Interview

Jean-Pascal Zadi et John Wax :
« Arretez de dire “black” ! »

Par Astrid Krivian - Publié en
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AMANDA ROUGIER

Leur comédie Tout simplement noir amène usn souffl e nouveau sur le grand écran. Alliant humour décapant et justesse du propos, il questionne la place des Afro-descendants en France en touchant l’universel.

Deux amis unis par la passion du rap, l’art de la dérision et de la vanne comme seconde nature, l’intérêt pour la figure du loser, citant 2Pac ou Bourvil dans leurs influences. Deux autodidactes au parcours éclectique : Jean-Pascal Zadi est acteur, rappeur, auteur de documentaires (tel African Dream, sur Magic System), chroniqueur télé et radio. Réalisateur de clips, John Wax a été assistant technique et photographe de plateau. Les compères signent la réalisation de la comédie Tout simplement noir (sortie le 8 juillet en France) : l’histoire d’un acteur raté décidant d’organiser une grande marche pour revendiquer la place des Noirs dans la société française. Naïf, pétri de maladresses, il sollicite le soutien de différentes célébrités. Découvrant une « communauté » noire à l’opposé de ses attentes, il doit peut-être réenvisager son militantisme. Avec de faux airs de documentaire, le film s’amuse à brouiller les pistes entre le réel et la fiction : cet antihéros s’appelle Jean-Pascal Zadi, incarné par lui-même, alter ego clownesque. Chaque personnalité (Claudia Tagbo, Fabrice Éboué, Joey Starr, Fary, Ériq Ebouaney, Fadily Camara, Mathieu Kassovitz, Lilian Thuram…), à quelques exceptions, campe son propre rôle et joue avec son image. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Sur un ton politiquement incorrect, délicieusement corrosif, le film soulève par le rire de nombreuses questions sociétales d’actualité (métissage, représentation des Noirs au cinéma, etc..), quasi jamais traitées sur les écrans français. Brisant des tabous, exhumant les non-dits, il porte un message rassembleur.

AM: Avec le titre de votre film, voulez-vous inciter les gens à utiliser le mot « noir » à la place de « black », comme on l’entend souvent ? 
J.-P.Z. : Carrément. Aujourd’hui encore, des personnes ont du mal à employer le mot « noir ». Arrêtez de dire « black » ! Il faut dire tout simplement «noir», ce n’est pas un gros mot. Le titre est aussi un hommage au groupe de rap du même nom, que John et moi apprécions beaucoup. L’un des rappeurs joue d’ailleurs dans le film. 
J.W. : Les gens disent « black » parce qu’ils ont peur de passer pour des racistes. Comme si le mot « noir » était péjoratif. De même, beaucoup trouvent cool de dire « beur » au lieu d’« arabe ». 
 
Pourquoi avoir choisi le registre de la comédie ? 
J.-P.Z.: Le film reflète notre personnalité. L’humour est notre mode d’expression. On est de nature « déviante », à rire de tout, à toujours tourner les choses en dérision. 
J.W. : Plutôt qu’un discours moralisateur, accusateur, les messages passent beaucoup mieux par l’humour. 
 
Votre personnage principal est un antihéros un peu perdu, naïf, maladroit, un militant amateur qui fait son apprentissage à travers les rencontres… 
J.-P.Z.: Le regard d’un naïf sur la société est un excellent ressort comique. C’est le meilleur moyen de faire ressortir les pans négatifs du monde. Il livre des vérités sans s’en rendre compte, en toute maladresse… On n’a rien inventé : Bourvil ou Pierre Richard l’ont déjà fait. Notre film s’inscrit dans cet esprit très franchouillard. Les scènes d’embrouille, les discussions, les thèmes abordés, c’est vraiment un film français. Mon personnage est un peu une version du Candide de Voltaire. Il n’est pas vraiment militant, c’est plutôt un acteur raté qui veut se mettre en lumière et qui règle ses comptes à travers sa cause. Il la survole, s’en sert un peu à ses propres fins. 
 
Il s’appelle Jean-Pascal Zadi. Pourquoi cette mise en abîme sous la forme d’un faux documentaire ? 
J.-P.Z.: Le personnage est un peu inspiré de ma personnalité, mais je tiens à préciser que ce n’est pas moi, je ne suis pas autant à la ramasse dans la vie ! On avait besoin d’ancrer le film dans la réalité, pour que ce soit crédible. Ainsi, les différentes célébrités incarnent leur propre rôle et jouent avec leur image. Notre intérêt était aussi de brouiller les pistes, afin que le spectateur ne sache plus démêler le vrai du faux. Ça permettait de mieux dénoncer les choses. On voulait les regards caméra – laquelle devient un témoin embarrassant –, les moments de gêne propres au docufiction… Et ainsi inclure le spectateur dans le processus de comédie. 
 
Des débats entre certains personnages démontrent la complexité, sans doute la vacuité, à définir une « identité noire »... 
J.-P.Z.: En effet. Qu’est-ce que c’est être noir ? Avoir la peau sombre comme le footballeur Vikash Dhorasoo [d’origine mauricienne, ndlr] ? Être métis comme Joey Starr ? Quand on creuse ce processus d’identification, on constate cette absurdité. Il n’existe pas vraiment de définition. Il est temps de se respecter en tant qu’êtres humains et de ne pas se laisser enfermer dans une couleur de peau. Je suis français, avant tout. C’est d’ailleurs ce qui unit les diverses personnalités du film : nous sommes tous français. 
 
Ainsi, au sein de cette supposée communauté, des désaccords, des conflits, des différences apparaissent… 
J.-P.Z.: Ça veut dire quoi la communauté noire ? Et la communauté blanche, ou juive ? Ça n’existe pas. C’est bien d’identifier les gens, mais il ne faut pas faire d’amalgames, de généralités. Traitons les gens en humains avant tout. 
 
Vous ne vouliez pas faire un « film de Noirs pour les Noirs », mais plutôt toucher l’universel… 
J.-P.Z. : Ce n’est pas un film de niche, il parle d’humanité avec un message universel. Même s’il y a des acteurs noirs, au final, on n’a rien en commun, si ce n’est le regard de l’autre nous percevant comme noirs. Il faut arrêter de généraliser, d’essentialiser, car la réalité est beaucoup plus complexe. C’est à cause de ces généralisations que surviennent des situations dramatiques, comme les décès de George Floyd ou d’Adama Traoré. On a fait ce film avec John, et c’est l’universel qui en ressort. Il dépasse la « question noire » et parle d’identité. C’est l’histoire d’un père de famille qui cherche sa place dans la société. 
J.W.: On ne pointe pas du doigt les gens, on n’accuse personne. On soulève juste des questions, et c’est à chacun de trouver ses réponses. Le problème des discriminations, du racisme est l’affaire de tout le monde. Il ne concerne pas seulement ceux qui en sont victimes. À aucun moment, je ne me suis senti illégitime de faire ce film sous prétexte que je suis blanc. 
 
Le rap est-il l’une des influences du film ? 
J.-P.Z.: Oui. Le rap a été très formateur. Des artistes américains, comme 2Pac, m’ont aidé à assumer qui j’étais, ma différence, mon milieu, et de m’en servir comme d’une arme. Cette musique fait partie de notre vie, de notre processus de création, de notre manière d’écrire, notre énergie… Beaucoup de rappeurs apparaissent dans mes premiers films – bon, c’était des navets, on ne va pas se mentir ! –, ils étaient portés par l’énergie du rap. Ici, il y a beaucoup de punchlines, de phrases chocs dans les dialogues, et ça vient du rap. 
J.W.: On est issus de cette culture. C’est l’énergie de la débrouille, on fait avec les moyens du bord, on appelle telle personne pour participer au film comme pour l’enregistrement d’une mixtape… 
 
Vous dites qu’avant, on désignait moins les personnes selon leur appartenance religieuse, leur couleur de peau, leur pays d’origine… 
J.-P.Z.: Pendant mon enfance, je n’avais pas l’impression que les médias, en général, stigmatisaient autant les gens. Déjà, nous, les Renois [Noirs, ndlr], on n’existait même pas ! Ni dans les films, ni dans les journaux, ni dans la publicité. Aujourd’hui, il y a un besoin de chercher des coupables à je ne sais quelle crise. On globalise les gens. Maintenant que l’on « existe » à leurs yeux, c’est pour être accusés de je ne sais quel problème… 
 
Votre héros fait le buzz sur les réseaux sociaux avec des vidéos un peu provocantes sur le racisme, l’esclavage. D’où vient cette inspiration ? 
J.W.: On dénonce ces pseudo-militants d’Instagram ou Facebook, de plus en plus nombreux. Ils militent plus pour se mettre en avant, avoir des likes, des followers, que pour la cause. 
J.-P.Z.: On voulait mettre le militantisme en perspective. Qu’est-ce que signifie aujourd’hui militer ? Est-ce publier un post sur Instagram, un commentaire sur Facebook ? À notre époque, le combat se déroule beaucoup sur Internet, mais sur le terrain, c’est comment ? Quelqu’un a dit : « Si on avait eu Instagram en 1789, je ne sais pas si on aurait coupé la tête du roi. » 
 
Deux scènes de casting décrivent les clichés aberrants dont sont l’objet les protagonistes noirs dans les fictions françaises. Un réalisateur demande à votre personnage de jouer un voyou macho converti à l’islam, un autre, je cite, d’incarner un « vrai nègre » qui porte « toute la souffrance de l’Afrique ». Est-ce tiré de votre vécu ? 
J.-P.Z.: Je ne vais pas citer le titre du film, mais j’ai en effet déjà rencontré l’un de ces cas de figure : pour une audition, je devais, selon les mots du réalisateur, faire la « racaille ». À la fin, il m’a dit : « T’es trop gentil, pas assez dur, ça ne passe pas. » Le second casting évoque beaucoup de choses, notamment les fantasmes à propos des corps noirs. Certaines personnes s’approprient le corps noir, la cause noire, de façon parfois outrancière, persuadées d’être dans le vrai… alors que c’est dégradant pour l’intéressé. En regardant cette séquence, certains spectateurs ne savent pas s’ils doivent rire ou être gênés. Elle révèle nos propres malaises à ce sujet et questionne aussi le rapport entre les Blancs et les Noirs aujourd’hui. 
 
Où trouve-t-on sa place en tant qu’acteur entre ces stéréotypes ? 
J.-P.Z.: Il faut que la jeune génération s’empare des caméras pour raconter leurs histoires. Qu’on leur laisse la parole et l’opportunité de faire leurs films. Et ça ira mieux. 
J.W. : Les choses changeront aussi quand l’homme noir ne sera plus perçu par sa couleur de peau, mais comme un personnage, tout simplement. Denzel Washington incarne un pilote d’avion, un conducteur de métro, peu importe ! La question dans le cinéma américain ne se pose pas. 
 
Certaines célébrités au parcours exemplaire représentent des modèles écrasants pour votre héros… 
J.-P.Z.: Mon personnage galère, ne décroche pas de rôles, et en conclut que c’est à cause de sa couleur de peau. Il s’en sert un peu trop. Car il existe des modèles de réussite, des figures emblématiques qui lui démontrent l’inverse. Mais cela n’annule pas ses problèmes pour autant. 
J.W. : Il en a marre aussi que les gens se cachent derrière l’argument : on n’est pas racistes, la preuve, Omar Sy est la personnalité préférée des Français ! C’est comme celui qui tente de se justifier : « Je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir ! » 
J.-P.Z.: C’est souvent ce qu’on se prend en pleine face, dès que l’on se plaint. Mais les personnes qui ont réussi, c’est l’arbre qui cache la forêt. Ça ne veut pas dire que la situation est résolue, s’est améliorée pour les autres. 
 
Votre héros invite son père – incarné par le vôtre, Jean-Pascal – au rassemblement militant. Ce dernier lui oppose alors qu’il n’a pas quitté l’Afrique pour faire une marche en France… 
J.-P.Z.: C’est la confrontation entre deux générations. L’ancienne, jugeant inutile cette marche revendicative, et la mienne, estimant que ça suffit de raser les murs : on est français, on est nés ici, on veut faire partie du jeu et demander nos droits. 
J.W. : Son père est également très pragmatique : « Avec ta marche, tu vas faire quoi, créer un parti politique ? Qu’est-ce que ça va changer après ? » 
 
Est-ce que votre père a vu le film, Jean-Pascal ? 
J.-P.Z.: Non, il ne s’intéresse pas trop au cinéma. Il est en Afrique, il vit sa vie… Mais le film va sortir en Côte d’Ivoire, il y a donc des chances qu’il le voit. Même si je suis 100 % français, une partie de moi est ivoirienne. C’est donc une fierté que le film soit diffusé dans le pays de mes parents. Et que les Ivoiriens découvrent la situation des Noirs en France. Car beaucoup s’en font une image très carte postale, mais la réalité du terrain est très différente. 
 
Comment avez-vous convaincu cette pléiade d’artistes connus de jouer dans un premier film ? 
J.W.: Le scénario les a séduits. En plus, on avait écrit pour eux, ça les a amusés. Certains ont même refusé d’être payés. 
J.-P.Z. : Ce sujet d’actualité leur parlait, il touche tout le monde. À l’exception de Fary, leurs rôles sont souvent une caricature d’eux-mêmes. Ça leur permet de se défendre sur des reproches dont ils font l’objet dans le réel. 
Et comment décroche-t-on la production et la distribution d’un premier film auprès de la société Gaumont, géant du cinéma français et mondial ? 
J.-P.Z.: Quelques boîtes de production nous ont d’abord envoyés paître. On nous a carrément dit : « Les Noirs, ça n’intéresse personne. » Chez Gaumont, ils ont eu du flair, ils ont cru à notre projet. On a eu la liberté totale de s’exprimer comme on le voulait. C’était des conditions de rêve. Et c’est aussi, grâce à Fabrice Éboué, une histoire de rencontres avec Marc Vadé et Franck Weber. 
J.W. : Ils sont venus chercher cette liberté de ton. Je ne citerai pas de films, mais notre point de vue sur le racisme est différent de celui d’un homme blanc de 50 ans privilégié… 
J.-P.Z.: On est des gars de notre époque, issus du peuple. On ne vient ni du sérail ni d’écoles de cinéma. Nous, on s’est connus dans des soirées. Notre film, c’est le regard de mecs d’en bas racontant le racisme, le soi-disant communautarisme… Le point de vue d’un mec de bistrot d’aujourd’hui. 
 
Comment est née l’idée de l’affiche, avec Jean-Pascal en président de la République, le poing levé ? 
J.-P.Z.: C’était hyper important de s’approprier des symboles français. Parce que c’est notre pays, on y a le droit. J’apparais sous les traits de Marianne, Napoléon, Louis XIV, du président… La Marianne française, c’est tout le monde en fait, arrêtez de mettre des barrières, des frontières. Certains sont un peu choqués par l’affiche, mais on s’en fout. 
J.W. : Le visage de la France d’aujourd’hui, ça peut également être celui-là.
 
Il y a cette scène clé entre Fabrice Éboué et Lucien Jean-Baptiste, au cours de laquelle leur échange prend un tournant inattendu. Qu’y a-t-il derrière leurs tensions ? 
J.W.: C’est un conflit entre deux réalisateurs. Chacun critique le film de l’autre, et ce sont des remarques que l’on entend au sujet de leurs films respectifs, dans la réalité : ils sont jugés trop légers, pas assez militants, ils ne traitent pas de véritables sujets… 
J.-P.Z.: Il y a si peu de longs-métrages réalisés par des Noirs que dès qu’il y en a un, c’est très crispé. Lucien Jean-Baptiste fait un film sur le ski ? On entend qu’il est « vendu », qu’il se moque de nous ! Fabrice Éboué réalise une comédie sur l’esclavage ? « Comment ose-t-il plaisanter avec ce sujet ! » Le soustexte de cette scène, c’est également l’histoire complexe entre les Africains et les Antillais, alimentée par les békés [Blancs descendants de colons européens aux Antilles, ndlr], par la colonisation... Ça nous faisait marrer de montrer cette dissension, car la réalité est beaucoup plus complexe. De nombreux Antillais affirment leur origine africaine. 
 
Votre héros déclare : « Aux États-Unis, il y a eu Martin Luther King, en Afrique du Sud, Nelson Mandela. En France, il y a aura Jean-Pascal Zadi ! » 
J.-P.Z.: C’est une pêche de Fabrice Éboué ! Pour montrer qu’en France, on n’a pas encore spécialement de modèle de cet ordre-là. Ça va peut-être venir, car il y a de quoi faire. 
 
Quels seraient les leaders, les figures fortes selon vous ? 
J.-P.Z.: Christiane Taubira, Aimé Césaire, Frantz Fanon… Mais ils ne sont pas assez mis en avant, hélas. Lilian Thuram aussi, j’ai lu son livre Mes étoiles noires, il est très intéressant. 
 
Avez-vous songé à proposer à la journaliste et militante Rokhaya Diallo de jouer son rôle ? 
J.-P.Z.: On ne pouvait pas réunir tout le monde. Mais j’aime ce courant de pensée, ces femmes qui prennent la parole sur des sujets controversés et tiennent tête à leurs interlocuteurs. Je trouve ça incroyable ! Elles sont plus efficaces que les hommes. Quand je la vois dans des débats télévisés face à Éric Zemmour… Wahou ! Elle est forte la sœur ! 
J.W.: En tout cas, elle l’a adoré. Tout comme Maboula Soumahoro, Lilian Thuram, les membres de la Brigade antinégrophobie – présents d’ailleurs dans le film… Leurs regards étaient très importants, pour vérifier que l’on ne s’était pas ratés. Derrière nos blagues, il y a un sous-texte, un propos, sur lequel il ne fallait pas se louper. D’après eux, on a fait le job. Donc on était tranquilles sur la réception. 
J.-P.Z.: Avec un sujet si complexe, on aurait été très déçus que les militants pour la cause trouvent le film nul ! Mais personne ne s’est senti heurté, gêné, ils ont même apprécié. C’est un grand soulagement et un honneur qu’ils l’aient légitimé. Et les spectateurs rigolent, c’est aussi pour ça qu’on l’a fait : pour qu’ils s’éclatent.