Rencontre

Jacques Attali
Guide de survie

Par Anne-Cécile Huprelle - Publié en
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HANNAH ASSOULINE/OPALE VIA LEEMAGE

Depuis plus de quarante ans, l’économiste est consulté comme un oracle. Pour lui, l’après-Covid ne prendra tout son sens qu’au sein d’un nouveau modèle, créateur de croissance, d’emplois et de bien-être, où une « économie de la vie » sera favorisée au détriment d’une « économie de la survie ».

Homme de l’ombre et ô combien amoureux de la lumière, Jacques Attali fait partie des personnalités les plus influentes du monde économique depuis la fin des années 1970, en France et en Europe. Son avis est sollicité, ses théories scrutées. Docteur en sciences économiques, il est diplômé de l’École des Mines, de l’École Polytechnique, de Sciences Po et de l’École nationale de l’administration (ENA). Né à Alger en 1943, Jacques Attali devient le conseiller spécial du président Mitterrand en 1981, puis son représentant pour les sommets du G7. Dans les années 1990, il fonde la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), dont l’objectif est de pérenniser une économie de marché dans les pays de l’Europe de l’Est. Il est également à l’initiative de l’ONG Action contre la faim (1979), du programme européen Eurêka (1984), et de la fondation Positive Planet (2012). À travers cette dernière, il promeut une économie modernisée et soutient la création d’entreprises dites « positives » dans les quartiers en France, en Afrique et au Moyen-Orient. Éditorialiste, il est également l’auteur de plus de 80 livres. Dans le dernier en date, L’Économie de la vie (publié chez Fayard, le 17 juin), il livre un véritable plan de bataille pour l’après-Covid. 

AM: Vous dites que l’une des principales leçons de cette crise du nouveau coronavirus est que l’on « ne consacre pas assez d’argent à se soigner, à enseigner, à se nourrir ». Alors que « beaucoup trop d’argent est consacré à des choses qui ne le méritent pas ». Concrètement, quels domaines ciblez-vous ? 
Cette crise a révélé l’importance de secteurs que j’estime prioritaires : la santé, l’éducation, l’hygiène, l’agriculture, le digital, la distribution, l’aménagement du territoire, l’énergie propre, le recyclage, le logement, et quelques autres secteurs, comme le crédit et l’assurance. Et certains ont été relégués au second plan : l’automobile, l’aviation, la chimie, le pétrole et une partie du tourisme. Ces domaines-là sont écologiquement désastreux et humainement catastrophiques. Une partie de l’alimentation l’est aussi. Le système est à repenser, à reformuler. Certains milieux sont à réinvestir, d’autres à désinvestir. Il faut que l’on s’occupe clairement de ce que j’appelle « l’économie de la vie », ces secteurs indispensables dont les carences étaient criantes lors de la crise sanitaire. Sans de nouveaux investissements dans l’économie de la vie, la catastrophe annoncée sera plus rude et plus longue. 
 
On parle beaucoup du monde d’avant et du monde d’après le Covid-19. Vous offrez des solutions pour passer à ce monde d’après. Vous côtoyez les décideurs, les hommes d’affaires, les politiques. Sentezvous chez eux ce désir de le construire ? 
Vous savez, je crois beaucoup au concept de l’altruisme intéressé, c’est-à-dire que ces décideurs agiront seulement si cela correspond à leurs intérêts propres. Et pour que ce soit dans leur intérêt, il faut qu’ils comprennent que la société et les consommateurs, les épargnants, les travailleurs, les citoyens en ont envie. Ces décideurs ne font que suivre ce que les autres souhaitent… Donc, si les consommateurs demandent une alimentation saine, les politiques et les entrepreneurs trouveront les opportunités de produire ou de faire produire une alimentation saine. De la même manière, si les consommateurs comprennent que changer de voiture tous les deux ans, cela n’a pas de sens, que s’acheter des vêtements de manière frénétique toutes les semaines non plus, les grands industriels de ces secteurs adapteront leurs offres. Il ne faut pas oublier que l’industrie du textile est l’une des plus polluantes qui soit. 
 
On a envie de vous croire et de vous suivre dans cette réflexion salvatrice. En quoi votre démarche n’est pas une utopie pré ou postapocalyptique ? 
Si on veut éviter l’apocalypse, il faut créer les conditions pour qu’elle n’ait pas lieu. Dès le début de cette crise, un sentiment fort est apparu : la peur. Il ne faut pas l’oublier, la remiser au rang des cauchemars et revenir aux réflexes d’avant. C’est ce qui nous menace. La peur nous fait prendre conscience que cette crise sanitaire et économique est l’une des plus graves de notre monde moderne. Il y a un effondrement de l’économie mondiale identique à celui de 1929. Sauf qu’à cette période, la récession fut effective en quelques années, alors que pour nous, elle le sera en quelques mois. En matière d’emplois, de qualité de vie, les conséquences sont et seront énormes. Pour nous en sortir, pour éviter l’apocalypse, il ne faut pas se contenter de ce que l’on est ou de ce que l’on fait aujourd’hui. À l’échelle planétaire, il faut tout miser sur les secteurs qui méritent, plus que d’autres, des investissements. Je vous ai déjà cité certains secteurs liés à la défense de la vie, mais il y a aussi les transports publics, les infrastructures urbaines, l’information, la culture, le fonctionnement de la démocratie, la sécurité. Voilà les moteurs d’un nouveau modèle que nous devons adapter au plus vite. 
Vous êtes une figure, une personnalité importante dans le monde de l’économie, vous avez fait partie de ce « monde d’avant ». Avez-vous pris conscience d’erreurs de jugement que vous auriez pu avoir ? 
J’ai écrit un livre à ce sujet, À tort et à raison (entretiens avec Frédéric Taddeï, Éditions de l’Observatoire). Il est paru au mois de mars dernier, donc forcément au mauvais moment. J’y explique ce que j’ai pu pronostiquer d’exact ou d’inexact. J’ai pris le temps de répondre aux questions d’un journaliste, pendant plusieurs années, pour faire ce point, et c’était très difficile à résumer. Oui, j’ai fait quelques erreurs de jugements. Le Japon, par exemple, n’est pas devenu la superpuissance que j’attendais. Mais j’ai fait aussi des recommandations dont beaucoup n’ont pas été suivies. Et si elles l’avaient été, on n’en serait peut-être pas là. Je vous cite un exemple : j’ai pronostiqué, dès 1998, le risque de pandémie, je l’ai répété et répété. Si l’on avait suivi ceux qui, comme moi, avertissaient le monde de ce péril, on n’en serait pas là. Un peu plus tard, en 2009, alors que certains pays étaient ravagés par la grippe H1N1, j’avais encore dit que l’histoire nous apprend que l’humanité n’évolue que quand elle a vraiment peur. N’est-ce pas ce que l’on vit aujourd’hui ? De même, j’avais mis en garde contre les conséquences économiques de l’avènement d’un virus mondial et la chute des marchés boursiers. Bien sûr, je n’ai pas été le seul à jouer les Cassandre, mais j’avais bien insisté sur la prise de conscience qui devait advenir avant une crise sanitaire, et pas après. Nous y sommes. J’espère que cette prise de conscience n’arrive pas trop tard. Je pense qu’il est encore possible de refonder une autre forme de société non construite sur l’égoïsme et le profit. La société de demain doit faire évoluer la légitimité de son autorité. La légitimité fondée sur la religion, la force ou l’argent me semble dépassée. Aujourd’hui, plus que jamais, on ne peut pas dire « qu’on n’avait pas été prévenus ». 
 
L’hôpital appelle à l’aide depuis des décennies. Pourquoi l’alerte serait-elle entendue aujourd’hui ? 
Je ne sais pas. Encore une fois, je parle de ce sujet depuis longtemps. L’un de mes premiers livres s’appelle L’Ordre cannibale, vie et mort de la médecine (Grasset, 1979). J’y développais une histoire de la médecine et montrais que l’on avait tout intérêt à consacrer une part beaucoup plus importante de nos revenus à la santé. Je voyais bien que ce milieu ne prenait pas un bon chemin. J’avais prévenu que, dans le monde, et de plus en plus, la vie devenait un bien économique et que l’hôpital allait se vider de sa substance. D’où cette idée que nos sociétés industrielles n’étaient rien d’autre que des machines à traduire une sorte de « cannibalisme marchand ». Depuis, j’ai répété qu’il était inutile de se féliciter de l’augmentation des dépenses dans le secteur de l’automobile si, d’un autre côté, on comprimait les dépenses de santé. Et ce système a continué, parce qu’on a considéré que cela fonctionnait bien ainsi, que l’espérance de vie augmentait. Donc, qu’il n’y avait aucune raison d’investir massivement dans l’hôpital. J’espère que maintenant, on a compris. 
 
Quels rôles les États, les entreprises vont jouer dans cette économie de la vie, eux qui étaient habitués à une sorte d’économie de la survie ? 
Cela dépend de l’équilibre culturel des pays. Il y en a où ce sera plus l’État qui jouera un rôle, et d’autres où ce seront plus les marchés. Mais les deux seront absolument nécessaires. Il ne faut pas oublier non plus le tiers-secteur, c’est-à-dire le monde associatif, qui représente une part très importante de l’économie de la vie : la santé, l’éducation, l’alimentation. Tous les secteurs positifs se trouvent dans le milieu associatif, qui représente au moins 10 ou 12 % du PIB français. Donc ce secteur doit aussi grandir. Mais l’entreprise, en tant que telle, doit faire évoluer son ADN. Une société automobile, aérienne ou pétrolière n’est pas une entreprise de la vie. Mais elle peut le devenir en se convertissant.
 
On dirait une entrée en religion… 
C’est un peu ça. Du moins, il faut une bonne dose de conviction pour faire évoluer des secteurs enferrés dans un fonctionnement depuis longtemps. 
 
Cette économie de la vie, c’est un projet : en existe-t-il une application concrète quelque part sur la planète ? 
Il n’y a pas de pays qui a choisi l’économie de la vie comme un projet de société, en tant que tel. Mais j’espère que ça viendra. C’est un concept assez récent que j’ai élaboré moi-même, et qui capture, en un mot, tout un ensemble de choses qui pourraient devenir des évidences. 
 
Parlons de la situation de l’Afrique plus spécifiquement. Une chose est certaine : près de quatre mois après l’irruption du virus sur ce continent de plus de 1,2 milliard d’habitants, six mois après que l’OMS a déclaré l’urgence sanitaire mondiale, l’Afrique a été relativement moins touchée que le reste du monde. Difficile d’en déterminer précisément les raisons, mais l’action des populations et de leurs dirigeants a forcément pesé. 
Quel est votre avis à ce sujet ? 
C’est surtout un mystère médical sur lequel je ne saurais me prononcer puisque je ne suis pas médecin, mais ce mystère devra être tranché et résolu. Il faudra savoir pourquoi le continent a mieux résisté que les autres. Est-ce la température ? Je ne crois pas. Est-ce dû à la moyenne d’espérance de vie ? Peutêtre. Y existe-t-il une immunité particulière contre ce genre de maladie ? On ne peut pas encore le savoir. Il est bon de constater et d’espérer, mais il faut rester vigilant. Il est aussi possible que ce soit seulement un effet retard. 
 
De nombreux pays ont imaginé des mesures d’accompagnement. Certains ont donc préconisé l’annulation des dettes des États africains, sous la forme d’un plan Marshall, car les pays créanciers devraient faire preuve d’une solidarité internationale. 
Est-ce une visée vertueuse ? 
Il faut annuler la dette, oui, mais si cela signifie annuler un argent qui a été prêté à des gouvernements qui se sont empressés de le mettre dans des comptes offshore, c’est très immoral. En revanche, si c’est annuler des emprunts qui ont servi à faire de bons investissements, c’est bien. Donc, cela reste très incertain, et c’est très ouvert encore. D’autre part, cela ne suffira pas. L’annulation de la dette correspond à l’annulation des décisions du passé, ce n’est pas la construction de l’avenir. Penser au futur, comme je vous l’ai dit, c’est investir dans des secteurs de la vie et en Afrique, particulièrement, ce sont les grandes infrastructures et les transports qui pourraient être davantage développés. 
 
En même temps, comment demander de l’aide à des créanciers qui, eux-mêmes, doivent sauver leur économie, leurs industries ?
On peut le faire, et on doit le faire. L’Europe et l’Afrique ont besoin l’une de l’autre. Les pays européens ont tout intérêt à ce que l’Afrique ne s’effondre pas, pour éviter des immigrations massives, des territoires meurtris, des chaos politiques et administratifs. L’Europe et l’Afrique doivent être des partenaires économiques et commerciaux. Aujourd’hui, plus que jamais. 
 
De manière très caricaturale, nous nous étions habitués à une partition du monde selon laquelle l’Afrique souffre et le monde lui vient en aide, ou prétend du moins le faire. La donne a-t-elle changé depuis la crise sanitaire du Covid-19 ? 
Progressivement, on se rend compte que l’Afrique est le grand continent de demain. La seconde moitié du XXIe siècle sera africaine. Elle ne sera ni chinoise, ni asiatique, mais africaine. C’est un enjeu car cela peut être pour le meilleur mais aussi pour le pire.
 
Qu’est-ce qui vous permet de dire cela ? 
Tout simplement pour une raison démographique. Il y aura, en 2050, au moins 2 milliards de personnes en Afrique. C’est un véritable enjeu, on ne peut pas penser qu’il soit purement anecdotique. Or, il ne suffit pas d’avoir une démographie exponentielle, il faut également l’organiser. Le maître-mot est donc la règle de droit. Il faut que l’Afrique mette en place, collectivement, une règle de droit stable, commune, démocratique. Là où il y a règle de droit, il y a croissance, développement de la vie et harmonie. Quand il y a chaos, il ne peut y avoir que le pire. Or, le fait que, dans la plupart des pays, il y ait encore le règne de l’arbitraire ne permet pas un développement durable. Donc, la clé, c’est la règle de droit, en particulier dans les quelques pays qui déterminent à eux seuls le sort de l’Afrique, j’entends le Maroc, l’Égypte l’Éthiopie, la République démocratique du Congo, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Si ces pays mettent en place une règle de droit stable et, si possible, cohérente entre eux, alors l’Afrique entière pourra devenir un grand facteur de croissance.