Édito

Les géants d’argile

Par Zyad Limam - Publié en
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Au centre, il y a ce fleuve qui coule depuis la nuit des temps, le plus long du monde (6 700 km) avec l’Amazone. Le Nil tire ses eaux d’un bassin d’alimentation gigantesque, qui couvre près du dixième de la surface de l’Afrique. Un écosystème peuplé de 250 millions d’habitants et qui concerne 11 pays riverains. Le fleuve mythique prend sa première source au cœur du continent, au lac Victoria (Nil Blanc). Et sa seconde dans les contreforts montagneux éthiopiens et le lac Tana (Nil Bleu). Ces deux branches se réunissent à Khartoum, la capitale du Soudan, avant de poursuivre une course lente et puissante vers la Méditerranée. Le Nil, majestueux, associé presque exclusivement par l’histoire et par la légende à la grande Égypte, celle des pharaons, des pyramides, de Nasser, de la révolution de la place Tahrir et celle des généraux inamovibles…

Ce récit s’apprête à être bouleversé. Depuis dix ans, l’Éthiopie construit un imposant barrage, le Grand barrage de la renaissance [voir notre enquête pages 26-33]. Et s’apprête dans les semaines à venir à commencer à remplir les premiers bassins de rétention. Un acte symbolique (il faudra des années pour véritablement le remplir), mais les enjeux sont immenses. Pour l’Éthiopie, le barrage est un élément essentiel de sa politique de développement, la clé de l’énergie dont elle aura besoin pour les décennies à venir. Pour l’Égypte, c’est une menace existentielle à sa sécurité, un défi à sa « souveraineté » sur le fleuve, qui serait d’ailleurs un fleuve « arabe ». De part et d’autre, on multiplie les rodomontades nationalistes et militaristes. Comme toujours, ces séquences de tensions s’apparentent à la fois au poker menteur, au brassage furieux de l’air qui accompagnent des processus de négociation. Mais il suffirait d’une erreur, d’une maladresse, d’une insulte de trop, et tout pourrait dégénérer, vers un conflit plus ou moins ouvert.

On se menace, on montre les armes, on se tient debout comme des géants. L’Égypte est l’une des trois premières économies du continent, avec l’Afrique du Sud et le Nigeria. C’est la 21e économie du monde en PIB. Mais si l’on regarde le pouvoir d’achat par habitant, le résultat est moins brillant (au-delà de la 100e place). L’Égypte, Oum el-Dounia (« la mère de l’univers »), est soumise à une démographie galopante. Elle vient de dépasser les 100 millions d’habitants, et la courbe ne paraît pas près de ralentir. Au-delà de sa taille, de son histoire millénaire, de sa culture, son aura, de la vitalité fascinante du Caire, de la majesté de ses pyramides, le pays vit dans la précarité permanente. Sous la menace de rupture alimentaire, à la merci du prix du blé ou du sucre. Sans parler de la dépendance addictive aux financements externes et aux capitaux du Golfe. Et sans parler enfin d’une situation politique particulièrement préoccupante avec l’échec de la révolution, la mainmise des généraux, les menaces sécuritaires. Et des effets plus ou moins « publics » de la pandémie de Covid-19.

L’Éthiopie connaît depuis dix ans un véritable renouveau économique. Le pays tente de sortir de la misère endémique héritée de la féodalité du régime des Négus et des impasses sanguinaires du DERG de triste mémoire… Addis-Abeba se transforme. Les grands projets se multiplient et les tours orgueilleuses s’élèvent. Ethiopian Airlines parcourt le monde. Le pays est gouverné par un Premier ministre jeune : Abiy Ahmed mène une délicate tentative de réforme du modèle politique autoritaire. Mais l’Éthiopie reste l’un des pays les plus pauvres du monde (au-delà de la 170e place en matière de revenu par habitant). Sa croissance démographique pèse sur les équilibres. Le pays compte au moins 110 millions d’habitants et pourrait atteindre 200 millions d’âmes d’ici vingt-cinq ans… Enfin, la transformation du modèle politique entraîne violences et déstabilisations. Ce pays qui n’a jamais été colonisé, qui a infligé une mémorable défaite aux troupes de l’envahisseur italien, reste miné par de violentes divisions internes, par une lutte permanente de ses nationalités et de ses cultures. En ouvrant la porte à la réforme, en desserrant l’étau autoritaire, Abiy Ahmed a aussi permis la résurgence des multiples nationalismes éthiopiens. Fin juin, un chanteur populaire oromo a été assassiné en plein jour à Addis-Abeba. Depuis, les manifestations et la répression ont fait plus de 170 morts. Un retour autoritaire n’est pas à exclure. Et le barrage de la renaissance apparaît paradoxalement comme l’un des derniers éléments fédérateurs d’une Éthiopie en crise d’unité(s)…

Comme le soulignent de nombreux analystes de la région, le Nil est une promesse, le partage des eaux un casse-tête (les quotas datent de plusieurs années), la démographie une menace, le barrage un problème, et là, on ne parle que d’un barrage, alors qu’il pourrait y en avoir d’autres – sans compter que la question de l’eau va devenir existentielle dans les années à venir… Mais la réalité, à court terme, c’est que les géants qui bombent le torse sont fragiles, à genoux, et que personne ne sait vraiment où se retrouveront l’Égypte et l’Éthiopie dans les mois et les prochaines années à venir, compte tenu des menaces lourdes qui pèsent sur leur stabilité.

L’Afrique du Sud cherche à imposer une médiation africaine sur ce dossier, pour éviter les manipulations et les ingérences de véritables maîtres du monde, ÉtatsUnis en tête (soucieux, semble-t-il, de faire plier l’Éthiopie pour garantir le soutien de l’Égypte au plan de paix trumpien du Moyen-Orient…). L’Afrique du Sud, « the Rainbow Nation », héritière de la tragédie de l’apartheid et de l’œuvre de Nelson Mandela, personnage « primus inter pares » de l’histoire moderne du continent. L’Afrique du Sud, première ou deuxième économie d’Afrique, en compétition avec le Nigeria, mais certainement le pays le plus technologiquement avancé, dont les infrastructures s’apparentent souvent à celle du « premier monde ». L’Afrique du Sud, dont on pensait qu’elle pourrait être le fer de lance de l’émergence africaine. L’Afrique du Sud, qui reste pourtant comme un monde isolé, replié sur lui-même, « une île » en marge du continent, de ses évolutions et de ses vibrations. Une nation riche et puissante qui s’appauvrit au fil des ans, minée par la corruption, la mal gouvernance, l’entre-soi des élites ANC, et la permanence des divisions raciales et ethniques. Une nation portée par un mythe historique, fort, rassembleur, mais qui n’aura pas su sortir de la précarité les millions d’enfants de l’apartheid. L’Afrique du Sud, géant à bout de souffle qui, après avoir affronté la tragédie du sida dans les années 1990-2000, doit faire face à des foyers particulièrement vivaces de l’épidémie de Covid-19.

Dans ce contexte, à l’autre bout du continent, le Nigeria aime à rappeler qu’il représente aujourd’hui, en volume, et selon les calculs, et selon tout de même le cours du baril de pétrole – qui ne se porte pas au mieux en ces temps épidémiques –, la première économie du continent. Avec un PIB de près de 400 milliards de dollars (1 100 milliards en PPA, parité de pouvoir d’achat) ! Ramenés à la population du pays (aux alentours de 200 millions d’habitants), les chiffres sont nettement moins spectaculaires, et le pays navigue aux alentours de la 130e place mondiale en matière de revenu par habitant. La pression démographique ne diminue pas (on estime que les Nigérians pourraient être près de 400 millions dans vingt-cinq ans…), alors que la richesse nationale reste largement liée au pétrole. Des dizaines de millions de jeunes arriveront sur le marché de l’emploi, « formel ou informel », mettant une formidable pression sur un appareil de gouvernement fédéral ou local qui a largement montré, depuis l’indépendance, son incapacité à suivre le rythme et à impulser une véritable politique de développement à long terme. Le Nigeria, « première économie d’Afrique », pays le plus peuplé, vacille sous son propre poids, aux prises avec de formidables forces de divisions internes, religieuses et ethniques, entre son nord « musulman » et son sud « chrétien », menacé de toutes parts aussi par le sectarisme religieux.

À lire ces lignes, on pourrait être tenté de proclamer « small is beautiful ». L’Afrique ne manque pas d’exemples de nations plus modestes, qui ont fait de véritables progrès en matière de développement économique, social, de création de produits et de services. Des pays peut-être mieux « configurés » au niveau de la taille, de la population, pour gérer la complexité, la stabilité, les investissements, les besoins en infrastructures. Mais l’Afrique a besoin de ces géants pour aller plus vite sur le chemin de l’émergence. Elle a besoin qu’ils soient stables, solides, pour ne pas entraîner leurs voisins dans les turbulences et les vagues. L’Afrique a besoin de ces géants, qu’ils soient dynamiques, en croissance, pour entraîner avec eux leur environnement dans ces cercles vertueux. Imaginez le Nigeria, l’Éthiopie, l’Égypte, l’Afrique du Sud comme des centres d’innovation, de création, de production de richesses qui rayonneraient sur leurs régions…

Pour en revenir au début de cet édito, la mise en commun concerté du Nil, sous l’action éclairée des deux géants égyptien et éthiopien permettrait d’électrifier, d’irriguer, de contrôler les crues et les sécheresses, de soutenir le développement de tous les pays du bassin. Et de fournir de l’énergie à toute la Corne de l’Afrique, et certainement même au-delà…« Big should be beautiful » aussi.