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Les mystères de l’artemisia malgache

Par Cédric GOUVERNEUR - Publié en
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Le président Andry Rajoelina présente le Tambavy CVO, le 20 avril dernier. TONI RASOAMIARAMANANA

Contre le Covid-19, le président de Madagascar Andry Rajoelina vante les mérites des tisanes d’artemisia, un remède traditionnel. La méthode laisse perplexe l’OMS. Mais les vertus de cette plante sont pourtant sérieusement étudiées et suscitent un grand intérêt sur tout le continent.

Fin juin, lors d’une conférence de presse virtuelle, Peter Seeberger et ses collègues de l’institut Max Planck, de l’Université libre de Berlin et de l’Université du Kentucky ont annoncé des résultats « très prometteurs » : des études in vitro, sur des cultures de cellules de poumons infectées par le Covid-19, ont montré un « effet antiviral » de l’artemisia : « Les extraits d’artemisia réduisent de façon significative la formation de la plaque virale ». Les chercheurs ont été surpris de constater « un effet combiné plus efficace avec du café » (leur fournisseur d’Artemisia annua, la société américaine ArtemiLife Inc, commercialise en effet des thés et des cafés aux extraits de cette plante). Des essais cliniques in vivo, sur l’être humain, ont donc débuté sur « 19 malades du Covid-19 » au Centre médical de l’université du Kentucky, a ajouté le docteur Kerry Gilmore. Dans cet Etat du Sud des Etats-Unis, des plantations de tabac ont été reconvertis en champs d’Artemisia annua. D’autres essais devraient démarrer « au Mexique et dans des pays d’Amérique latine » (dont la liste n’a pas été précisée). Ce continent est actuellement touché de plein fouet par la pandémie. Lors de cette conférence de presse virtuelle, Peter Seeberger a répété qu’il est tout à fait enclin à travailler avec Madagascar, et a déploré qu’il lui ait été « jusqu’ici impossible de se procurer du Covid-Organics ». …

Le 20 avril dernier, le président Andry Rajoelina présentait aux Malgaches le Tambavy CVO, également appelé Covid-Organics, une tisane composée aux deux tiers de feuilles d’artemisia. Conçu et fabriqué sur la Grande Île, ce remède à la composition gardée secrète est supposé prévenir et guérir le nouveau coronavirus. Largement appuyé par les pouvoirs publics, il est distribué aux écoliers et vendu à la population. Les vertus curatives de l’Artemisia annua (aussi connue sous le nom d’armoise annuelle ou d’absinthe chinoise) sont réputées : la plante fait partie de la pharmacopée de l’Empire du Milieu depuis des siècles. L’efficacité de son principe actif, l’artémisinine, est reconnue contre le paludisme – un point commun avec la chloroquine. La découverte des combinaisons thérapeutiques à base d’artémisinine (CTA) avait valu en 2015 le prix Nobel de médecine à la scientifique Tu Youyou. Dans les années 2000, des docteurs chinois avaient utilisé l’artémisinine contre le SARS-CoV-1, un coronavirus. D’où l’idée d’employer cette molécule contre celui apparu à Wuhan fin 2019. L’Institut malgache de recherche appliquée (IMRA), fondé en 1957 et reconnu d’utilité publique, étudie les vertus des médecines traditionnelles de l’île, et notamment de l’artemisia.

Début juin, Madagascar comptait 957 cas, 7 décès et 200 patients guéris. « La majeure partie des personnes guéries se sont vues uniquement traiter avec le Covid-Organics », assure à Afrique Magazine une source proche de la présidence. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) veut des preuves : « Des plantes médicinales telles que l’Artemisia annua sont considérées comme des traitements possibles du Covid-19, mais des essais devraient être réalisés pour évaluer leur efficacité et déterminer leurs effets indésirables », explique-t-elle dans un communiqué publié le 4 mai. L’organisation onusienne rappelle qu’elle reconnaît, depuis une résolution adoptée en 2000 par les ministres de la santé du continent, le rôle des médecines traditionnelles, dont sont issus moult médicaments : « Au cours des deux dernières décennies, l’OMS a collaboré avec les pays pour assurer un développement sûr et efficace de la médecine traditionnelle en Afrique, en fournissant des ressources financières et un appui technique. L’OMS a soutenu des essais cliniques, ce qui a amené 14 pays à délivrer des autorisations de mises sur le marché de 89 produits issus de la pharmacopée traditionnelle répondant aux normes d’homologation internationales et nationales établies. » Et d’ajouter que « 43 de ces produits ont été inscrits sur les listes nationales de médicaments essentiels ». Il n’en fallait pas moins pour que, sur les réseaux sociaux, certains croient – ou fassent semblant de croire ? – que l’OMS, par ce communiqué, validait l’artemisia contre le Covid.

Mais dans le cas présent, c’est l’utilisation sous forme de tisane qui met mal à l’aise l’organisation. L’OMS s’était d’ailleurs déjà élevée face à l’utilisation de tisanes d’armoise annuelle contre le paludisme, préconisée notamment par l’association française La Maison de l’artemisia – contactée par Afrique Magazine, celle-ci n’a pas répondu à nos sollicitations. « L’utilisation de produits destinés au traitement du Covid-19, mais qui n’ont pas fait l’objet d’investigations strictes, peut mettre les populations en danger », estime l’OMS, qui redoute que les buveurs de tisanes se croient prémunis et s’affranchissent des fameux gestes barrières. Le président Rajoelina a balayé ces réserves dans une interview donnée le 11 mai dernier à RFI : « Moi, je pense que le problème, c’est que ça vient d’Afrique. Et on ne peut pas admettre, accepter qu’un pays comme Madagascar […] ait mis en place cette formule, ce Tambavy CVO, pour sauver le monde. »

UN REMÈDE QUI SUSCITE DES ATTENTES

« Les essais cliniques sont nécessaires pour un médicament, poursuit notre source proche du président. Or, le CovidOrganics n’est pas un médicament, mais un remède traditionnel amélioré, ce qui ne requiert pas d’essais cliniques, mais des observations cliniques. 22 pays africains ont manifesté leur intérêt pour l’artemisia. » Partout sur le continent en effet, le remède suscite des attentes. En Guinée-Bissau, le nouveau président Umaro Sissoco Embaló s’est rendu à l’aéroport afin de réceptionner des colis de Covid-Organics envoyés par son homologue malgache. Au Sénégal, rapporte Dakar Actu, la tisane d’artemisia, vendue sous la marque Lion vert, est introuvable, du fait de la demande mais aussi de la spéculation, des acheteurs anticipant la hausse des prix.

En République démocratique du Congo, le président Félix Tshisekedi a reçu mi-mai un médecin spécialiste de l’artemisia, Jérôme Munyangi, afin d’en savoir plus sur les propriétés de cette plante. Menacé après avoir promu ses vertus contre le paludisme, ce dernier s’était exilé en France en mars 2019. Mais le mois dernier, c’est en avion présidentiel que le jeune docteur congolais est rentré au pays !

DES ÉTUDES EN ALLEMAGNE

En Europe aussi, l’artemisia suscite un grand intérêt. Le docteur Peter Seeberger, directeur de l’institut Max Planck, à Potsdam (près de Berlin), croit en ses bienfaits. Mais ce scientifique se dit lui aussi circonspect quant à l’efficacité thérapeutique de tisanes : « Différents types d’artemisia contiennent différents niveaux d’artémisinine et autres composés, explique-t-il à Afrique Magazine. Par exemple, les plantes sauvages de Chine contiennent 0,1 % d’artémisinine, et celles que l’on reçoit des États-Unis, jusqu’à 2 %. Cela dépend des variétés de graines, des conditions de culture, du traitement après la récolte, du processus d’extraction. » Avant de poursuivre : « Nous étudions différentes plantes, différents lieux de plantation, différents processus d’extraction et utilisons des composés purs comme référence : nos études permettront d’évaluer leurs effets. » Depuis février, le docteur Seeberger et ses équipes en Allemagne, Le président Andry Rajoelina présente le Tambavy CVO, le 20 avril dernier. au Danemark et aux États-Unis cherchent en effet à déterminer si l’artemisia peut ou non être efficace contre le Covid-19 : « Les deux virus (SARS-CoV et Covid-19) sont proches. Étant donné leurs similarités, nous nous sommes penchés sur l’artemisia pour traiter le nouveau coronavirus. Ce qui rend l’artémisinine attractive est le fait que tant de personnes (plus de 30 millions) en prennent, y compris de jeunes enfants. Le risque d’effets secondaires est donc faible », explique-t-il.

Les scientifiques allemands testent donc l’action de l’artémisinine sur des cultures de cellules en laboratoire. Leur artemisia ne vient pas de Madagascar, mais du Kentucky, aux États-Unis, où elle est cultivée par la société ArtemiLife. Peter Seeberger souligne qu’il serait tout à fait enclin à travailler avec la Grande Île : « Je serais enchanté de tester les extraits qu’ils utilisent dans leurs essais antiviraux afin de les comparer avec ceux que nous testons. »

Mise à jour du 29 juin 2020:

Fin juin, lors d’une conférence de presse virtuelle, Peter Seeberger et ses collègues de l’institut Max Planck, de l’Université libre de Berlin et de l’Université du Kentucky ont annoncé des résultats « très prometteurs » : des études in vitro, sur des cultures de cellules de poumons infectées par le Covid-19, ont montré un « effet antiviral » de l’artemisia : « Les extraits d’artemisia réduisent de façon significative la formation de la plaque virale ». Les chercheurs ont été surpris de constater « un effet combiné plus efficace avec du café » (leur fournisseur d’Artemisia annua, la société américaine ArtemiLife Inc, commercialise en effet des thés et des cafés aux extraits de cette plante). Des essais cliniques in vivo, sur l’être humain, ont donc débuté sur « 19 malades du Covid-19 » au Centre médical de l’université du Kentucky, a ajouté le docteur Kerry Gilmore. Dans cet Etat du Sud des Etats-Unis, des plantations de tabac ont été reconvertis en champs d’Artemisia annua. D’autres essais devraient démarrer « au Mexique et dans des pays d’Amérique latine » (dont la liste n’a pas été précisée). Ce continent est actuellement touché de plein fouet par la pandémie. Lors de cette conférence de presse virtuelle, Peter Seeberger a répété qu’il est tout à fait enclin à travailler avec Madagascar, et a déploré qu’il lui ait été « jusqu’ici impossible de se procurer du Covid-Organics ».