Interview

Pamela Badjogo
L’indignée

Par Anne-Cécile Huprelle - Publié en
Share
SÉBASTIEN RIEUSSEC/HANS LUCAS

Sa musique est solaire et rythmée, ses paroles sont explicites. La maltraitance subie par les femmes d’Afrique et d’ailleurs, la chanteuse gabonaise en a fait l’engagement d’une vie.

Née en 1982 à Libreville, au Gabon, elle y a grandi avant de s’installer au Mali, en 2005, pour poursuivre des études de microbiologie. En 2007, elle remporte la deuxième place de Case Sanga, émission de téléréalité musicale diffusée sur la chaîne panafricaine Africable. Elle prête sa voix à la comédie musicale Kirikou et Karaba et s’illustre sur scène, en tant que choriste d’artistes de renom, comme Salif Keïta, Matthieu Chedid ou Oumou Sangaré. En 2016, son premier album, Mes Couleurs, offre une palette de sonorités blues et afro-jazz. La chanteuse puise son inspiration dans les traditions bantoues de son Gabon natal et les rythmes mandingues du Mali, son pays d’adoption. En 2017, elle est choisie pour chanter son titre « Koulé » à la cérémonie de clôture de la Coupe d’Afrique des nations de football 2017, dans le stade de Libreville. Parallèlement, elle tourne à travers l’Europe en tant que porte-parole du collectif des Amazones d’Afrique, engagé dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Son deuxième album, Kaba, dont la sortie est prévue pour la fin de l’année, est résolument nourri de cet engagement.

AM : Lors de l’instauration des mesures de confinement, vous avez été l’une des premières à vous exprimer publiquement pour alerter sur le sort des femmes et des enfants se retrouvant enfermés avec des hommes violents. En Europe, les appels d’urgence ont augmenté de 60 %, selon l’OMS. Et en Afrique, même s’il est difficile de chiffrer la maltraitance, une vidéo insupportable, tournée à Abidjan mi-avril, vous a particulièrement ébranlée… 
Pamela Badjogo : Oui, c’était le 17 avril. Une femme voulant échapper aux coups de son conjoint s’est dirigée vers la fenêtre et a glissé. L’homme l’a rattrapée avant qu’elle ne tombe, et pendant qu’il la tenait à bout de bras, il continuait de lui hurler dessus. La victime est finalement tombée, du troisième étage, et elle ne doit sa survie qu’à un auvent situé plus bas. Son mari a été placé en garde à vue, mais la femme a fait marche arrière en prétextant avoir basculé de l’autre côté du balcon sous l’effet de l’alcool. Personne n’a cru à ce récit, évidemment. Néanmoins, cela a soulevé des questions et a permis aux hommes de prendre conscience que la situation était grave. Depuis 2016, je dirige le programme Moussoya ye Koba Ye, qui signifie « C’est une excellente chose d’être une femme » en bakaningui. Nous sommes soutenus par ONU Femmes. Notre objectif est d’inciter les jeunes à s’engager contre les violences domestiques. Nous avons pu observer que lorsque certains individus ont des moments d’oisiveté, leurs démons réapparaissent, et cela se répercute sur les femmes. Cette vidéo à Abidjan a bouleversé le monde, l’Afrique. Toutes mes sœurs féministes se sont insurgées. 
 
Qu’est-ce que cet émoi mondial dit de nos sociétés ? 
Qu’elles avancent, et c’est tant mieux. La lutte contre les violences, ce n’est pas une utopie, ce n’est pas qu’une histoire de femmes hystériques qui veulent prendre je ne sais quel pouvoir aux hommes. Ce n’est pas un rapport de force. C’est une question de sécurité humaine. Une personne qui en agresse une autre dans la rue est condamnée. Cela doit être la même chose quand la violence se passe dans l’intimité d’un foyer. Ce sont des vies qui sont en jeu, et d’autant plus dans des sociétés où les femmes sont éduquées pour être soumises aux hommes. Et les enfants ne doivent pas être oubliés dans ce combat. La vulnérabilité doit être protégée coûte que coûte. Il existe encore, dans nos sociétés africaines, un droit d’aînesse fort, le respect du père et de l’héritage paternel. Je suis fière, par exemple, de laisser ma place à un vieil homme dans un bus. Mais quand le respect se mue en soumission, je dis non. Personne ne doit accepter d’être une victime. Et lors des mesures de confinement, les plus faibles ont vraiment souffert. 
 
Vous dénonciez déjà les discriminations que subissent les femmes africaines dans « Ngoka », en 2019, qui sera présent sur votre album Kaba, dont la sortie a été repoussée à la fin de l’année. Pendant le confinement, vous avez tourné et posté le clip de « Respectez-nous ». Le rythme est enjoué, festif, mais les paroles tranchantes… Comment faites-vous ce grand écart ? 
Dans mon premier album, Mes couleurs, en 2016, j’avais encore des scrupules à me considérer comme féministe. J’avais peur d’être cataloguée, d’être rangée dans une case. Et puis, avec la maturité musicale, les choses ont changé. J’ai aussi compris que l’art devait servir une cause. Il est important d’être utile aux autres. J’ai décidé de m’affirmer et d’affirmer les valeurs que je défends. Ce deuxième album contient donc 75 % de revendications féministes ! Dans les associations que je dirige, je dis toujours que parler à nos mères, c’est bien, mais que c’est une cause perdue, car elles ont grandi dans une éducation qui ne peut plus être changée maintenant. Il faut se tourner vers les jeunes générations. C’est capital. Avec mon directeur musical, nous avons donc décidé de nous adresser à ces dernières, avec leurs codes, leurs musiques, leurs mots. Je viens de l’afro-jazz et de l’afro-blues, dans mon titre « Respectez-nous », j’ai donc fait évoluer mon style pour prendre les codes et les attitudes des jeunes et les toucher au cœur par un message fort. Lors du confinement, nous avons voulu anticiper les problèmes qui pourraient se poser dans les foyers et nous avons donc tourné un clip en vitesse, pour le poster dans les plus brefs délais. Mes paroles « Si Fatoumata se fait taper dans la cuisine à l’heure du dîner, au fond ne l’avait-elle pas mérité ? Le plat du soir était mal cuisiné » étaient devenues, hélas, d’une cruelle actualité. 
 
Jusqu’ici, vous chantiez beaucoup en bakaningui, votre langue maternelle. Dans « Respectez-nous », vous avez choisi le français. Pourquoi ? 
Pour toucher un public le plus large possible. C’est mon producteur, anglophone, qui m’a conseillé de chanter en français. M’exprimer dans ma langue maternelle, c’est super, mais cela ne touchera qu’une petite partie des gens que je souhaite sensibiliser à mon message. 
 
Militante en musique, vous l’êtes aussi sur le terrain. En plus de diriger Moussoya ye Koba Ye, vous êtes la fondatrice des Amazones d’Afrique (qui compte Angélique Kidjo ou encore Mamani Keïta) ainsi que l’initiatrice d’un programme de sensibilisation à l’égalité des genres via l’association malienne Karama. Et il y a deux ans, au Cameroun, vous avez animé un atelier sur l’autonomisation des femmes. Vous n’arrêtez pas ! 
Ces casquettes sont toutes liées ! Quand je travaille sur divers projets de sensibilisation, je ressens le désir de mettre ce combat en musique et quand je fais de la musique, j’ai besoin de retourner sur le terrain. C’est un équilibre que j’ai trouvé et qui me convient. Je dois vous dire également que je suis hyperactive ! Je ne sais pas si c’est une chance ou un inconvénient… Et mon conjoint l’est aussi ! La nuit dernière, par exemple, je m’entretenais avec 17 femmes en visioconférence. Nous sommes en train de construire un collectif qui s’appellera « Fée-Ministre ». Nous voulons récolter des fonds pour soutenir des femmes qui souhaiteraient mener leur bourreau en justice. L’exemple de cette victime martyrisée à Abidjan, dont nous parlions au début de l’interview, nous a horrifiées. A-t-elle reculé parce qu’elle n’avait pas d’avocat ? Parce qu’elle avait peur de la justice, ou bien parce qu’elle manquait de moyens financiers pour lancer une procédure ? Ou encore parce qu’elle n’avait pas les ressources psychologiques pour assumer ? Il est important d’accompagner les femmes, courageuses, quand elles portent plainte. 
 
Depuis quand votre indignation concernant la manière dont sont traitées les femmes existe-t-elle ? 
Mes parents ont divorcé quand j’avais 3 ans. Et j’ai toujours eu beaucoup de peine à voir ma mère être dans un mea culpa perpétuel pour faire accepter à la société qui elle était, c’est-àdire une femme divorcée. En grandissant, à l’école, je ne vous dis pas le nombre de fois où j’ai échappé à des situations violentes. Cela dit, j’ai la chance d’avoir eu un père qui m’a appris à ne jamais accepter des contraintes qui ne me ressembleraient pas. Ma révolte vient donc de là, de mon enfance et de mon éducation. On ne se lève pas un jour en décidant d’être féministe, on le vit au quotidien, et à un moment, on se dit : « Mais pourquoi, alors que j’ai autant de diplômes que mes frères, je ne suis pas reconnue comme tel ? Et pourquoi c’est moi qui dois faire la vaisselle ?… » En devenant maman d’une petite fille, Sarah, il m’était impossible de ne pas lui inculquer les mêmes valeurs. Et comme je les transmets à ma fille, je souhaite que toutes les autres en profitent. Pour moi, c’est hallucinant que l’on en soit encore là. C’est un non-sens. Le métier que j’ai choisi, la musique, ne pouvait que s’adapter à mes révoltes.

 
Au cœur d’une année particulière à bien des niveaux, que peut-on vous souhaiter ? 
L’artiste rêve que sa musique soit toujours plus écoutée, mais les temps sont durs. Avec le coronavirus, tout est à l’arrêt et les concerts, c’est mort ! Il va falloir se renouveler, trouver comment vivre ou survivre… Défendre notre cause est une chose, mais il faut avoir le soutien financier nécessaire pour la porter jusqu’au bout ! Je souhaite continuer à apporter ma contribution à la lutte contre les violences faites aux femmes. Et qu’elles soient de plus en plus nombreuses à nous rejoindre. Le féminisme est une grande famille. Il y a de la place pour chaque frère et sœur.