juin 2019

L’Algérie, demain

Par Zyad Limam
Partage

La chute d’Abdelaziz Bouteflika et les grandes manifestations du vendredi expriment une formidable volonté de changement. Y compris générationnelle. Avec un nouveau pays à construire. Éléments de prospective sur ce futur souhaité et redouté. 

Donner du temps au temps. Au moment où ces lignes sont écrites, rien n’est encore joué. Une partie du « système », honni par la foule des manifestants, est tombée. Mais l’essentiel est encore largement en place, avec une élection présidentielle prévue pour le 4 juillet, des hommes du sérail aux postes clés et une armée incarnée par le général Ahmed Gaïd Salah visiblement aux commandes. La dynamique du changement est engagée, mais tout reste à faire. La route vers une nouvelle République algérienne est ouverte. Mais le chemin n’est pas tracé. Le « mouvement » en cours en dit long sur le besoin de fierté, de réappropriation de son destin par le peuple algérien. L’image la plus frappante des manifestations reste la multitude de ces drapeaux vert et blanc, portés fièrement comme un étendard. On sent bien que ce mouvement remet en cause les fondements même de la République née de l’indépendance et du combat anticolonial.
Ce que veulent les Algériens, c’est un nouveau pacte social et politique, une transition générationnelle. C’est forcément puissant. Ils sont vaccinés contre le chaos, ils ont payé le prix du sang : octobre 1988, la « décennie noire » et ses 200 000 victimes, le Printemps berbère… Mais ils ont décidé de changer aussi. L’idée, en quelque sorte, serait de tourner une page de l’histoire nationale sans la déchirer, sans rompre la reliure du livre. Le processus prendra certainement des virages inattendus, mais il y a peu de « chance » que le schéma institutionnel prévu (les élections du 4 juillet) se passe comme prévu. L’Algérie a été gouvernée depuis près de soixante ans, de la même manière, par les mêmes hommes et les mêmes méthodes. L’acte 2 de l’indépendance est en cours, la seconde République est en marche, mais le processus sera long et incertain.
 
 
 
Un nouveau rôle pour l’armée. Elle est au coeur du pays. À son origine même. L’Algérie est née de la lutte armée. L’ALN (Armée de libération nationale) est devenue le pouvoir, avec l’alliance entre Ben Bella et les militaires. Et grâce à l’entregent d’un jeune capitaine très influent… un certain Abdelaziz Bouteflika. L’armée, c’est un État dans l’État, dont la légitimité s’appuie sur l’histoire. Elle ne gouverne pas directement. Elle agit derrière « le rideau », comme le décrit le journaliste et historien Renaud de Rochebrune. Elle oppose un droit de veto, elle choisit les détenteurs du pouvoir. Elle ne cède pas à l’aventurisme extérieur. Elle se sent dépositaire d’une responsabilité. Elle fonctionne sur un mode secret, type Politburo. Mais cette légitimité, ce rôle qu’elle s’attribue ne coïncide plus avec les attentes d’une opinion, d’un peuple décidé au changement.
Le chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, l’homme qui a lâché Abdelaziz Bouteflika, dont il était le soutien historique, a 79 ans. De nombreux généraux et haut gradés ont passé l’âge de la retraite tout en maintenant leurs képis. Ils apparaissent comme une caste conservatrice, soucieuse de ne pas perdre privilèges et honneurs. Et souvent fortune. Cet appareil militaire a accordé pour le moment peu de concessions à la rue, « au mouvement », cherchant à maîtriser le passage de flambeau en s’appuyant sur la Constitution. Ou en envoyant en prison des hommes d’affaires, des entrepreneurs proches du clan Bouteflika ou d’autres, trop indépendants. L’objectif visiblement est de maintenir l’unité du pays, d’éviter le fameux « chaos ». Le 1er mai, le chef d’état-major, devenu semble-t-il le chef d’État de facto, appelait les manifestants à s’inscrire dans un dialogue avec « les institutions de l’État ». C’est raisonnable probablement. Mais tout cela fait-il une offre politique face à l’ampleur de l’exigence ? L’armée pourra-t-elle maintenir son unité devant ces enjeux ? A-t-elle pris la mesure des vents de l’histoire ? Du changement de générations ? Du besoin de réformes fondamentales pour sortir le pays de son immobilisme politique ? Et économique ? C’est l’une des clés des mois à venir.
 
 
Vers la fin du tout pétrole. Aujourd’hui, l’Algérie demeure le 18e producteur mondial de pétrole (le 3e en Afrique). Et l’un des 10 premiers exportateurs de gaz naturel. Avec des recettes de près de 35 milliards de dollars pour 2017. La manne pétrolière a permis d’effacer les énormes dettes du passé, d’absorber des années de consommation anarchique et d’engager des dépenses d’infrastructures particulièrement ambitieuses. Le pays a aussi des capacités de raffinage majeur et ne dépend pas des importations de carburant ou de produits raffinés. Mais ce modèle a atteint ses limites. Près de soixante ans après l’indépendance, 90 % des revenus d’exportations du pays sont issus de la rente énergétique. 90 % ! Et 65 % des recettes fiscales de l’État sont liées au secteur. Le cash pétrolier et gazier a mis des dollars dans les coffres du trésor, mais il a tué l’économie globale. C’est comme si l’agriculture, les services, le tourisme, l’industrie n’existaient pas, ou à peine. Les grands projets d’infrastructures ont avant tout profité à des entreprises étrangères, particulièrement chinoises. Pékin est devenue le premier partenaire d’Alger, sans endettement, avec des paiements cash, mais l’impact sur le développement réel et la création d’emplois et d’un tissu d’entreprises est resté faible. Le pétrole et le gaz ont soutenu le « souverainisme » algérien et ont permis d’adopter cette posture de fierté, surtout après les humiliations des années quatre-vingt et le recours au FMI (Fonds monétaire international).
On est « maître chez soi » en apparence. Mais tout est relatif. Le pays est cruellement dépendant des cours du brut et du gaz, qui sont fixés bien loin d’Alger. Et surtout l’aubaine pétrolière a asphyxié une bonne partie de l’énergie créatrice du pays. Elle a fortement contribué à l’apparition d’un État centralisateur, autoritaire, détenteur de la manne, distributeur des prébendes et des privilèges. C’est le piège dont il faut sortir. La mutation concerne en tout premier lieu la Sonatrach (Société nationale pour la recherche, la production, le transport, la transformation et la commercialisation des hydrocarbures), véritable boîte noire financière du régime et machine à scandales répétés.
 
 
 
Le défi démographique. Aujourd’hui, les Algériens sont un peu plus de 42 millions d’habitants. Et ils font à nouveau des enfants en nombre. Fin de la guerre civile et des violences politiques avec effet de rattrapage, « fièvre nuptiale », retour des valeurs familiales, foi inébranlable en l’avenir… ? Ce pays est un cas rare d’inversion de la « transition démographique ». Au début des années 2000, il avait enregistré 580 000 naissances par an. Pour 2016, le chiffre était de 1,1 million, soit une progression du simple au double. Avec ces perspectives, la population pourrait atteindre 44,2 millions en 2020, 51,3 millions en 2030 et 57,6 millions en 2040…
Une croissance qui conduira l’Algérie à être la première puissance démographique du Maghreb et l’une des puissances majeures de la Méditerranée. Et même si les derniers éléments disponibles sur 2017 et 2018 semblent indiquer un léger ralentissement du phénomène, le pays devra faire face à un formidable défi : l’arrivée massive d’une population jeune sur le marché du travail, ainsi que l’augmentation des catégories dites dépendantes, les retraités, les personnes âgées, les jeunes enfants. Une double équation qui pèsera lourdement sur les capacités de l’État à éduquer, former, soigner. La jeunesse incarne l’énergie, mais c’est aussi la revendication, l’exigence, avec un potentiel révolutionnaire si les conditions socioéconomiques ne sont pas à la hauteur des attentes. Il faudra assurer aussi la sécurité alimentaire. Les années 2030-2040 risquent d’être assez mouvementées si l’Algérie ne décolle pas économiquement d’ici là. Sans parler des impacts migratoires sur toute la région.
 
L’urgence d’un nouveau modèle. Les slogans des manifestants de ce « Printemps algérien » évoquent la liberté, la fin du « système », un grand changement politique. Le « peuple » ne parle pas explicitement économie. Et pourtant, les blocages politique et économique vont de pair, alimentés par un attentisme généralisé. La richesse globale baisse depuis 2013. Le revenu par habitant aussi. Il se situe aux alentours de 4 000 dollars par an et par personne (au 10e rang africain et aux environs de la 128e place mondiale). La gestion financière, le budget, la définition d’investissements prioritaires sont tous soumis à une politique de la dépense publique opaque et sans véritable planification. La perte d’opportunité est impressionnante pour un pays ouvert à la fois sur la Méditerranée et sur l’Afrique subsaharienne.
Cette redéfinition d’un nouveau modèle a été tentée par une task force, rassemblée par l’ancien Premier ministre, Abdelmalek Sellal, en raison de la chute des cours du Brent, passant de 100 dollars, en juin 2014, à 32 dollars, en janvier 2016. Une hémorragie conjuguée à l’explosion des dépenses sociales pour faire face au Printemps arabe de 2011, avec en conclusion des déficits budgétaires abyssaux. La task force avait proposé un certain nombre de mesures radicales sur la nécessité d’une régulation budgétaire aux normes internationales, sur l’importance de définir des secteurs prioritaires d’investissement et de limiter la lourde facture des subventions sociales. L’objectif était de positionner l’Algérie dans une véritable stratégie d’émergence à l’horizon 2030. Les propositions (novembre 2015-juin 2016) seront prestement remisées au placard avec la perspective des élections de 2019. Surtout pas de changement… Et parce que, finalement, l’ouverture économique, l’opportunité pour tous, la fin des rentes, la rationalisation du rôle de l’État, c’est aussi forcément une forme d’ouverture politique : liberté d’entreprendre, de contester, de consulter, l’apparition de contreforces face au centralisme et au souverainisme d’un État tout puissant, figé dans ces certitudes et peu enclin à évoluer.
 
L’Algérie doit produire elle-même, s’ouvrir à l’initiative privée. C’est l’un des enjeux majeurs. Créer de la richesse nationale qui ne dépende pas de l’État et de ses prébendes, de ses passe-droits, du pétrole et du gaz. Une richesse mieux distribuée, qui puisse s’émanciper de l’oligarchie d’affaires qui a su prospérer à l’abri du pouvoir. L’Algérie est une terre d’opportunités où tout est à faire, où beaucoup est à créer. Il faudrait investir dans l’éducation, pousser les jeunes à être leur propre patron, à se lancer. S’ouvrir au monde aussi, entrer dans la mondialisation, dans l’économie globale.
Dans ce domaine, les chiffres sont assez explicites. Le plus grand pays d’Afrique, au coeur de la Méditerranée, passage entre le Nord et le Sud, avec un formidable potentiel, n’intéresse pas vraiment les investisseurs, refroidis par un environnement légal particulièrement peu accueillant. Selon les chiffres 2018 de la Conférence des nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), le pays n’a attiré que 1,2 milliard de dollars, loin du « top five » continental. L’Égypte, seul, a bénéficié de 7,392 milliards de dollars, le Nigeria et l’Éthiopie, 3,5 milliards, le Ghana, 3,3 milliards, et le Maroc vient derrière, avec 2,651 milliards de dollars.
Dans la nécessaire reconquête, le pays peut compter sur ses propres forces, mais aussi se tourner vers ses amis à l’extérieur. Faire appel à sa diaspora bien formée – elle est nombreuse –, souvent en Europe. On pourrait aussi solder les comptes de l’histoire, renouer le dialogue avec les communautés juives d’origine algérienne et, pourquoi pas, même, avec les descendants des pieds-noirs. Ouvrir la discussion avec tous ceux qui voudraient apporter leur savoir-faire à la construction de cette Algérie nouvelle.
 
L’une des clés serait de relancer, enfin, l’Union du Maghreb. On ne peut présager de rien, mais l’avènement d’une République plus démocratique pourrait enfin ouvrir une nouvelle ère pour le projet maghrébin. Le premier moment fondateur serait la normalisation progressive avec le Maroc, la réouverture des frontières, avant un accord stratégique, à plus long terme, sur la question saharienne. On peut rêver et espérer, mais ce réchauffement serait d’une importance majeure pour la région.
Nous sommes ici sur l’une des frontières les plus brutales et les plus inégalitaires au monde. D’un côté, la forteresse Europe, riche, opulente, avec un revenu moyen par habitant de plus de 23 000 dollars par an. De l’autre, des pays du Maghreb désunis, avec des revenus moyens de 5 000 dollars, pratiquement concurrents entre eux, facilitant la tâche des grandes entreprises internationales… Entre Alger et Marseille, il y a une heure d’avion, et pourtant la mer Méditerranée paraît infranchissable. Un véritable tombeau aussi pour des jeunes migrants, y compris maghrébins, à la recherche d’un futur. Entre Alger et Rabat, Alger et Tunis, il y a aussi une courte distance par les airs, et surtout de longues frontières terrestres. Tout devrait inciter à un rapprochement fort, à des politiques communes, à la création d’un marché ouvert, avec des opportunités pour tous. Il est plus que temps de lancer ce processus, et l’Algérie a un véritable rôle historique à jouer.
Au-delà même des considérations économiques, ce processus d’unification fait sens. Il y a une certaine exception maghrébine à l’Occident du monde arabe. Ici en Tunisie, en Algérie, au Maroc, il y a une tentative historique de créer un État moderne, séculier, relativement démocratique et ouvert sur le monde, capable aussi d’intégrer sa dimension politique religieuse et conservatrice. Le défi est de taille, mais c’est le seul endroit dans la sphère arabe où cette tentative de réforme est en marche.
 
 
 
Résoudre le choix de société. Entrer dans la « réforme » implique de répondre enfin aux questions, aux interrogations du vivre ensemble, longtemps étouffé par un double conservatisme. Celui de l’État-FLN porté par la légende du nationalisme. Et celui de l’islamisme social et politique, du rigorisme religieux, qui a largement anesthésié la vie au quotidien. Mais cette société est nettement plus complexe que ces deux narrations voudraient le faire croire.
L’Algérie est diverse, elle l’a toujours été. Son identité est plurielle. Comme celle de tout le Maghreb, soumis aux courants de l’histoire. Elle est arabe, africaine, musulmane, berbère, juive, chrétienne, romaine, et même un peu marseillaise et européenne ! Elle doit se réconcilier avec ses minorités et ses langues, se rapprocher des gens du Sud et de la côte, sortir des conflits stériles entre « l’Est » et « l’Ouest ». Et surtout, rendre ce qu’elle doit aux femmes, toujours en première ligne du combat : lors de la guerre de libération, de la sale guerre, et depuis les grandes manifs du « Printemps algérien ». Depuis des semaines, jeunes, moins jeunes, tête nue ou recouverte d’un foulard, elles se sont approprié la rue que beaucoup voudraient leur interdire. Dans cette seconde République en train de naître, il faudra les écouter et répondre à leurs exigences : l’égalité des droits, des devoirs, et la réforme du code de la famille.
Partage
À lire aussi dans MADE IN AFRICA
MADE IN AFRICA Interview Youssou Ndour
«Je suis un homme libre !»
MADE IN AFRICA Cinéma La montagne entre nous, L'Orage africain... Ces films que vous ne devez pas rater en novembre !
MADE IN AFRICA Musique Kelela, Fayrouz, Leeroy... Les albums à écouter en ce moment !
MADE IN AFRICA On en parle « Nos richesses », « Cette chose étrange en moi »... Quatre livres à lire cet hiver

Suivez-nous