février 2018

Yasmina Khadra
Mémoires d'entre les dunes

Par Nina Hadjam
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Avec Ce que le mirage doit à l’oasis, le prolifi que écrivain algérien nous entraîne dans un récit magistral, à la mesure de l’immensité du Sahara. Et si la plume reste remarquable, la langue parlée ne l’est pas moins. Rencontre.
 
Paris. C’est en début d’après-midi, dans un café populaire de l’ouest, que rendez-vous a été fixé. D’emblée, à l’heure dite, l’homme qui fait son entrée, regard droit, rappelle le commissaire Llob. Héros de la trilogie policière qui l’a révélée au grand public, ce justicier incorruptible de l’Algérie des années 90 avait survécu aux pires violences et trahisons. Yasmina Khadra bouleversait alors les lecteurs en disséquant avec acuité le fanatisme, la corruption dans L’Automne des chimères, polar d’une rare force dédié « aux absents, à la femme, au soldat et au flic de mon pays ». Traduit dans 40 langues, l’écrivain algérien, inclassable, passe avec aisance de l’oeuvre au noir, à l’autobiographie et à la fiction.
On revient sur le choix de son pseudonyme féminin, constitué des deux prénoms de son épouse. Il en confie l’origine : « Tu m’as donné ton nom pour la vie, je te donne les miens pour la postérité », lui dit-elle lorsqu’il ne pouvait écrire sous son vrai nom, Mohammed Moulessehoul, parce que officier supérieur de l’armée algérienne durant trente-six ans. Depuis, la femme ne quittera plus son oeuvre singulière. Elle est Zunaïra, avocate interdite d’exercer dans Les Hirondelles de Kaboul, Aïda, prostituée dans Les anges meurent de nos blessures, Siham, kamikaze dans L’Attentat…
Aujourd’hui, Khadra crée encore la surprise en publiant Ce que le mirage doit à l’oasis, méditation contemplative oscillant entre récit intime et conte philosophique empreint de sagesse et de poésie. L’auteur s’y adresse en creux au Désert, témoin de l’Histoire et confident inattendu de ses espoirs, rêves, et questionnements. Il revient sur les pas de ses ancêtres bédouins, de son inclination pour l’écriture au coeur du Sahara, de sa première vie liée à l’armée. Chaque étape franchie dans l’immensité des dunes lève le voile sur les liens de l’écrivain avec sa tribu natale, ponctuée au fil des pages par les magnifiques calligraphies de Lassaâd Metoui, boucles solaires qui éclairent le destin atypique de Yasmina Khadra. Tissant entre le célèbre artiste tunisien et l’auteur algérien, fraternels amis, un beau dessein d’humanité.
 
AM : Pourquoi ce titre, « Ce que le mirage doit à l’oasis » ?
Yasmina Khadra : Peut-être parce que nous vivons dans un monde d’illusionnistes. On nous fait voir les choses et les êtres non comme ils sont, mais comme on voudrait que nous les voyions, nous privant ainsi de notre libre-arbitre. Nous ne réfléchissons plus ; nous déléguons nos certitudes à des manipulateurs chevronnés et nous nous diluons dans la masse pour ne pas assumer nos responsabilités. On nous montre un zèbre et on nous le fait passer pour une licorne. Nous traversons une époque brouillonne qui trouble notre lucidité et lamine nos hypothétiques convictions, une époque spectaculaire où chacun tente de se donner une visibilité. On ne monte plus sur la tribune défendre ses idées mais pour exhiber son lifting. Le mirage nous devient alors plus fascinant que l’oasis. Nous prenons pour argent comptant ce qu’on nous raconte et nous devenons des « suiveurs » assermentés, prêts à cautionner n’importe quelle rumeur. Nous sommes comme hypnotisés et nous faisons nôtre n’importe quel mensonge. Il suffit d’interroger la Toile pour mesurer l’étendue de notre addiction à tout ce qui nous échappe et que nous rejoignons avec une conviction telle que nous finissons par élever le mensonge au rang des vérités absolues. Mon livre a choisi d’affronter le mirage à proximité des oasis. Dans le désert, nous sommes face à notre vérité propre. Sa nudité fait tomber les masques et son silence nous rend à nousmêmes. La vanité du monde moderne, le chahut des promiscuités, les fantasmes d’ailleurs s’estompent comme un mirage pour qu’apparaisse, dans son éclat abrupt, la réalité des êtres et des choses : nous nous rendons compte soudain que nous ne sommes que les otages consentants de nos effroyables hallucinations.
 
Vous avez choisi d’embarquer le lecteur au coeur d’un dialogue inattendu entre l’homme et le désert sous la forme d’une joute verbale…
Pas seulement le lecteur. Moi, surtout. Je ne savais pas comment commencer mon livre. C’est en m’interrogeant quant à la meilleure manière d’appréhender mon texte que je me suis surpris en train de dialoguer avec le désert. Ce fut comme si une porte dérobée s’était brusquement ouverte sur mon passé, ma tribu, l’histoire de mon Sahara. J’ai accouché de ce texte aux forceps, mais d’une traite. Les souvenirs s’imbriquaient aux mots, se déversaient sur la page blanche comme une crue. J’écrivais avec mes tripes, mes affres, mes colères, mes peines et mes joies.
 
Le désert y condamne l’islamisme : « Et ces jihadistes qui troublent mes ascèses à coups de prêches assassins et de carnages ignobles, que cherchent-ils à prouver ? »
Il ne faut pas conjuguer le jihadisme à tous les temps. Ils ne sont pas les seuls à chahuter mon ascèse. Je connais des gens lettrés qui m’insupportent autant que les vauriens et les meurtriers. L’écriture de ce livre m’a beaucoup apaisé. C’était comme si, par enchantement, le Sahara m’avait rattrapé. Il me semblait que je n’écrivais plus, que je traversais la page blanche comme le désert. En quête de mes oasis. Chaque paragraphe m’éloignait un peu plus de ce qui me chagrine, c’est-à-dire le monde des apparences et des connivences assassines. À travers ce livre, que le calligraphe Lassaâd Métoui enguirlande de très belles oeuvres, j’ai cherché à me persuader que, quelle que soit leur féerie, les mirages ne sauraient se substituer tout à fait à la quiétude simple et naturelle des oasis. 
 
Vous y parlez également d’une femme qui vous est très chère, votre mère, torturée par les Français dans la commune de Kenadsa et contrainte de quitter le désert pour Oran…
C’était la guerre. Ma mère en a gardé des séquelles, mais aucune rancune. Il faut savoir dépasser les vacheries du passé si l’on tient à aller de l’avant. Jamais je n’ai entendu ma mère maudire quelqu’un ou vouloir du mal à ceux qui lui avaient brisé le coeur. Elle a vécu sans haine et elle repose en paix maintenant.
 
De vos oncles indépendantistes qui ont combattu aux côtés des Rifains issus du nord marocain…
Seulement deux d’entre eux, qui furent très proches de Abdelkrim El Khattabi. L’un est mort au combat, aux côtés de Rifains, l’autre s’est éteint en 1993, pauvre, aveugle. La gloire ne sourit pas souvent aux héros et la postérité ne retient parfois que ceux dont le tapage a damé le pion au roulement des tambours.
 
L’Écrivain retraçait votre vocation d’écrivain et votre destin d’officier supérieur de l’armée algérienne, L’Imposture des mots évoquait votre nouvelle vie à Paris en tant que romancier. Ce que le mirage doit à l’oasis lève le voile sur l’histoire de vos ancêtres et de votre tribu, est-ce votre roman le plus intime ?
Je n’ai jamais triché dans mes romans. Comment tricher dans mes autobiographies ? Mon histoire est simple malgré mon parcours atypique. J’ai suscité tant d’interrogations chez certains intellectuels que ce qui est évident en est devenu suspect. J’espère leur avoir apporté des réponses dans ce livre. Non pour éclaircir les choses, mais pour les éclairer, eux. Souvent, l’aveugle est celui qui refuse de voir.
 
Vous y révélez, de plus, votre premier récit, Gomri et le capitaine, écrit dans le désert lorsque vous étiez officier. Votre destin a longtemps été lié au Sahara où vous êtes né, et aussi à l’armée…
Je n’ai pas choisi ma famille et je n’ai pas choisi mon destin. Je suis fier des deux. Parce que pour ma famille, aussi bien pour mon destin, il m’a fallu me battre pour être ce que je suis aujourd’hui. Mais je ne gagne pas à tous les coups. Gomri et le Capitaine fait partie de mes défaites. J’ai commencé ce roman à Tin Zaouatine, à l’extrême sud-ouest du Hoggar, il y a presque trente ans. Je n’ai jamais réussi à le poursuivre. C’est comme si le désert m’avait repris ce qu’il considère comme son bien : l’inspiration qu’il m’a prêtée un soir, à l’ombre d’un acacia, non loin d’un camp de réfugiés azawad.
 
Dans votre oeuvre, vous avez tour à tour évoqué les années noires de l’Algérie, le chaos de l’Afghanistan, le conflit israélo-palestinien et celui de l’Irak. Vous vous emparez de thématiques brûlantes liées à l’actualité, pourquoi un tel intérêt pour ce genre de sujets ?
Je suis un écrivain qui ne se sent libre que lorsqu’il se diversifie. Je touche à tout, et j’essaye de créer des univers différents. J’ai écrit des romans policiers, des sagas, des textes courts. Je n’ai aucun complexe et je ne m’impose aucune réticence. La littérature est d’abord une générosité. J’ai écrit sur le Moyen-Orient,  l’Afrique, l’Asie, les Caraïbes. J’ai même une trilogie sur le Mexique, dont le premier tome se trouve déjà chez mon éditeur mexicain. Ce que je cherche, à travers mes romans, c’est comprendre mon époque et le dysfonctionnement qui martyrise les relations entre les peuples.
 
Avez-vous envie de revenir à l’écriture de polar ? À quoi rêvez-vous pour l’Algérie qui a fortement marqué votre oeuvre ?
Ma tête grouille de projets. Polars, sagas, essais, scénarios se bousculent dans mon esprit. En plus du livre d’entretiens qui sort chez Bayard fin février, un autre roman paraîtra en août chez Julliard. Mon ouvrage mexicain pourrait, lui aussi, sortir vers la fin 2018 au Mexique, et en 2019 en France. Je suis retraité. Je n’ai pas d’amis à Paris. Lorsque je ne voyage pas, je suis chez moi. Que faire pour meubler ma solitude ? J’écris. Cela me permet d’échapper à la grisaille de la capitale. Quant à l’Algérie, il lui appartient de se relever de ses blessures ou bien de prolonger sa convalescence. Une chose est sûre : le pays finira par s’en sortir. Il a touché le fond et il est condamné à remonter à la surface. Cette bonne vieille Algérie a tout pour elle, et tout lui sera restitué un jour, tel est le serment de ses morts.
 
Croyez-vous à la succession d’Abdelaziz Bouteflika ? Au renouveau du système éducatif pour la jeunesse ?
Je crois dans mon pays. Les êtres ne sont que des figurants, certains remarqués, d’autres transparents. L’Algérie n’est pas ménopausable. Elle en a encore dans le ventre et continuera d’enfanter des prodiges. Aujourd’hui, l’école et l’université battent de l’aile, mais il existe une diaspora éblouissante et une jeunesse fiable pour garder espoir. La patrie qui a tant sacrifié ne peut pas disparaître. Seuls les prédateurs finissent par se casser les dents sur les remparts de l’Histoire.
 
Auteur particulièrement prolifique, à quoi vous adonnez-vous lorsque vous n’écrivez pas ?
Je m’occupe de ma petite famille, me promène dans mon quartier et regarde les matchs de foot à la télé. Depuis mon opération ratée de la cataracte, je peine à lire. Au bout d’une dizaine de minutes de lecture, mes yeux se fatiguent et me font mal à la tête. Bizarrement, je peux passer des heures à écrire sur mon ordinateur.
 
Et pour vous évader… ?
Il me suffit de penser à un projet de roman. D’un coup, je ne suis plus là. Je peuple ma solitude de personnages suffisamment bruyants pour me déconnecter du tohu-bohu de la ville. Je me surprends à froncer les sourcils, à sourire, parfois à rire en m’aventurant dans un roman en chantier. Écrire, pour moi, est vivre autrement. Plus qu’un voyage, c’est une sorte de résurrection dans un monde parallèle qui sied à mes états d’âme. Je me laisse aller à mon imaginaire, et ce qui n’est que fiction me devient aussi vrai que la réalité. Dans mes livres, je me sens à l’abri des mauvaises passes et des malentendus. Flaubert disait que tout ce que nous inventons est vrai. L’avantage, dans la littérature, est de vivre pleinement une histoire inventée de toutes pièces, de suivre à la trace un personnage qui n’existe pas et qui nous devient aussi attachant qu’un proche. C’est magique. Ce qui nous paraît absurde dans la vie de tous les jours s’explique d’un coup et nous devenons un peu plus attentifs à ce qui nous arrive. J’ai beaucoup appris sur moi en lisant, et j’ai beaucoup mieux compris les autres en écrivant.
 
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