avril 2018

Youssef Courbage : « Un changement conjoncturel »

Par Julie CHAUDIER
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Pour ce chercheur de l’Institut national d’études démographiques (France), il faut rester optimiste: les pays de la région restent globalement inscrits dans une perspective de réduction des naissances. 
 
AM : La quasi-totalité des pays du Maghreb et du Proche- Orient connaissent une augmentation de la fécondité. S’agit-il d’un phénomène global qui touche toute la région ?
Youssef Courbage : Chaque pays est particulier et ces hausses sont des phénomènes concomitants mais relativementétrangers les uns aux autres. En Égypte, l’explication est assez simple : le taux d’emploi des femmes a beaucoup régressé, en particulier chez les femmes très instruites. Il n’y a que chez les Égyptiennes analphabètes que ce taux augmente, mais elles sont de moins en moins nombreuses. En Syrie, avant 2011, l’hétérogénéité de la société justifiait que le pays n’ait pas entamé sa transition démographique. Une minorité composée des chrétiens, des Syriens d’origine russe et des Alaouites, avaient bien adopté les moeurs européennes et atteint une fécondité proche de ce que l’on retrouve en Europe, mais la majorité, laissée pour compte, composée de Sunnites, continuait à faire beaucoup d’enfants.
Est-ce la même explication pour l’Algérie et la Tunisie ? 
En Algérie, d’abord, les femmes travaillent peu. Ensuite, le pays est passé d’un état de guerre civile jusqu’au début des années 2000 à un état de paix et de relative prospérité économique. De ce fait, beaucoup de mariages qui avaient été repoussés pendant la guerre ont pu avoir lieu. Dans les pays qui ont connu des violences très meurtrières, on parle aussi souvent de pulsion nataliste, comme d’une urgence de la vie. Dans ce pays, un million de personnes sont mortes pendant la guerre d’indépendance.
Pour la Tunisie, je donne ma langue au chat ! J’y ai discuté avec différents chercheurs, qui m’ont donné des réponses contradictoires. Certains m’ont servi la tarte à la crème habituelle : l’influence de l’islamisme. D’autres affirment que les statistiques publiques seraient erronées… Il faut souligner, surtout, que l’augmentation de la fécondité en Tunisie est beaucoup plus faible qu’en Algérie.
Le Maroc a vu ces dix dernières années l’âge au premier mariage des femmes régresser. Faut-il s’attendre à une augmentation de la fécondité ?
Le Maroc est le seul pays du Maghreb à ne pas avoir connu de contre-transition démographique. Il est vrai que l’âge au mariage s’est abaissé récemment – mais de quelques mois seulement, c’est très peu – et que la proportion de célibataires est en baisse mais ce n’est là que l’un des facteurs des évolutions de la fécondité. Il faudrait étudier aussi avec attention la contraception, le nombre d’avortements, mêmes illégaux, ainsi que le nombre de séparation des couples… Dans un pays comme le Maroc où l’émigration est forte, il faut aussi relever le nombre d’hommes mariés séparés, pour lesquels il est impossible d’avoir des enfants. Je ne pense pas que l’abaissement de l’âge au mariage suffise à provoquer la baisse de la fécondité. 
Que peut-on conclure de ces constats successifs ? Le modèle de « transitiondémographique » conçu en Europe pour l’Europe est-il trop schématique et ne peut correspondre à la réalité particulièrede chaque pays ?
Il y a certainement de ça, mais je pense surtout qu’il s’agit de phénomènes purement conjoncturels. J’ai publié en 2007 avec Emmanuel Todd Le Rendez-vous des civilisations. Nous estimions que le monde arabe, par sa transition démographique, allait rejoindre les standards européens. Je ne pense pas qu’il faille revenir sur nos conclusions. Il faut garder à l’esprit que les pays arabes ont vécu en quarante ans ce que l’Europe a réalisé en un siècle et demi voire deux siècles. C’est un choc brutal qui ne peut pas avoir lieu sans perturbations. Même en Europe, en Allemagne, en France, mais aussi en Irlande et dans les pays scandinaves, la baisse de la fécondité n’a pas été continue. Il y a eu des oscillations sur une tendance générale à la baisse. Ces exemples me rendent relativement optimistes pour le monde arabe. 
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