Business

À quand la vérité sur la dette ?

Par Jean-Michel Meyer - Publié en
Share
Le président de la Banque africaine de développement, Akinwumi Adesina, à Abidjan, le 30 janvier 2020. LUC GNAGO/ REUTERS

La conjoncture mondiale dégradée devrait réduire drastiquement la marge de manœuvre budgétaire des États africains pour juguler la crise sanitaire du Covid-19 et la récession annoncée. Et le niveau d’endettement est largement sous-évalué. Selon la BAD, il pourrait atteindre 2 100 milliards de dollars en 2020. Soit 80 % du PIB du continent !

Question à 2 000 milliards de dollars. À combien s’élève la dette africaine ? « Selon les dernières statistiques de la Banque mondiale datant de 2018, les pays africains doivent au total 493,6 milliards de dollars de dette à long terme à leurs créanciers étrangers officiels et commerciaux. Une fois de p1us, les pays africains sont confrontés à un fardeau écrasant », déplorait, le 5 mai, Danny Bradlow, professeur de droit international du développement et des relations économiques africaines à l’université de Pretoria (Afrique du Sud), sur le site The Conversation.

Le montant de la dette extérieure est généralement retenu par les institutions internationales, les experts et les médias pour décrire le niveau d’endettement du continent. Pourtant, il est loin de refléter la réalité. Ce n’est que la partie émergée d’un iceberg qui plombe dramatiquement les finances publiques des pays africains. Il reste tout le reste, qui n’est généralement pas pris en compte. Il faut en effet ajouter la dette interne, qui représente en moyenne plus de 60 % de l’endettement public du continent.

Et là, l’ardoise est astronomique. Les calculettes s’affolent sous l’effet dévastateur de la pandémie de Covid-19. Dans un discours du 3 avril, le président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi Adesina, a levé un coin du voile. « Les estimations de la Banque indiquent que la dette publique totale de l’Afrique pourrait augmenter, selon le scénario de base, de 1 860 milliards de dollars à la fin de 2019 à plus de 2 000 milliards de dollars en 2020, contre une prévision de 1 900 milliards de dollars dans un scénario sans pandémie. Selon un rapport établi par la Banque en mars, ces chiffres devraient atteindre 2 100 milliards de dollars en 2020 dans le cas d’un scénario catastrophe. »

Le calcul de la BAD « comprend la dette intérieure et extérieure du secteur public. Elle couvre la dette publique et les garanties données par un État, un gouvernement central ou des gouvernements infranationaux, ainsi que par les entreprises publiques. En outre, elle couvre également les passifs éventuels implicites et les garanties de PPP [partenariat public-privé, ndlr] qui pourraient se matérialiser lorsqu’une économie ou un secteur fait face à un choc exogène ou endogène. » La progression est effrayante. En 2018, l’encours total de la dette publique africaine s’élevait à « seulement » 1 330 milliards de dollars, soit 53 % du produit intérieur brut (PIB). La Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA) estime le PIB pour l’ensemble des 55 États de l’Union africaine à 2 500 milliards de dollars. Résultat ? L’endettement total des économies atteint en réalité 80 % du PIB continental ! « Cette augmentation interroge sur la viabilité de l’endettement des États africains et pose la question du financement de leur processus de développement. En Afrique, cette problématique est d’autant plus importante que des allègements significatifs de dette publique ont été accordés dans les années 2000 », indique l’Agence française de développement (AFD) dans le rapport « L’économie africaine 2020 ». Un pays comme la République du Congo, qui a vu sa dette effacée d’un trait de plume entre 2009 et 2010, traîne à nouveau un fardeau qui pèse plus de 120 % du PIB en 2020 ! Aux yeux du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, sept pays sont en situation de surendettement (Érythrée, Gambie, Mozambique, São Tomé-et-Principe, République du Congo, Soudan du Sud et Zimbabwe) et neuf présentent un risque élevé (Burundi, Cap-Vert, Cameroun, Éthiopie, Ghana, République centrafricaine, Sierra Leone, Tchad et Zambie).

Difficile à admettre en temps de crise sanitaire mondiale, mais l’ONG britannique Jubilee Debt Campaign a établi que l’Angola, la Gambie, la République du Congo, le Ghana, la Zambie et le Cameroun figurent en 2019 parmi les 10 pays de la planète qui ont consacré plus de 20 % de leurs recettes publiques au paiement de leur dette extérieure. Soit davantage que pour les dépenses de santé. « Nous avons besoin d’une action urgente de la communauté internationale pour annuler les paiements de dette des pays en développement en 2020 », plaide Sarah-Jayne Clifton, directrice de Jubilee Debt Campaign.

Moratoire, rééchelonnement, allègement, annulation : tous les scénarios sont à l’étude. Mais de quelle dette parle-t-on au FMI, à la Banque mondiale ou ailleurs ? Certainement pas de celle de 2000 milliards de dollars. Tous s’accordent pour en parler le moins possible. Un mensonge par omission. Ainsi, les bailleurs de fonds internationaux peuvent continuer à justifier leur stratégie de financement sur le continent, et les États africains préservent officiellement leur capacité d’endettement.

Pourquoi cette omerta ? Alors qu’avec la crise sanitaire mondiale et la récession économique qui menace la planète, il serait pertinent de jouer la carte de la transparence pour évaluer réellement la marge de manœuvre budgétaire des États. Car dans l’endettement caché, il existe un maillon faible : les entreprises publiques. « Pour disposer d’une vision consolidée et pertinente des risques budgétaires des États, il convient d’intégrer […] les dettes contractées par les entreprises publiques qui sont essentielles car, même si elles n’ont pas de répercussions budgétaires immédiates, elles peuvent en avoir en cas de défaillance », explique l’AFD dans son rapport. « En tant qu’actionnaires de référence des entreprises publiques et compte tenu de leur rôle stratégique, les États pourront en effet difficilement se soustraire à leurs obligations et devront se substituer aux débiteurs défaillants d’une manière ou d’une autre. » En 2018, les autorités algériennes évaluaient à 1 000 milliards de dinars (7,1 milliards d’euros) la dette des entreprises publiques du pays. En Afrique du Sud, le producteur d’énergie Eskom croule sous une dette de 450 milliards de rands (22,3 milliards d’euros), soit 15 % de la dette nationale. Le risque est réel que le groupe entraîne l’économie sud-africaine dans sa chute.

Et pourtant, des pays jouent la carte de la transparence sans en pâtir. Au Sénégal, la dette publique est passée de moins de 20 % du PIB en 2008 à 61,6 % fin 2018. Mais depuis 2017, elle englobe, en plus de celle de l’administration centrale, celle des entités parapubliques et des entreprises publiques. « Cet élargissement du périmètre explique environ 11 points de pourcentage de la hausse du ratio de dette/PIB », explique le FMI. Une opération vérité qui n’a pénalisé ni la croissance du pays (6 % en 2019) ni sa capacité à emprunter sur les marchés financiers. La BAD pourrait animer un débat sur la réalité de la dette. Mais aujourd’hui, Akinwumi Adesina est d’abord préoccupé par son avenir. Sans rival, sa réélection à la tête de la Banque paraissait entendue en août prochain. Mais le secrétaire du Trésor américain Steven Mnuchin a rejeté, le 22 mai, les conclusions d’une enquête interne qui le blanchissait d’accusations d’abus de pouvoir et réclame une enquête indépendante. Le Nigérian résisterat-il à l’attaque des États-Unis, premier actionnaire non africain de la BAD ?■