié de la population blanche du pays. Outre les violentes inégalités et l’héritage social particulièrement douloureux de l’apartheid, la mégalopole fait face aux dérèglements du temps. En octobre 2017, des inondations catastrophiques ont montré que Gauteng avait grandi trop vite : « Un développement urbain avec peu de considération pour l’état de l’environnement est la caractéristique de Gauteng, résume, peu après la tempête historique, un rapport de l’Observatoire de la région urbaine de Gauteng. Cela a laissé la province, et notamment ses zones urbaines, sans défense face aux inondations, à l’accumulation de déchets et à une atmosphère compromise par la pollution, une couche de smog brun. »
 
Dakar, le rêve de Diamniadio
Population estimée de l’agglomération : 3,2 millions d’habitants (Sénégal : plus de 15 millions)
LE TRANSFERT DES ADMINISTRATIONS vers le nouveau quartier ultramoderne de Diamniadio a commencé, non sans susciter quelques inquiétudes. La capitale sénégalaise, « conçue » à l’époque coloniale, étouffe entre embouteillages dantesques et pollution, coincée dans une presqu’île sans réserve foncière. En construction depuis 2013, la ville nouvelle de Diamniadio, destinée à désengorger Dakar, devient fonctionnelle : outre la route à péage, un train express régional (TER) la relie désormais au centre-ville de la capitale, située à 30 km, mais aussi au nouvel aéroport Blaise-Diagne. Pas moins de 40 000 logements de divers standings sortent de terre, dans le but de créer une ville authentique avec un tissu social mixte et éviter l’écueil de la cité administrative sans âme qui guette les nouvelles capitales créées ex nihilo. Néanmoins, certains villages alentour ne cachent pas leur mécontentement face à l’absence de concertation. Surtout, la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (CNTS) a demandé en juillet le report du transfert des administrations, regrettant le manque de mesures d’accompagnement des fonctionnaires face à la hausse des coûts de déplacement et de restauration. Alors que certains projets de villes nouvelles sont à la peine, Diamniadio va, semble-t-il, trop vite !
 
Casablanca, de l’air !
Population estimée : 4 millions d’habitants (Maroc : 34 millions)
FACE AU CAIRE (tournée vers le Moyen-Orient), Casablanca s’impose comme le connecteur de l’Afrique du Nord, une interface entre l’Europe et l’Afrique. Du fait de ses usines, de son parc automobile, vétuste et trop « diésélisé », la capitale économique et industrielle du Maroc souffre néanmoins d’une forte pollution : les vents dominants nord-nord-est dispersent les rejets industriels et les gaz d’échappement polluants jusqu’aux quartiers sud, faisant baigner toute la population dans un cocktail mortifère de CO2 et de dioxyde de soufre. En 2016, un rapport de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) relevait d’ailleurs une pollution aux particules fines trois fois supérieure aux normes ! Et encore : la présence de la mer préserve la « maison blanche » d’une situation vraiment intenable, le grand large favorisant la dissipation des polluants. Par le biais des réseaux sociaux, les Casablancais se mobilisent, notamment en organisant des rassemblements citoyens afin de nettoyer les plages ou même les cimetières, et de sensibiliser au tri des déchets.
 
Tunis, le stress de l’eau
Population estimée : 1 million d’habitants (Tunisie : plus de 11,5 millions)
TUNIS POURRAIT S’IMPOSER comme l’un des connecteurs du monde méditerranéen. Et depuis la révolution, la capitale connaît un renouveau culturel, artistique. Mais outre un sérieux « désordre organisé », Tunis fait face à un sérieux problème d’eau. En juillet dernier, la ville était à son tour touchée par les coupures qui affectent le pays. Et la situation va empirer : les ressources en eau de la Tunisie devraient diminuer de 28 % d’ici à 2030. La faute incombe au réchauffement climatique qui accélère la désertification. Mais aussi à des productions agricoles bien trop gourmandes en eau, comme la pastèque, la tomate ou les agrumes. Surtout, le réseau tunisien est vétuste : les canalisations perdent un tiers de l’eau acheminée. Faute de moyens, leur remplacement est effectué à un rythme dix fois trop lent par rapport aux besoins (120 à 150 km de tuyaux par an, pour une nécessité estimée à 1 100 km). Les autorités planchent sur plusieurs solutions, comme équiper la Sonede, la compagnie des eaux, de capteurs alertant des fuites en temps réel. La Tunisie mise également sur les stations de dessalement d’eau de mer : la première a été mise en service à Djerba en mai ; trois autres devraient suivre à Sfax, Gabès et Sousse, avec l’appui de l’Agence japonaise de coopération internationale.
 
Kinshasa, « Kin la Belle » ou « Kin la Poubelle » ?
Population estimée : 10 à 12 millions d’habitants (République démocratique du Congo : plus de 81 millions)
EN JANVIER 2018, Kinshasa a connu des inondations dramatiques. Si les autorités ont blâmé le changement climatique, la démographie a sa part de responsabilité : construite pour un demi-million de personnes, « Kin la Belle » en accueille désormais vingt fois plus. Chaque jour, 8 000 tonnes de déchets sont rejetées, au point que la ville a gagné le surnom de « Kin la Poubelle ». L’Union européenne (UE) a financé un programme permettant le traitement de 20 % de ces déchets dans 9 des 24 communes de la mégapole, une noria de camions les emportant au centre d’enfouissement de Mpasa. Mais lorsqu’en 2015 l’UE a passé le relais aux autorités communales, les dysfonctionnements se sont accumulés, et les montagnes d’ordures ont réapparu. Les immondices – et notamment les sacs plastique – s’accumulent et gênent l’écoulement des eaux. Les officiels kinois estiment à « 200 millions de dollars par an » le coût de la gestion des déchets, et invitent à « repenser de fond en comble toute la politique d’urbanisation de la ville ».
Partage

Suivez-nous