avril 2019

L’émergence en danger

Par Jean-Michel Meyer
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Elle est devenue un leitmotiv, un thème récurrent des discours politiques et des conférences. 37 des 54 États africains ont adopté « un plan ». Le continent a du potentiel, les progrès sont notables, les taux de croissance s’envolent. Mais les contingences et la réalité sont là : tensions politiques et économiques internationales, dette, insécurité, faible gouvernance, etc. risquent de mettre un sévère coup de frein à cet objectif.
 
Le changement dans la continuité. Le successeur de Paul Kagamé à la tête de l’Union africaine, l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi, n’a pas dévié de la trajectoire dessinée par ses pairs. Pour son premier discours, lors du 32e sommet de l’UA, à Addis- Abeba, les 10 et 11 février 2019, il a dévoilé les trois axes de sa présidence d’un an : développer les infrastructures, accélérer l’entrée en vigueur de la zone de libre-échange continentale (ZLEC) africaine et créer des emplois, notamment pour la jeunesse. Sur la même longueur d’onde, le président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, et le président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi Adesina, se sont rencontrés en marge du sommet pour renforcer les moyens de l’Agenda 2063, qui doit faire de l’Afrique à cette date « un continent de prospérité partagée, qui dispose des moyens et des ressources nécessaires pour piloter son propre développement grâce à une gestion durable et à long terme de ses ressources ». Aujourd’hui, 37 des 54 États africains ont conclu un plan d’émergence. Le concept a même son rendez-vous annuel. La 3e édition de la Conférence internationale sur l’émergence de l’Afrique (CIEA) s’est déroulée du 17 au 19 janvier à Dakar. « Pour accélérer la marche vers le progrès économique et social, plusieurs dirigeants africains ont doté leur pays de stratégies visant l’émergence, quelle qu’en soit la dénomination. L’un des leviers en est une croissance forte, durable, inclusive, et sous-tendue par des réformes prioritaires pour hâter la transformation structurelle. La finalité de la croissance est le bien-être de l’homme », a souligné le président sénégalais Macky Sall.
 
MAINTENIR LE CAP 
En apparence, la voie est dégagée. Après un trou d’air de 2015 à 2017, la croissance africaine reprend du tonus, surtout au sud du Sahara, où elle devrait atteindre 3,4 % en 2019 et autour de 3,7 % en 2020, selon les dernières prévisions de la Banque mondiale en janvier. Elle devrait aussi se renforcer en Afrique du Nord, de 1,9 % cette année avant de remonter à 3 % environ en 2020. À l’échelle de la planète, toutefois, la Banque mondiale a révisé la croissance à la baisse, à 2,9 % en 2019. « Après avoir tourné à plein régime au début de 2018, l’économie mondiale a perdu de la vitesse en cours d’année et le chemin pourrait être encore plus cahoteux en 2019 », observe Kristalina Georgieva, directrice générale de la Banque mondiale. Une escalade des tensions commerciales entre Washington et Pékin devrait peser sur le commerce mondial, réduire l’investissement et perturber les chaînes d’approvisionnement. Autre menace : le recul de la croissance chinoise. Conséquences ? La baisse des cours des matières premières et du pétrole. Autour de 55 dollars le baril en janvier, l’or noir devrait rester « à ce niveau au cours des quatre ou cinq prochaines années », note le FMI. D’où une détérioration et un resserrement des conditions financières, plus coûteuses pour l’Afrique. « L’intensification des vents contraires, économiques et financiers, auxquels sont confrontés les pays émergents et en développement risque de compromettre les progrès accomplis par la communauté mondiale dans la réduction de l’extrême pauvreté », redoute Kristalina Georgieva.
Des signaux inquiétants s’allument aussi sur le continent. La dette médiane du secteur public en Afrique subsaharienne est passée de 34 % du PIB en 2013 à 48 % en 2016, ce qui réduit à nouveau la marge de manoeuvre des États. « Des interventions vigoureuses en matière de politique de finances publiques sont nécessaires en ce qui concerne la mobilisation fiscale, la réforme fiscale et la consolidation des dépenses pour assurer la soutenabilité de la dette », conseille la BAD, dans son rapport sur « les perspectives économiques de l’Afrique en 2019 ». La banque panafricaine s’inquiète aussi des « problèmes de sécurité et de migration, et les incertitudes liées aux élections et à la transition politique qui pourraient peser sur la croissance ». Car rien n’est figé, au contraire… Entre 2001 et 2010, six des dix pays avec le taux de croissance économique le plus élevé au monde étaient africains : l’Angola (1er), le Nigeria (4e), l’Éthiopie (5e), le Tchad (7e), le Mozambique (8e) et le Rwanda (10e). Aujourd’hui, la plupart des champions de l’émergence de cette époque, notamment les pays pétroliers, ont reculé voire sombré en raison de leur extrême fragilité budgétaire. En 2018, seul le Rwanda, et l’Éthiopie dans une moindre mesure, a confirmé dans la durée sa trajectoire, avec un taux moyen de croissance du PIB de 8 % de 2001 à 2015 et une réduction du taux de pauvreté de 44 à 39 %.
 
LEVER LES FREINS AU DÉVELOPPEMENT
 Or la pauvreté, l’un des principaux moteurs de la course à l’émergence, reste endémique. « L’Afrique subsaharienne enregistrera toujours un taux de pauvreté à deux chiffres en 2030 si aucun changement d’orientation majeur n’est mis en oeuvre », alerte la Banque mondiale dans son dernier rapport sur le sujet fin 2018. Chantier prioritaire pour contrer ce fléau : la création d’emplois. Les Africains en âge de travailler devraient passer de 705 millions en 2018 à près de 1 milliard d’ici 2030. Au rythme actuel de l’évolution démographique, le continent doit créer chaque année environ 12 millions de nouveaux emplois pour contenir l’augmentation du chômage, estime la BAD. Pour cela, « une croissance économique forte et durable est indispensable », explique la banque. Et elle doit dépasser les 3 % ou 4 % actuels de progression du PIB. « La stabilisation macroéconomique et les résultats en matière d’emploi sont meilleurs lorsque l’industrie tire la croissance, ce qui suggère que l’industrialisation est un vecteur puissant de création rapide d’emplois. Or, les économies africaines se sont désindustrialisées », note la BAD dans son rapport. Les chefs d’État « auraient pu industrialiser nos pays en transformant sur place nos matières premières avant exportation, grâce à la manne extraordinaire des recettes d’exportation de nos matières premières », dénonce dans une tribune, le 19 février, l’économiste béninois Nadim Michel Kalife, qui accuse les dirigeants du continent de « mauvaise gestion des finances publiques » et d’un manque de « vision ».
La BAD met ainsi la pression sur les États afin d’accélérer l’intégration régionale et instaurer la zone de libre-échange continentale (ZLEC), projet phare de l’Agenda 2063. Adoptée en mars 2018, elle devait commencer à entrer en vigueur dès janvier 2019 pour doper le commerce intra-africain de 60 % d’ici à 2022. Soit l’équivalent de 35 milliards de dollars de plus. Mais 22 pays au moins doivent ratifier l’accord sur la ZLEC pour qu’elle soit mise en oeuvre. Un an après, ils ne sont que 18 pays, bientôt 19 avec l’Éthiopie, à l’avoir fait.
marché continental concurrentiel qui pourrait devenir un centre d’affaires au plan international. Elle permettrait une production agricole et industrielle par-delà des frontières nationales et offrirait donc des économies d’échelle aux investisseurs, tout en créant des marchés beaucoup plus vastes et en donnant de nouvelles opportunités aux petites et grandes entreprises », plaide ainsi la BAD dans son dernier rapport.
Reste, de fait, le frein le plus puissant à l’émergence : la gouvernance politique. « La question institutionnelle et politique est la clé. L’émergence reste un projet moteur de transformation structurelle pour les pays africains, on le voit au Ghana, au Kenya, en Éthiopie, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Maroc ou au Rwanda, là où il y a une consolidation de l’État, même s’il n’est pas toujours démocratique. Là où il y a une gouvernance politique solide, qui parvient à sortir du court terme pour s’inscrire dans la durée et la planification de l’Agenda 2063 et les objectifs du développement durable », analyse Pierre Jacquemot, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
L’émergence exige des gouvernements intègres, volontaristes et capables d’agir dans la durée. Sinon, relève Thierry Vircoulon, enseignant en sécurité et conflit en Afrique à Sciences Po – USPC, « ce qui émerge derrière l’émergence de l’Afrique, c’est avant tout la puissance chinoise ».
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