mai 2018

Rokhaya Diallo
« Ce qui pose problème, c’est que j’ai l’arrogance de dénoncer le racisme institutionnel »

Par Fouzia MAROUF
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Le voile, la colonisation… En France, ses positions tranchées dérangent. Pas de quoi effrayer cette militante associative, journaliste, essayiste et personnalité médiatique, qui rêve d’une République « postraciale ».
 
Rokhaya Diallo est une femme occupée, une militante préoccupée. Une personnalité influente, entourée de 400 lycéens venus assister ce 11 avril à la projection, dans un cinéma du XIIe arrondissement de Paris, du film au succès phénoménal sur le continent, Black Panther, héros ravivé par le prodige Ryan Coogler et Marvel, créé par les légendaires Stan Lee et Jack Kirby en 1966. Fidèle à sa veine afro-féministe, engagée activement dans la lutte antiraciste et contre l’islamophobie en France, rien de surprenant à la voir défendre au cours d’un débat après la projection, cette pure pépite, qui a lancé le premier superhéros noir de l’histoire des comics. Si Rokhaya Diallo anime une discussion d’une heure en prenant le temps de répondre à toutes les questions des jeunes spectateurs autour de l’image positive que renvoient les acteurs afro-américains comme Chadwick Boseman (qui incarne T’Challa alias Black Panther) ou de l’importance de la place des Africaines dans la société, elle discute encore longuement à l’extérieur du cinéma avec ceux qui n’ont pu échanger au plus fort du débat, faute de temps. Regard et épaules droits, qui mieux que Rokhaya, née au coeur de Paris à la fin des années 70 d’un père gambien et d’une mère sénégalaise, pouvait défendre bec et ongles les droits civiques des enfants issus de la diversité ? Journaliste et réalisatrice, elle est sur tous les fronts et multiplie les actions au nom de sa ligne de combat : essais, films documentaires ou déclarations médiatiques tordent le cou aux préjugés stigmatisant l’islam ou les minorités. En 2012, elle contribue à l’ouvrage La France une et multiculturelle (éd. Fayard), puis signe en 2013 Comment parler de racisme aux enfants (éd. Le Baron perché), préfacé par Lilian Thuram. Heurtée par la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents de quartiers défavorisés poursuivis par la police à Clichy-sous-Bois en 2015, elle dénonce aujourd’hui « le racisme d’État » car elle ne croit plus à « la promesse universaliste » (Libération). Ses positions tranchées sur le voile islamique, la colonisation, lui valent des inimitiés. Rokhaya Diallo fascine autant qu’elle irrite, croit aux idées qu’elle défend, a cette audace de n’en faire qu’à sa tête. Une tête qui pense, heureusement, et dont les chroniques culturelles mordantes sont à suivre sur la chaîne BET Channel, C8 et RTL France. De quoi convaincre les plus rétifs.
 
AM : Encore méconnue du paysage médiatique, vous cofondez en 2007, « Les Indivisibles », une association qui luttait contre le racisme ambiant… Rokhaya Diallo : J’étais lasse d’entendre des déclarations à caractère raciste au sein des médias, à cette époque. « Les Indivisibles » avait un objectif précis : tenter de déconstruire les préjugés, qui réduisaient le fait d’être français à celui d’être blanc. À travers cette association, je souhaitais que ce type de représentations puisse évoluer en rappelant que la France est un pays pluriel, multiculturel et multiconfessionnel.
 
Deux ans plus tard, vous imaginez une remise de prix humoristiques, les « Y’a bons Awards », qui décorent les pires propos racistes de personnalités publiques. Était-ce par sentiment de révolte ? De provocation ? 
C’était simplement une façon de répondre à des personnalités qui prenaient la parole contre les minorités, lors de leurs passages dans les médias. J’avais envie de placer ces gens face à leurs contradictions. En tête de liste, arrivaient Éric Zemmour, Nicolas Sarkozy et Nadine Morano. Mais aussi des personnes moins identifiées comme étant hostiles aux minorités, dont Élisabeth Badinter, Luc Ferry ou Christophe Barbier.
 
Aujourd’hui, qui remporterait ce prix ? 
Manuel Valls. Il affiche clairement une obsession de l’islam. Il enchaîne les contradictions. Sa posture a beaucoup évolué au fil de sa carrière. Comme il ne fait plus partie de la majorité, il n’a d’autre choix que de multiplier les interventions relatives à l’islam pour faire parler de lui. Il suffit de voir son évolution au sujet du salafisme.
 
Vous assumez des positions tranchées sur le port du voile. Avez-vous conscience que vos propos puissent heurter ou choquer dans la France post-attentats ? 
Je défends avant tout la liberté des femmes : leur droit à disposer de leur corps. Le voile était un sujet en France bien avant 2015. La France est tout de même le seul pays d’Europe à avoir interdit son port à l’école. La première polémique sur le voile a eu lieu en 1989. Ce type de mesures attentent aux libertés individuelles : Gay Mac Dougall, rapporteure aux Nations unies, a souligné le fait que cette décision était excluante pour les élèves musulmanes. Mais je peux comprendre que ça interroge. Toutefois, il est problématique de lier une pratique de l’islam avec le terrorisme : des femmes voilées ont été victimes, tuées, suite aux attentats. Certaines femmes portant un foulard ont été lauréates de Prix Nobel, c’est un choix qui leur appartient. Il faut cesser d’infantiliser les femmes qui portent le voile et qui sont totalement libres de le faire.
 
La France serait selon vous, liberticide ? 
Il y a un évident paternalisme dans le refus de considérer qu’une musulmane n’a pas de libre arbitre. On a pu observer une restriction des libertés depuis 2015, à travers l’État d’urgence et la politique anti-terrorisme, restriction dénoncée notamment par Amnesty International. Sur le papier, nous sommes au pays qui invoque la liberté, l’égalité, la fraternité, mais la réalité en est éloignée. Témoin, Latifa Ibn Ziaten [mère d’une victime de Mohammed Merah tuée à Toulouse, NDLR], qui a été huée à l’Assemblée nationale parce qu’elle portait un voile.
 
 
Mais vous avez le goût de la polémique ? De la provocation ? 
Je ne suis ni polémique, ni provocatrice. Je suis quelqu’un de très franc et je ne cherche pas à plaire lorsque je m’exprime. Je reçois suffisamment d’amour au quotidien. Quand je prends position, je tiens à être juste. Et comme je suis cash, les gens semblent surpris. Étant une femme, c’est probablement inhabituel. Et en tant que femme noire, ce qui pose problème, c’est que j’ai l’arrogance de dénoncer le racisme institutionnel. Je suis profondément choquée lorsqu’on demande à Danièle Obono (députée de la France Insoumise), fraîchement élue, de dire sur une antenne radio « Vive la France ! » comme si sa couleur de peau rendait sa loyauté suspecte et ce, parce qu’elle a soutenu des rappeurs qui ont déclaré « nique la France », tout comme de nombreuses autres personnalités politiques blanches qui n’ont jamais été questionnées de la sorte.
 
Vous êtes aussi chroniqueuse dans l’émission à succès « Touche pas à mon poste » animée par Cyril Hanouna, diffusée sur C8. Que s’est-il passé avec le journaliste Bernard de La Villardière, invité lors d’une émission ? 
En fait, je n’ai pas pu aller jusqu’au bout de ma question adressée à Bernard de La Villardière sur le plateau car il m’a immédiatement interrompue. Il est clairement opposé au port du voile et reprochait à Cyril Hanouna d’inviter des femmes voilées dans son émission. Je voulais lui demander pourquoi, mais je n’y suis jamais parvenue. Les réactions à ce face-à-face ont été très brutales, comme si le fait que je prenne la parole, que je regarde un homme blanc dans les yeux et lui tienne tête, était une subversion insupportable.
 
Et que s’est-il passé avec Raphaël Enthoven, animateur radio et télé qui vous a prêté des propos pro-Ben Laden ? 
Il m’a accusée de soutenir Ben Laden dans sa chronique radio sur Europe 1 alors que je n’étais pas présente et que je n’avais pas la possibilité de me défendre. Il m’a attribué des propos jamais tenus, je n’ai jamais eu la possibilité de rétablir la vérité sur le même canal. Un militant anti-raciste a posté une vidéo sur les réseaux sociaux en réponse aux fausses déclarations d’Enthoven afin de démontrer qu’il avait puisé sa rhétorique dans la fachosphère.
 
En 2012, vous avez été récompensée par le Prix de la lutte contre le racisme et les discriminations. C’est une distinction qui vous inspiré de la reconnaissance ? De l’autosatisfaction ? 
Tous les prix dont j’ai été récompensée m’ont énormément touchée, surtout ceux à l’échelle internationale. Il y a deux ans, à Londres, j’ai reçu une distinction rendant hommage à mon travail dans la catégorie « Journaliste de l’année » lors de la cérémonie des European Diversity Awards, considérés comme « les Oscars de la diversité ».
 
Parlez-nous de votre enfance, avez-vous vécu entourée de diverses communautés ? 
J’ai grandi à Paris dans le XIXe arrondissement et j’ai passé mon adolescence à La Courneuve, dans des quartiers multiculturels. Aujourd’hui, je mesure la chance d’avoir évolué très tôt dans de tels lieux, entourée de personnes originaires des quatre coins du monde. C’est une période importante dont je parle dans le livre collectif Lettre à l’ado que j’ai été (éd. Flammarion).
 
Vous êtes d’origine sénégalaise par votre mère et votre père est originaire de Gambie. Quels sont vos liens avec l’Afrique ? 
J’entretiens un rapport très fort avec le wolof. C’est ma langue, je la trouve particulièrement sensorielle, elle me renvoie à mon enfance et à l’univers dans lequel j’ai baigné, très jeune. Je ne suis pas retournée au Sénégal depuis trois ans, faute de temps, mais j’envisage de m’y rendre à nouveau prochainement. J’avoue aimer l’idée que de nombreux créateurs afro-descendants s’inspirent de tissus africains comme le bazin ou le wax. Je profite du fait d’avoir une certaine visibilité pour rendre hommage à ces créations. J’aime également le Maroc, où j’adore les festivals, comme celui des musiques sacrées à Fès ou Essaouira, au moment du Festival Gnaoua. L’énergie ambiante et le contexte musical de ces événements sont incroyables.
 
Au-delà du contexte culturel, avez-vous le projet d’agir plus concrètement sur le continent ? D’autant que vous jouissez actuellement d’une grande notoriété… 
J’ai très envie de m’investir en Afrique, mais je sais que l’Afrique dispose de nombreuses ressources humaines et intellectuelles. Je suis très intéressée par la pensée d’intellectuels comme l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr, ou encore, le philosophe camerounais Achille Mbembe, qui décentrent le regard en partant du continent africain. J’aimerais aussi échanger avec des femmes sur le continent au sujet du blanchiment qui fait des ravages, collaborer avec des dermatologues, des artistes et des activistes qui travaillent sur le terrain au Sénégal ou en Côte d’Ivoire.
 
C’est important pour vous, d’oeuvrer afin que la femme noire ait une meilleure image d’elle-même ? 
Absolument. C’est capital. Nous avons besoin d’images, de modèles, à travers lesquels nous pouvons nous projeter de manière positive.
 
Quelles figures de la cause noire vous ont marquée ? 
Winnie Mandela, Nelson Mandela. Mais pour moi, Nelson n’aurait pas existé sans le soutien de sa femme. Martin Luther King, Malcom X. Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Nina Simone, Miriam Makeba.
 
Vous avez étudié la diversité aux États-Unis en 2010 puis en 2013… 
Je donne régulièrement des conférences aux États-Unis et j’y ai réalisé plusieurs documentaires. Pour De Paris à Ferguson, coupables d’être Noirs, je me suis rendue à Ferguson dans le Missouri où Michael Brown, 18 ans, a été abattu par un policier. Il m’importait de réaliser ce film de fond et j’ai accompagné des activistes pendant plusieurs mois, c’était passionnant. J’ai aussi été conviée à Washington, où j’ai appris les politiques, la gestion de la diversité à l’américaine. Je n’idéalise pas les États-Unis, loin de là, mais il y a un volontarisme intéressant : j’ai, dès lors, analysé la France à l’aune d’un autre modèle. Totalement différent de celui de l’Hexagone. Les Américains sont dotés d’une production intellectuelle phénoménale sur la question des Noirs et des minorités, et les appréhensions dans le débat public autour de la question sont différentes et on en parle davantage, même avec des racistes. Alors qu’en France, on préfère l’ignorer et on n’en parle pas, les rares qui osent sont qualifiés de « communautaristes ».
 
Vous y êtes retournée récemment, à la demande des Nations unies concernant la crise migratoire… 
Oui, et j’y ai rencontré Jesse Jackson ! C’était une rencontre très intense, échanger avec ce militant des années 60, qui m’a attentivement écoutée, était un grand honneur. Après mon intervention, il m’a remerciée, et m’a serré la main. Les Nations unies ont à coeur d’accorder du crédit aux voix qui défendent les droits humains. J’étais aussi entourée de Susana Baca, (chanteuse afro-péruvienne, ancienne ministre de la Culture au Pérou), qui a évoqué la question des femmes noires au Pérou.
 
Que répondez-vous à ceux qui vous ont écartée du Conseil national du numérique en France en décembre dernier ? 
Je n’ai pas été écartée. J’ai démissionné de mon propre chef. Ironie du sort, à l’annonce de la demande du gouvernement de m’évincer, j’étais au Caire à l’invitation des Nations unies pour parler des discours de haine diffusés sur Internet. J’ai été frappée par l’ampleur de la polémique à mon retour à Paris, que je ne mesurais pas en étant à l’étranger. J’ai reçu plusieurs appels de Marie Ekeland, la présidente du Conseil national du numérique, que j’avais eu envie de suivre à travers son projet de fracture numérique et sur le cyber-harcèlement, que j’avais traité dans l’un de mes documentaires. Tous les médias parisiens me demandaient des interviews, LCI, BFM, e site web du Figaro, mais j’ai préféré ne pas m’exprimer et ttendre que Marie Ekeland, que j’estime beaucoup, annonce sa écision. Elle a fini par démissionner et l’ensemble du Conseil ational du numérique, moi y compris, a décidé de la suivre en émissionnant également.
 
Pourquoi avez-vous été évincée ? Est-ce par rapport à vos positions sur le racisme d’État, la colonisation, le voile ? 
Je n’ai pas été évincée. Oui, mes positions dérangeaient au plus haut niveau de l’État. Mounir Mahjoubi, le secrétaire d’État au Numérique, a dû céder à la pression. Et Marie Ekeland a démissionné car elle ne pouvait pas poursuivre ce projet dans ces conditions. C’est inquiétant, de voir qu’un gouvernement peut céder si facilement à la pression.
 
Que faites-vous lorsque vous n’êtes pas en projet de livre, de film et quand vous lâchez le militantisme ? 
Je vais au cinéma, au théâtre, je vois des expositions et je passe du temps avec ma famille et mes amis. Ce sont des rituels très importants pour moi et qui me font relativiser toutes les polémiques.
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