Parcours

Nawel Ben Kraïem

Par Astrid Krivian - Publié en
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LAURIE-SALOMÉ CUBAYNES

LA CHANTEUSE-AUTEURE-COMPOSITRICE, qui a appris à faire de la singularité de son timbre une force, revient avec un album plus intime, Délivrance
 
E nfant, sa belle voix grave, éraillée, ce timbre rare se distingue lorsqu’on lui fait chanter à l’école des musiques arabo-andalouses comme le malouf. « Mon grain n’était pas commun ni valorisé. On me faisait sans cesse remarquer qu’il ne collait pas avec mon physique. » confie Nawel Ben Kraïem. Née en 1988, elle grandit à Denden, dans la banlieue de Tunis. Sa mère française et son père tunisien la prénomment Nawel en hommage à l’écrivaine féministe égyptienne Nawal el-Saadawi. Militants communistes, ils lui inculquent une conscience aiguë des inégalités sociales, des revendications de justice. 
 
Éprouvant très tôt le « feu sacré pour la scène », elle fait du théâtre, « langage de l’intime, l’art des émotions ». Puis, férue de poésie (de Bukowski à Mahmoud Darwich), elle noircit les pages de ses carnets, déclame des poèmes en musique : « Le mot amenait la mélodie. » À 16 ans, elle déménage en famille en France, à Toulouse puis Paris. Après son bac, elle intègre une prépa littéraire – « milieu très élitiste, où j’étais la seule maghrébine » –, s’inscrit dans un Conservatoire d’art dramatique. Très vite, l’amour de la musique prend le dessus : elle court les scènes ouvertes, les tremplins, monte un groupe, Cirrus, chante en français, en arabe, en anglais. Leur premier album Mama Please, croisant sonorités orientales, balkaniques et rock, reçoit le prix RMC Découverte à Alexandrie en 2009. 

Ensuite, elle part en tournée avec Orange Blossom, participe à l’album collectif Méditerranéennes de Julie Zenatti, signe un premier EP très remarqué Navigue en 2015, puis Par mon nom en 2018. Au cinéma, elle apparaît dans Indignados de Tony Gatlif (2012), L’amour des hommes de Mehdi Ben Attia (2018). Elle compose la chanson « D’habitude » pour le film Tu mérites un amour (2019) d’Hafsia Herzi, remixée par le collectif londonien Transglobal Underground sur son nouvel album. Pour ce premier disque physique, enfin distribué dans les bacs, elle a tout l’espace pour déployer pleinement sa plume poétique, écriture intime, parfois reliée au politique. « Sur mon précédent EP, mon regard était très tourné sur le monde, les questions d’identité. Ici, le point de départ est plus intime, plus mélancolique, souterrain, introspectif. » Son esthétique musicale explore ses influences éclectiques, du hip-hop au mezwed, du rock aux riffs gnawis, de l’électro aux sons organiques des cordes de son fidèle acolyte Nassim Kouti (guitare, oud, mandole, guembri). 
 
Son titre Délivrance se réfère à ce roman de l’écrivaine Toni Morrison, hommage à ces « auteures qui m’ont grandie, nourrie, elles sont mes stars. » Il évoque également cette nouvelle liberté, l’affranchissement d’un format court, d’un style aussi. « J’ai ce plaisir de la chansonnière, à écrire des refrains, mais aussi celui du hors format et de la texture. » Dans « Neuf mois », cette jeune maman d’un petit Shems (« soleil »), né en 2019, exprime l’ambivalence ressentie dans la maternité. « Cette joie intense et l’angoisse, le vertige. On ne s’attend pas à être si vulnérable. » 
 
Le titre « Révolution des figuiers » convoque la révolution tunisienne et le hirak algérien. « J’avais vécu l’émotion collective de la “révolution de jasmin”, puis ses désillusions. Ce soulèvement du peuple algérien montre que la jeunesse veut changer les choses. L’espoir gagne toujours. »