L’Afrique, entre mobilisation et spectre d’une tragédie

Par Cédric GOUVERNEUR - Publié en
Share
L’artiste Zeus devant son graffiti de résistance au Covid-19, à Dakar, le 25 mars 2020.ZOHRA BENSEMRA

L’un après l’autre, fin mars, les pays africains se sont barricadés pour freiner la pandémie. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, redoute qu’elle ne provoque « des millions de morts » sur le continent. La course contre la montre est engagée. Les semaines qui viennent sont décisives.
 
Inutile de tergiverser : la menace est gravissime. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, interviewé le 27 mars par RFI et France 24, estimait qu’« il faut faire de l’Afrique une priorité » dans la lutte mondiale contre le Covid-19 : selon lui, la pandémie pourrait provoquer « des millions de morts » à travers le continent. Oui, des millions. L’Afrique cumule en effet les facteurs aggravants : sous-équipement de l’offre de soins, vulnérabilité de la population, promiscuité urbaine, difficulté d’accès à l’eau. Les vagues de patients gravement atteints qui ont submergé les hôpitaux chinois, puis européens, occasionnant des dizaines de milliers de morts, pourraient donc se traduire en Afrique par un tsunami et une hécatombe.
 
La Chine est le premier partenaire commercial du continent. Un million de Chinois y travaillent, et 80 000 Africains étudient en Chine. L’Afrique se savait à risque. Et il faut souligner qu’elle a promptement réagi : fin janvier, la plupart de ses compagnies aériennes (RAM, EgyptAir, Kenya Airways, etc.) ont interrompu leurs liaisons avec l’Empire du Milieu. Seule Ethiopian Airlines a maintenu les siennes, se contentant de scanner les passagers avec des caméras thermiques à l’atterrissage – faisant fi des porteurs sains et de la période d’incubation. Le président kenyan Uhuru Kenyatta avait taclé son voisin, lui demandant de suspendre ses vols : « Notre inquiétude n’est pas que la Chine ne parvienne pas à gérer la maladie », mais « que le virus se propage dans des lieux où les systèmes de santé sont plus faibles ».
 
Certes, le Covid-19 est surtout dangereux pour les personnes âgées, et celles-ci ne représentent qu’une part infime de la population africaine, où l’âge médian n’atteint pas 20 ans (19,6 en 2017), mais le virus se montre sans pitié envers les patients déjà atteints par des pathologies infectieuses ou chroniques. Or, 26 millions d’Africains vivent avec le VIH, 2,5 millions de cas de tuberculose ont été déclarés en 2018, 200 millions de personnes sont touchées par le paludisme, et le diabète explose. Le virologue Jean-Jacques Muyembe Tanfum, en charge de la lutte contre le Covid-19 en République démocratique du Congo, a pronostiqué le 20 mars sur le site du journal Le Monde que le taux de mortalité des patients avoisinerait les « 10 % » (contre 2 % en moyenne) et que le taux de contamination du personnel soignant serait « assez effrayant ». « Nous devons nous préparer au pire », estime aussi le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018.
 
Une raison de rester optimiste : ce virus pourrait être moins virulent en zone tropicale humide. Dans une interview au Parisien le 27 mars, le médecin et ancien ambassadeur français Jean-Christophe Rufin affirme qu’il « continue d’espérer », soulignant le nombre de cas encore relativement faibles en Afrique, en comparaison avec l’Iran et l’Italie [l’évolution de la situation est visible pour chaque pays ici : coronavirus.jhu.edu/map. html]. Selon lui, on ignore « comment le virus va se comporter dans les écosystèmes africains, notamment les zones tropicales humides ». Un indice plaide en ce sens : la Thaïlande ne comptait fin mars que 1 700 malades, malgré ses relations avec la Chine et un premier cas détecté dès janvier. Et une étude chinoise, citée le 23 mars par le journal britannique Daily Mail, indique que la chaleur et l’humidité « peuvent significativement ralentir la diffusion du virus, sans la stopper totalement ».
 
Point positif : l’indéniable expérience qu’a fournie Ebola aux populations et au personnel soignant, pour isoler les malades et se protéger de la contagion.
 
Autre point positif : l’indéniable expérience qu’ont fournie les épidémies d’Ebola aux populations et au personnel soignant, pour isoler les malades et se protéger de la contagion. En RDC, en Sierra Leone, en Guinée, les structures jadis utilisées pour contrer Ebola peuvent être réemployées. La fermeture des liaisons aériennes et des frontières, les mises en quarantaine de voyageurs venus d’Europe et de Chine n’auront donc pas suffi à épargner l’Afrique. Le virus est là, et pourtant, certains n’ont pas voulu y croire. Au Cameroun, une rumeur prétendait qu’il ne touchait pas les Noirs… alors même que des étudiants camerounais étaient frappés à Wuhan. D’autres ont voulu y voir l’œuvre de l’impérialisme étranger. Le fait que les premiers cas soient apparus chez des touristes ou des expatriés a suscité des réactions xénophobes. Au Zimbabwe, la ministre de la Défense Oppah Muchinguri a évoqué une « punition divine » frappant les Occidentaux. Au Sénégal, le quotidien L’Évidence titrait le 4 mars « La France “coronise” le Sénégal ? », établissant un jeu de mots entre coronavirus et colonisation. Au Mali, on a pu lire sur les réseaux sociaux des commentaires percevant, dans les premières mesures de restriction des rassemblements, « une excuse pour vider les mosquées ».
 
Au Nigeria, les autorités ont dû démentir une rumeur faisant état d’un chauffeur de taxi « contaminé par un Blanc », qui se serait enfui d’un hôpital et menacerait de propager le virus ! Peu après l’apparition d’un premier cas (un expatrié italien) à Lagos, le 27 février, les fake news ont d’ailleurs aussitôt fleuri sur WhatsApp et autres réseaux sociaux : retenir sa respiration 10 secondes pour vérifier que l’on n’est pas porteur du Covid-19,s’hydrater toutes les 15 minutes afin de chasser le virus dans l’estomac pour qu’il soit détruit par les sucs gastriques… Durant les crises sanitaires, les escrocs cherchent toujours à en profiter : en Afrique du Sud, des margoulins se sont fait passer pour des fonctionnaires et ont tenté de confisquer des billets « contaminés » ! Dans ce pays, la propagation de fausse nouvelle concernant le coronavirus est par ailleurs passible de six mois de prison.
 
 
L’Égypte – premier pays du continent où un cas de Covid19 a été diagnostiqué, mi-février – aurait, elle, sciemment minimisé l’ampleur de l’épidémie. Le 20 mars, le régime du maréchal al-Sissi a expulsé Ruth Michaelson, correspondante du journal britannique The Guardian. Elle avait écrit dans un article, sources scientifiques à l’appui, que le nombre de cas début mars s’établissait plutôt entre 6 000 et 19 000, et non pas… trois, comme officiellement avancé ! La journaliste a pris en compte la population du pays (100 millions d’habitants), sa densité élevée et sa fréquentation touristique.
 
« Mon continent doit se réveiller », a gravement déclaré, le 18 mars, le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus. Et de fait, l’Afrique s’est réveillée : les mesures visant à enrayer la propagation se sont généralisées depuis mi-mars, alors que « seulement » 3 000 cas et moins de 100 décès étaient répertoriés. En Afrique du Sud, un confinement strict de trois semaines a été imposé le 23 mars. Les forces de l’ordre tirent des balles en caoutchouc sur les récalcitrants. Et dans les files devant les supermarchés, c’est à coups de fouets que les policiers imposent la fameuse « distance sociale ». Deux hommes, diagnostiqués positifs au Covid-19, qui n’avaient pas respecté leur quarantaine, sont poursuivis pour « tentative de meurtre » ! « La loi sera très dure », a grondé le ministre de la Police, Bheki Cele. La répression se double d’une prévention sanitaire unique sur le continent : le président, Cyril Ramaphosa, a annoncé le 31 mars que 10 000 agents gouvernementaux allaient sillonner le pays pour faire du porte-à-porte et tester le maximum de citoyens. Le Rwanda de Paul Kagame – pays à la très forte densité de population – et le Zimbabwe, en crise, ont eux aussi opté pour un confinement strict. Mais celui-ci est-il possible ? 
 
Compte tenu de la vie sociale africaine, où l’on se réunit à l’extérieur de petites maisons, où les minibus sont bondés, l’emploi informel domine et le télétravail ne concerne qu’une minorité aisée, comment confiner des grappes d’écoliers ? Les habitants des bidonvilles ? Les vendeurs à la sauvette ? « C’est inquiétant ce qu’il se passe », témoignait le 18 mars auprès de l’AFP, un commerçant de Ouagadougou, peu après l’annonce d’un premier décès au Burkina Faso (Rose- Marie Compaoré, vice-présidente de l’Assemblée nationale). « On ne peut pas se barricader comme dans les pays développés. Si on ferme le marché, ce n’est pas le coronavirus qui va nous tuer, mais la misère et la faim ! » Au Bénin, le président Patrice Talon a reconnu le 29 mars que son pays n’avait « pas les moyens » de confiner strictement sa population : « Si nous prenons des mesures qui affament tout le monde, elles finiront par être bravées et bafouées. » En RDC, le gouverneur de Kinshasa, Gentiny Ngobila Mbaka, a annoncé un confinement total… avant d’y renoncer, le 27 mars, face aux risques d’« insécurité ». Dans l’intervalle, nombre de Kinois avaient fait des stocks de nourriture, achetée au prix fort…
 
« Dans nos villes, l’économie repose sur l’informel : confiner, cela veut dire empêcher de se procurer les ressources nécessaires… Il va y avoir une perception de classe du confinement, qui va aussi alimenter une haine antipolitique », indiquait le sociologue ivoirien Francis Akindès à Jeune Afrique le 1er avril. À Paris, le ministère des Affaires étrangères envisage un scénario catastrophe : selon une note du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie révélée ce même jour par La Tribune et intitulée « L’effet Pangolin : la tempête qui vient en Afrique ? », cela pourrait être « la crise de trop », mettant à bas « des régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale) » : « le dernier étage du procès populaire contre l’État, qui n’avait déjà pas su répondre aux crises économiques, politiques et sécuritaires » et pourrait s’avérer « incapable de protéger la population ». « La question de la sélection ne se portera pas sur les personnes à sauver sur le plan médical [comme en France, en manque de lits en soins intensifs, ndlr], mais sur les besoins de première nécessité : quel quartier ravitailler ? Quel produit fournir ? » Paris se prépare à toute éventualité et cherche à identifier de « nouveaux interlocuteurs fiables et légitimes » : autorités religieuses, diasporas, artistes et entrepreneurs, dont la mobilisation soulignera « la faillite des États ».
 
Aux périls du confinement strict, la plupart des pays ont donc choisi un confinement plus souple. Avant même que le moindre cas ne soit signalé, le Malawi avait pris les devants, fermant les écoles et interdisant les rassemblements. Au Gabon, au Congo, où seule une poignée de cas ont été signalés, le couvre-feu a été instauré. Dès le 14 mars, le Sénégal a fermé les établissements scolaires et interdit les réunions publiques. Le Burkina Faso – où plusieurs ministres sont contaminés – a déclaré le 20 mars un couvre-feu ainsi que la fermeture des frontières, des aéroports et des bars, restaurants et maquis. Peu après avoir expulsé la reportrice anglaise, Le Caire reconnaissait tout de même 456 cas et 21 décès (dont deux généraux) : le 25 mars, un couvre-feu de deux semaines était décrété, ainsi que la fermeture des établissements scolaires, aéroports, cafés, restaurants et musées. L’un après l’autre, l’Algérie, la Tunisie, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Nigeria ou encore la RDC ont appliqué des mesures similaires. Abidjan et Kinshasa sont désormais coupées du reste du pays, et la Côte d’Ivoire a mis à la disposition des élèves des cours sur Internet. Les Africains ne pourront même pas vibrer devant du sport : le Championnat d’Afrique des nations de football 2020, qui devait se tenir en avril au Cameroun, est reporté sine die ! Et à Alger, on prie désormais depuis son balcon.
 
Évidemment, il demeure des « trous dans la raquette ». Le Mali a maintenu la tenue des élections législatives du 29 mars. Un peu partout, des bars et maquis ouvrent clandestinement, préférant risquer une amende que la faillite. Des groupes de jeunes bravent le couvre-feu. Au Sénégal, la police est accusée de débordements. Plutôt que de se retrouver confits d’ennui dans des villes mortes, beaucoup de citadins ont opté pour le retour au village : fin mars s’est déroulé un véritable exode, engorgeant les gares routières… Les masques de protection, hors de prix, sont désormais introuvables. Selon l’Unicef, deux Africains urbains sur trois ne peuvent se laver les mains quand ils le souhaitent, faute d’accès au savon et à l’eau courante. Alors, à Kinshasa, où les coupures d’eau sont fréquentes, du gel désinfectant est proposé à l’entrée des supérettes. En Tunisie, les hôteliers offrent aussi des nuitées aux soignants pour préserver leurs proches.
 
António Guterres estime qu’une action coordonnée à l’échelle mondiale est cruciale pour éviter la propagation. Il chiffre son coût à 3 000 milliards de dollars… Toutes les bonnes volontés sont bienvenues : la Chine a acheminé des kits de dépistage au Centre africain pour le contrôle et la prévention des maladies. Le fondateur d’Alibaba, Jack Ma, promet à chaque État 20 000 kits, 100 000 masques et 1 000 combinaisons, qu’il fera acheminer par l’intermédiaire du Premier ministre éthiopien, et prix Nobel de la paix 2019, Abiy Ahmed. Celui-ci a annoncé le 24 mars la demande au G20, avec d’autres pays africains, d’une aide de 150 milliards de dollars. Aucun doute : la course contre la DR OLIVIER montre est engagée pour empêcher le cataclysme.