LULA: POUR L’ÂME DU BRÉSIL

Par Cédric GOUVERNEUR - Publié en
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SEBASTIAO MOREIRA/ABACAPRESS. São Bernardo do Campo, le 9 novembre dernier, ovation au lendemain de sa sortie de prison par une foule de sympathisants.

Héros de la gauche latino et des classes populaires, l’ex-chef d’État, incarcéré pendant près de 500 jours, est à nouveau libre – pour le moment. Plus combatif que jamais, l’ancien ouvrier métallurgiste entend affronter le président d’extrême droite Jair Bolsonaro. 

Ce jeune homme a l’impétuosité de ses 20 ans, l’énergie de ses 30 ans et l’expérience de ses 74 ! » Sans fausse modestie, Luiz Inácio Lula da Silva parle de lui à la troisième personne, lors d’un meeting tenu près de São Paulo le 9 novembre dernier, dès le lendemain de sa libération anticipée. Sa voix rocailleuse galvanise la foule de ses partisans, souvent en pleurs. Les militants ont sorti pour l’occasion des vêtements de couleur rouge, celle du Parti des travailleurs (PT), des T-shirts à l’effigie du Che, et même quelques drapeaux ornés de la faucille et du marteau. La gauche brésilienne a le sentiment de ressusciter après trois années de descente aux enfers : la destitution de la présidente Dilma Rousseff, l’incarcération de Lula, puis l’arrivée de l’extrême droite à la tête du pays. Lula, son héros, son tribun, l’ouvrier deux fois président va remonter sur le ring. L’emporter aux élections de 2022. Et bouter hors du palais présidentiel Jair Bolsonaro : un raciste, doublé d’un misogyne, triplé d’un climatosceptique.

La veille, le 8 novembre, la Cour suprême a ordonné la libération de l’ancien chef d’État, statuant que nul accusé ne pouvait être incarcéré avant l’épuisement de tous ses recours. Lula devait purger une peine de huit années ferme, accusé d’avoir reçu en cadeau de la part d’une entreprise de travaux publics un triplex en bord de mer, en échange de l’obtention de marchés publics. La classe politique brésilienne est notoirement corrompue : ces dernières années, des dizaines de responsables ont été condamnés lors d’un grand nettoyage judiciaire, baptisé opération « Lava Jato » (« lavage express »). L’ex-président a cependant toujours clamé son innocence et ses avocats invoquent l’absence de preuves. Pour Lula, il s’agit d’une machination ourdie afin de l’éliminer de la course à la présidentielle de 2018 : la Constitution lui interdisant de briguer plus de deux mandats consécutifs, il avait, au terme du second, laissé les rênes à sa chef de cabinet Dilma Rousseff, qui fut élue en 2010, puis réélue en 2014… avant d’être destituée en 2016. Fernando Haddad, le candidat du PT parachuté pour la présidentielle de 2018, n’a pas fait le poids face au provocateur d’extrême droite Bolsonaro. Mais ces derniers mois, la donne a changé : le site d’investigation The Intercept a révélé en juin le contenu de conversations entre les magistrats de l’opération Lava Jato, démontrant leur acharnement à envoyer coûte que coûte Lula derrière les barreaux, alors même qu’ils expriment de « sérieux doutes » quant à sa culpabilité. Le juge Sérgio Moro, son principal accusateur, est par la suite devenu ministre de la Justice de Bolsonaro… À croire qu’au Brésil, triste champion du monde des inégalités sociales, les élites n’apprécient guère qu’un ouvrier loge à l’Alvorada (le palais présidentiel, situé à Brasília).

ENFANT DU NORDESTE

Luiz Inácio da Silva est né en 1945 à Caetés, un bourg de l’État du Pernambouc, dans le Nordeste brésilien. Une terre aride, réputée pour la misère de ses paysans et le despotisme de ses grands propriétaires terriens. Célèbre aussi pour l’audace de ses cangaceiros, bandits aux yeux des élites, mais perçus par le peuple comme des Robin des Bois. Avant-dernier d’une famille de huit enfants, le petit Luiz est vite surnommé « Lula », un diminutif affectueux qui veut aussi dire « calamar ». Son surnom permet également de le distinguer parmi les innombrables Da Silva, patronyme le plus répandu du monde lusophone. Son enfance est, à l’image de celle de millions de petits Brésiliens nés dans la misère, dure comme un coup de machette : son père, violent, quitte le foyer pour travailler comme docker près de São Paulo. Lorsque sa mère rejoint ce dernier, elle découvre qu’il a refait sa vie… La voilà toute seule dans la métropole pour s’occuper de ses enfants. Lula doit ainsi contribuer à la survie de la fratrie : il quitte l’école à 10 ans, devient cireur de chaussures, vendeur de cacahuètes. À 14 ans, il est engagé comme ouvrier métallurgiste dans une usine automobile à São Bernardo do Campo. Et peu de temps après, il perd son auriculaire gauche dans une machine…

À l’âge de 21 ans, alors que le Brésil des années 1960 bascule dans la dictature militaire, Lula rejoint le syndicat de la métallurgie. Avec ses cheveux en bataille, sa barbe fournie, sa grosse voix et ses discours véhéments, il s’impose et préside l’organisation à partir de 1975. Il est arrêté à plusieurs reprises. Il racontera avoir redouté de « disparaître », à l’image de centaines d’opposants, sommairement exécutés pendant ces décennies de terreur en treillis. Parmi les opposants victimes de la dictature figure celle qui deviendra sous sa présidence sa cheffe de cabinet : Dilma Rousseff, alors jeune guérillera, emprisonnée, torturée durant vingt-deux jours… En 1980, arrêté avec d’autres syndicalistes, Lula sort de prison après six jours de grève de la faim. Il a peut-être été sauvé par son ami Frei Betto : célèbre journaliste et frère dominicain, celui-ci avait été témoin de son arrestation et avait répandu la nouvelle sur une radio. La même année, lorsque la dictature s’assouplit, Lula fonde le Parti des travailleurs, qui s’implante peu à peu dans tout le pays. En 1989, le PT met en place à Porto Alegre, dans le sud, le « budget participatif », initiative de démocratie directe où les citoyens décident en partie des investissements municipaux. Une innovation reprise depuis par des milliers de pays du globe, du Cameroun à la Chine, en passant par la France… L’ouvrier métallurgiste porte les couleurs rouges du parti à l’élection présidentielle. Le Brésil connaît alors une inflation galopante, de l’ordre de 1 000 % ! Lula – qui a taillé sa barbe et s’est fait refaire les dents pour mieux passer à la télé – propose un coup de barre à gauche et d’en finir avec les recommandations du Fonds monétaire international (FMI). Son programme inquiète les milieux d’affaires : en 1990, il perd le scrutin face au candidat de centre droit Fernando Collor de Mello, un jeune loup libéral typique des années 1980, issu d’une puissante famille du Nordeste, soutenu par les élites et les grands médias. Pourtant, sa présidence s’avérera désastreuse : Collor doit démissionner, balayé par une affaire de corruption… Lula concourt de nouveau aux élections présidentielles de 1994 puis de 1998, sans plus de succès. En 1998, il est même éliminé dès le premier tour, battu par le président en place et ex- ministre des Finances Fernando Cardoso, populaire pour avoir terrassé l’inflation.

30 MILLIONS D’HABITANTS EXTRAITS DE LA MISÈRE

La quatrième tentative s’avère payante : en octobre 2002, Lula l’emporte enfin, et est investi le 1er janvier 2003. Le PT doit sans doute sa victoire à un recentrage de son programme, qui ne remet plus en cause les dogmes du FMI. Lors de son premier mandat, il bénéficie d’un cours élevé des matières premières, dopé par la demande chinoise et l’essor de ce que la mondialisation alors triomphante surnomme les « BRICS » (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Ces revenus permettent de financer une batterie de mesures en faveur des plus démunis : la Bolsa Família (« bourse famille »), allocation qui permet aux revenus des plus pauvres de croître de 14 % ; des pharmacies populaires pour l’accès aux médicaments ; le programme Fome Zero (« zéro faim »), grâce auquel la malnutrition recule de 70 % et la mortalité infantile de 47 % – ce qui vaudra à Lula les félicitations du Programme alimentaire mondial (PAM) et de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Il s’attaque également à l’indignité des conditions de vie dans les favelas : réfection des routes, assainissement des eaux, relogement… Concernant l’Amazonie, il recherche l’équilibre entre préservation de l’environnement et développement économique : érection du barrage controversé de Belo Monte, mais dans le même temps, inauguration de 114 zones naturelles protégées. Sous sa présidence, la déforestation recule… En 2006, il est réélu avec plus de 60 % des voix et rempile pour un deuxième mandat. La Constitution brésilienne lui interdisant de postuler à plus de deux mandats consécutifs, Lula passe le relais en 2010 à sa dauphine, Dilma Rousseff, fille d’un immigré communiste bulgare, qui est élue présidente. Il quitte le palais présidentiel avec une cote de popularité astronomique (87 % !) qui laisse augurer d’un retour au pouvoir. Et en effet, dès la réélection de Rousseff en 2014, il affirme sa volonté de se représenter. 

Sous les deux mandats de Lula, 30 millions de Brésiliens sont sortis de la misère. Mais l’ancien ouvrier n’a guère marqué de points contre le fléau de la criminalité : de 50 000 à 60 000 homicides ont lieu chaque année au Brésil, l’un des pays en paix les plus dangereux du monde avec l’Afrique du Sud. Lula a bien cherché à restreindre la possession d’armes à feu, mais son peuple a, en 2005, rejeté cette proposition par référendum. Autre combat perdu : la lutte contre la corruption. En 2014 éclate l’énorme scandale Petrobras : la compagnie pétrolière publique et les géants du BTP sont accusés de s’être vu attribuer des marchés publics, en échange de pots-de-vin versés notamment à la coalition de gauche au pouvoir. Or, la présidente Dilma Rousseff fut, entre 2003 et 2005, ministre de l’Énergie et donc présidente du conseil d’administration de Petrobras : il paraît inconcevable qu’elle n’eut été au courant de ces malversations. En août 2016, elle est destituée par le Parlement au terme d’une procédure controversée, qualifiée de « coup d’État » par Lula. L’exaspération des Brésiliens face à la délinquance – qu’elle soit en short ou en col blanc – va ouvrir un boulevard à Bolsonaro. Un député jusque-là surtout connu pour son langage ordurier, élu sous la promesse de rétablir l’ordre.

Son retour serait une bonne nouvelle pour les Afro-Brésiliens, les Amérindiens et la forêt amazonienne, piétinés par « Capitaine Tronçonneuse ».

LIBÉRÉ MAIS NÉANMOINS CONDAMNÉ

Aujourd’hui, Bolsonaro est en mauvaise posture : vilipendé dans le monde entier pour sa désinvolture face aux incendies en Amazonie, mis en cause par un média brésilien dans l’assassinat d’une élue noire [voir encadré pages précédentes], effrayé par le risque de contagion des mouvements sociaux en Amérique latine, l’actuel président voit son pire ennemi redevenu libre… Le chef d’État a juré de remettre Lula en prison, menaçant d’user d’une obscure « loi de sécurité nationale », un vestige de la dictature. Les députés de son Parti social-libéral (PSL) voudraient voter un amendement constitutionnel permettant d’incarcérer un prévenu avant l’épuisement de tous ses recours en justice. Mais leur faiblesse numérique rend son adoption improbable. Libéré, Lula reste néanmoins condamné, et ne pourra pas se représenter en 2022 sans être au préalable blanchi. Ses avocats pourraient présenter un recours devant la Cour suprême. Ou obtenir l’annulation de la première sentence, prononcée en juillet 2017 par le juge Sérgio Moro, dont l’intégrité est sérieusement entachée par sa nomination comme ministre de la Justice de Bolsonaro, et par les enregistrements publiés par The Intercept.

Malgré cela, Lula a été incarcéré en avril 2018 et aura passé plus de 500 jours dans une cellule du siège de la police fédérale de Curitiba (État du Paraná, sud du Brésil). Déterminé, il a refusé le régime de semi-liberté auquel il aurait pu prétendre, estimant que l’accepter constituerait un aveu de culpabilité : « Les bracelets à la cheville, c’est bon pour les pigeons voyageurs ! Je sais que je suis innocent », soutenait-il en septembre dernier dans une interview au Monde. Il confiait s’occuper en faisant du sport, s’imposant « 9 kilomètres de marche chaque jour », et en lisant des livres à propos de révolutionnaires brésiliens, se targuant d’être « un peu leur version moderne ». Veuf depuis février 2017 de son épouse Marisa Letícia, il s’affiche avec une compagne de vingt ans sa cadette, Rosangela, qu’il décrit, tel un ado, comme sa « nouvelle amoureuse ». Et il ne mâche pas ces mots envers son pire ennemi : « Bolsonaro ne fait rien. Il détruit. Il se soumet totalement à Trump », a-t-il résumé.

Un retour aux commandes du pays de Lula serait notamment une bonne nouvelle pour les Afro-Brésiliens, les Amérindiens et la forêt amazonienne, piétinés par « Capitaine Tronçonneuse » (l’un des surnoms de Bolsonaro). Bravache, Lula est sûr d’écraser ce dernier dans les urnes : « J’aurais gagné les élections [de 2018, ndlr] même depuis la prison. » En effet, les sondages lui attribuaient vingt points d’avance… Gonflé à bloc, l’inoxydable leader a amorcé mi-novembre une tournée de meetings de reconquête : « Rien ne peut me vaincre ! » Comme disait Friedrich Nietzsche, ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. 



 
Les mirages du métissage

Le 30 octobre dernier, Jair Bolsonaro, alors en voyage officiel en Arabie saoudite, diffusait sur son compte Twitter une vidéo d’une rare violence verbale : durant vingt-quatre minutes, le chef de l’État vitupère, fulmine, injurie. Certes, Bolsonaro est plus prompt à insulter qu’à argumenter : ses outrances ont fait sa renommée politique bien avant sa présidence. Mais là, il semble perdre pied. La cause ? La chaîne TV Globo vient de diffuser un reportage l’impliquant dans un assassinat. Ni plus ni moins. Le 14 mars 2018, Marielle Franco, conseillère municipale de Rio, était criblée de balles, aux côtés de son chauffeur Anderson Gomes. Noire, homosexuelle, cette sociologue de 38 ans défendait les droits humains, et notamment ceux des habitants des favelas, victimes de brutalités policières. Sa mort a entraîné des manifestations partout dans le pays. Deux suspects sont incarcérés : Elcio Queiroz et Ronnie Lessa, anciens policiers et membres d’une milice. Or, selon TV Globo, le concierge de l’immeuble où résidait alors Bolsonaro a déclaré aux enquêteurs avoir vu Queiroz, peu avant le meurtre, tenter de se rendre chez le tribun d’extrême droite (apparemment absent ce jour-là). Marielle Franco dérangeait. La question raciale demeure extrêmement tendue au Brésil. Pour rappel, du XVIe au XIXe siècle, 4 millions d’Africains y ont été déportés (le Brésil n’a aboli l’esclavage qu’en 1888). Sur 207 millions d’habitants, 14 millions (7 %) sont noirs (« pretos »), et près de la moitié (43 %) est métisse (« pardos »). Or, deux tiers des pauvres sont noirs ou métis, et seulement 10 % sont étudiants ! Lula avait créé un secrétariat pour la promotion de l’égalité raciale. Dilma Rousseff avait, elle, mis en place une discrimination positive afin de permettre à davantage d’Afro-Brésiliens d’accéder à l’enseignement supérieur. La victoire de Bolsonaro, à l’instar de celle de Trump, peut ainsi être perçue comme une revanche d’un certain électorat blanc (« brancos »). ■ C.G



Lula et l’Afrique

Le Brésil a toujours été présent sur le continent. Notamment en Angola, pour des raisons évidentes : le producteur de pétrole lusophone est la terre originelle d’où ont été déportés les ancêtres des Brésiliens noirs et métis. La compagnie pétrolière publique Petrobras, les géants du BTP et la banque publique BNDES sont, depuis l’indépendance, des acteurs majeurs de l’économie angolaise. Ainsi, le groupe Odebrecht a participé dans les années 1980 à la construction du barrage de Kapanda, qui alimente notamment Luanda en électricité. Mais sous Lula, l’intérêt du Brésil pour l’Afrique s’est accru : le président s’y est rendu 28 fois au cours de ses deux mandats. Un premier sommet Afrique-Brésil a eu lieu en 2006 à Abuja, au Nigeria, et un autre à Brasília, consacré à la sécurité alimentaire, en 2010. Le Brésil a aussi multiplié les nouvelles ambassades sur le continent, où il figure désormais en cinquième position des nations les plus représentées. Le géant sud-américain importe du pétrole et des phosphates, et exporte son sucre, sa viande, son soja… Les investissements brésiliens sur le continent ont, selon la Banque mondiale, triplé sous Lula (passant de 69 milliards de dollars en 2001 à 214 milliards en 2009) : en Angola, au Mozambique, mais aussi en Afrique du Sud, en République démocratique du Congo, au Gabon, à Djibouti… Le Ghana, avec le soutien logistique et financier du Brésil, exporte du carburant à base d’éthanol en Suède. Le géant a aussi ouvert à Accra un bureau de son centre de recherche agricole (Embrapa) et une fabrique d’antirétroviraux à Maputo, au Mozambique. À noter que le Programa Integração com a África (« Programme d’intégration avec l’Afrique »), lancé par Lula afin d’inciter les entreprises brésiliennes à commercer sur le continent, a permis de limiter la contraction des échanges consécutive à la crise financière de 2008. À partir de 2014, l’attribution de nombreux marchés en Angola au groupe Odebrecht a donné lieu à des enquêtes pour corruption. Mais en juillet dernier, Lula a été acquitté dans le volet africain de cette affaire. ■ C.G.