mai 2017

SI TU VAS À OYO…

Par Julien WAGNER
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À l’origine, c’était un petit village perdu au nord du pays, au milieu de la forêt, à sept heures de route chaotique de Brazzaville. Depuis, le lieu de naissance du président Denis Sassou-Nguesso, le coeur des racines familiales, affiche clairement ses ambitions : aéroport, hôtel de luxe, université, port fluvial, hôpital… Voyage dans le fief du chef confronté aux du res contraintes de la réalité.
 
"Félicitations Monsieur le président ! Je découvre la localité d’Oyo et je vois que vous en avez fait un petit bijou. " Salaheddine Mezouar est sous le charme. Venu les 9 et 10 mars derniers y signer l’accord visant à promouvoir l’« économie bleue » dans le bassin du Congo, le ministre des Affaires étrangères du Maroc n’avait sans doute jamais entendu parler jusque-là de cette petite ville perdue au beau milieu de la jungle congolaise (400 km au nord de Brazzaville).
 
Pourtant, le village qui a quasiment vu naître Denis Sassou-NGuesso (il est né à Edou, à 5 km de là) est depuis longtemps déjà l’objet d’une attention particulière. Et Dieu sait que le président – à la tête de la République du Congo depuis 1979, avec une interruption entre 1992 et 1997 –, « Papa », comme on le surnomme affectueusement ici, s’est donné du mal. À Oyo, vous n’êtes ni en pays kongo ni en pays téké comme dans le sud, vous êtes dans le département de la Cuvette, en terres mbochi, l’ethnie du président.
 
À l’origine, « DSN » avait sans doute envisagé Oyo comme une simple forteresse. Un « camp de base » retranché, loin de Brazzaville et protégé par les siens. L’atroce guerre civile qu’a connue le pays (pas moins de 400 000 morts entre 1993 et 2002), fondée largement sur des bases ethno-tribales, et que le « Cobra » remportera par les armes, l’aura sans doute conforté dans son choix. Et puis… De fil en aiguille, ses ambitions pour sa terre de naissance ont grandi.
 
« Ici, avant, c’était la forêt », se rappelle Cédric, 32 ans, habitant « de souche ». En effet, dans les années 1980, pour s’y rendre depuis Brazzaville, sept heures de route en 4x4 sur des pistes à moitié défoncées étaient nécessaires. « Otchouembé », le « lutteur » en langue mbochi, prenait même un malin plaisir à imposer le trajet à ses visiteurs pour y recevoir. Depuis, le village, qui ne comptait que quelques centaines d’âmes, a vu pousser les infrastructures comme les roses en Éthiopie : un aéroport, une centrale électrique, un port fluvial, un hôpital ultramoderne, une université, un gymnase multisports, un musée, des banques, un palace cinq étoiles, un centre de radiotélévision…
 
« Tout ça a été construit par les Chinois », commente Cédric, d’un ton légèrement blasé. Ce père de deux jeunes enfants fait le taxi. Pour « à peine 90 000 CFA par mois » (137 euros), ronchonne-t-il. Mais il veut croire que l’avenir s’annonce radieux. « Oyo va devenir une grande ville, sourit-il soudain, pas peu fier. Alors comme d’autres ici, j’ai acheté une parcelle. Je sais que ça va devenir de plus en plus cher. » Un petit terrain broussailleux de 20 mètres sur 30, au bord d’une route pas tout à fait finie, qui relie l’une des deux artères de la ville au port fluvial flambant neuf. À première vue, rien qui ne puisse valoir grand-chose. Mais dans cette commune qui borde le fleuve Alima, il ne faut préjuger de rien. Ici, les habitants d’origine comme Cédric sont devenus une rareté. Au fur et à mesure de son développement, la petite cité a vu arriver des vagues de migrants, au point qu’elle abrite aujourd’hui pas loin d’une dizaine de milliers d’habitants. Oyo, c’est un peu l’Afrique francophone en miniature. Des Congolais venus des villages alentour comme de Brazzaville et de Pointe-Noire, mais aussi des Mauritaniens, des Tchadiens, des Ivoiriens, des Maliens, des Rwandais, des Libanais, des Chinois… Tous des aventuriers d’un nouveau monde.
 
« Je suis arrivé ici en 2013, raconte Mahmoud Diallo, Ivoirien d’une quarantaine d’années originaire de Bouaké (Nord). C’est un peu comme Yamoussoukro. C’est parti de rien et ça ne cesse de grandir. » Il tient une échoppe avec son frère arrivé dix ans plus tôt. Un peu plus loin, sur le trottoir d’en face, une épicerie tenue là aussi par deux frères, venus eux de Nouakchott (Mauritanie) il y a six ans. Ahmed, le plus grand, parle à peine français. Il hoche la tête quand on lui demande si les affaires tournent mais fait « non » encore plus vigoureusement si on veut le prendre en photo.
 
UNE MINI-RIVIERA POUR LES PONTES DU RÉGIME
 
Les immigrés ont suivi les gens plus aisés. À Oyo, il y a d’abord eu la mini-Riviera. Un lieu de villégiature prisé (obligé ?) des pontes du régime. Une rue bitumée, immaculée, bordée d’immenses propriétés peintes sobrement de blanc et de vert pastel. Ici, la maison d’un juge. Là, celle d’un ministre. Là encore celle d’un général. Le président, bien sûr, possède la sienne. Si étendue qu’elle accueille certaines infrastructures, comme le musée Kiébé Kiébé de N’Gol’Odoua. Une autre propriété frappe par sa majesté. Celle de feue Édith Lucie Bongo Ondimba. Fille aînée de Denis Sassou-NGuesso, femme de l’ancien président gabonais Omar Bongo-Ondimba et docteur en médecine infantile. « Notre Lady Di », comme la décrivent certains Congolais. Décédée prématurément en 2009, son père a fait d’Oyo un chant dédié à sa gloire. De grandes photos de l’ex-Première dame, parfois accompagnée de son mari, ornent les rues. L’hôpital porte son nom. Et une imposante statue d’elle trône dans les immenses jardins attenants. C’est la patronne des lieux en quelque sorte. Celle qui veille affectueusement sur la ville et ses administrés.
 
Pour optimiser les choses, Denis Sassou-NGuesso a fait d’une pierre plusieurs coups. En ce début de mois de mars, il a invité les douze pays participants au Fonds bleu, ce grand projet d’aménagement des eaux du bassin du Congo décidé lors de la COP 22 à Marrakech, à venir signer le mémorandum d’accord à Oyo. Une signature en forme de grande publicité pour sa « capitale ». Le jour de la signature est aussi celui de l’inauguration du musée Kiébé-Kiébé. Le lendemain est celui de l’inauguration de l’hôpital. Et le tout permet au 5 étoiles Pefaco Hôtel Alima Palace et à l’aéroport de ne pas complètement dépérir par manque de visiteurs. C’est qu’en venant ici s’installe subrepticement la crainte que les infrastructures construites soient quelque peu démesurées.
 
Rapportées au nombre d’habitants, même s’il doublait d’ici dix ans, la facture paraît quelque peu salée. Le seul hôpital a coûté près de 60 milliards de francs CFA. Et on se demande bien qui va venir rentabiliser son aile dédiée à la chirurgie esthétique. Quant à l’aéroport, déjà sous-utilisé, quels avions viendront s’y perdre alors que les vols de la compagnie nationale (Ecair), en dépôt de bilan, sont suspendus jusqu’à nouvel ordre ?
 
UNE DETTE PUBLIQUE DE 77 % DU PIB
 
Malgré tout, les membres du gouvernement congolais venus en nombre pour l’occasion se veulent rassurants. « De par sa position géographique centrale et sa desserte aisée, s’exclame le ministre de l’Aménagement du territoire et des grands travaux, Jean-Jacques Bouya, Oyo est le lieu idéal pour créer un noeud multimodal. L’hôpital, comme la ville, a une vocation nationale et sous-régionale. Les populations du nord ne seront plus obligées de venir se soigner à Brazzaville ou à Pointe-Noire. D’autres viendront des pays voisins, comme de République démocratique du Congo (RDC) ou du Gabon. […] Cette ville est une nouvelle espérance pour notre pays. »
 
Le port fluvial, peuplé d’à peine quelques Chinois égarés pour le moment, devrait bien faciliter les échanges de poissons et de bois du nord au sud. Mais que dire du centre de radiotélévision ou de l’hôtel ? Les signatures et les colloques voulus par Sassou y suffiront-ils ? Il faut l’espérer. Car la République du Congo subit actuellement de plein fouet la chute des cours du pétrole. « La dette publique a atteint 77 % du PIB et les marges de manoeuvre du gouvernement sont érodées », s’inquiète le Fonds monétaire international (FMI), venu en mission pour tâter le pouls de l’économie du pays fin février.
 
« Le Congo a besoin d’un ajustement budgétaire important », préconise même l'institution. Bien sûr, le gouvernement congolais n’a pas attendu ces recommandations pour tenter de diminuer les dépenses. Il y a peu, il a même lancé un audit de la fonction publique afin de traquer les « fonctionnaires fantômes ». Mais à Oyo, ce 10 mars, alors que les délégations diplomatiques s’échappent aux quatre coins du continent et que le Pefaco Hôtel Alima Palace sonne de plus en plus creux, on reste encore un peu loin de ces considérations budgétaires. Et les rêves de grandeur de « Papa », eux, risquent de se heurter à l'épreuve de la réalité.
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