avril 2019

Révolution digitale, mode d'emploi

Par Jean-Michel Meyer
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Du commerce à l’agriculture, les modèles économiques s’affinent peu à peu afin de mieux intégrer les technologies numériques. Un écosystème propice à l’émergence de start-up et de licornes locales qui pourraient trouver leur voie face aux géants mondiaux de l’Internet.
 
«La révolution numérique est la seule révolution que l’Afrique n’a pas le droit de rater. » Un défi lancé en novembre dernier par Léon Juste Ibombo, ministre des Postes, des Télécommunications et de l’Économie numérique de la République du Congo. Même installé dans les wagons de queue, le continent est dans le train de la révolution digitale, qui désigne le processus qui permet aux entreprises et aux organisations d’intégrer dans leurs activités toutes les technologies digitales (ou numériques) disponibles. « Il se passe réellement des choses, et la bonne nouvelle, c’est que pour une fois, l’Afrique n’est pas si en retard que ça dans cette révolution économique. Mais ce n’est que le début de l’histoire. Beaucoup de chemin reste à parcourir », analyse Jean-Michel Huet, associé au sein du cabinet de conseil BearingPoint et auteur de l’ouvrage Le Digital en Afrique : Les Cinq Sauts numériques (Michel Lafon). Clé de voûte du déploiement des technologies numériques : les infrastructures. En 2003, 3 % des Africains accédaient à un réseau de télécommunications de base (2G). En 2018, ils sont 65 % ! Et avant 2003, aucun câble sous-marin de télécommunications n’arrivait en Afrique. Une douzaine en fait le tour aujourd’hui. Djibouti est devenue la quatrième ville au monde la plus connectée, avec 11 câbles qui débouchent sur les côtes du micro-État. Sur les 400 000 villes et villages africains, 70 % ont une couverture de télécommunications de base, quand 30 % sont accessibles par une route bitumée. « Ce qui s’est passé sur le continent ces quinze dernières années ne s’est jamais vu ailleurs », relève Jean-Michel Huet.
 
UNE DIFFUSION DES TECHNOLOGIES INÉGALE
Cette performance ne doit pas masquer les points de blocage. La diffusion des technologies demeure inégale d’un pays à l’autre. L’illettrisme réduit les échanges écrits, et l’informel bloque l’e-commerce. En novembre 2018, le Maroc a lancé une plate-forme nationale de paiements par mobile afin de réduire l’utilisation du cash. Les opérateurs de télécoms et de transferts d’argent, les banques ainsi que les commerçants ont été réunis autour d’une table, tandis que le fisc s’est engagé à ne pas vérifier ces transactions pendant une durée de cinq ans. « Il faut demander aux Africains de se passer du cash. C’est une révolution culturelle et sociologique, avec la crainte pour les commerçants d’être rattrapés par le fisc avec les e- paiements », décrypte Jean-Miche Huet. Il ne faut pas se tromper d’objectif. Ce n’est pas le développement du numérique qui est l’enjeu final, mais l’ensemble des bouleversements technologiques qu’il autorise dans tous les secteurs d’activité. Plus de 66 % des Africains ne disposent ni de compte en banque ni de moyen de paiement en ligne, mais ils sont 400 millions à avoir un téléphone pour accéder au paiement mobile. Mais si l’Afrique a un temps d’avance sur ce type de paiement, la technologie n’est opérationnelle que dans une dizaine de pays (Kenya, Afrique du Sud, Côte d’Ivoire, Mali, Sénégal, Madagascar, etc.). Et 90 % des transactions sont des transferts d’argent, pas des paiements en ligne. Signe positif : des modèles économiques s’affinent. Comme dans l’e- commerce, qui pourrait représenter 10 % du commerce du détail africain en 2025, soit 75 milliards de dollars, selon le cabinet Deloitte. Les places seront chères. Et les acteurs locaux (Avito ou Hmizate au Maroc, Afrimarket, Africashop) ont tous leur chance. À l’image du site nigérian Jumia, lancé en 2012 et présent dans 14 pays. « L’e-commerce en Afrique a des spécificités, ce qui en fait une zone difficile à atteindre pour les acteurs internationaux », relève Jean-Michel Huet.
 
LE GÉANT CHINOIS S’ÉTEND
Tout se joue dans la gestion du stock. Cdiscount et la CFAO ont raté leur entrée dans l’e-commerce africain parce qu’ils géraient leurs stocks. C’est aussi le cas du géant mondial Amazon, retardant son entrée en Afrique. En raison de l’état des routes, de l’incertitude aux passages des douanes ou du manque de fiabilité des services postaux, gérer des stocks est un handicap. Un écueil évité par Jumia, qui est une marketplace plutôt qu’un site d’e-commerce : les stocks demeurent chez les vendeurs, qui alimentent des points relais de distribution au fil des transactions opérées sur la plate-forme Jumia. Cette dernière se rémunère par la mise en relation entre les acheteurs et les vendeurs. Un nouveau modèle émerge aussi dans l’agriculture pour combler une logistique et des informations défaillantes sur les marchés – ce qui conduit à la perte de 60 % des récoltes. L’idée initiale d’équiper les millions d’agriculteurs d’un smartphone est un échec. Au lieu de fournir un téléphone aux 800 000 riziculteurs de Côte d’Ivoire, cette année, l’État équipera d’un terminal les 3 000 acteurs des filières aval (meuniers, blanchisseurs, ensacheurs, etc.), car ce sont eux qui détiennent les informations sur les besoins du marché. Cela permettra aux riziculteurs de vendre au mieux leurs productions. « Cette vision globale sur les stocks amorcera un cercle très positif. Si l’on parvenait ainsi à mettre fin à la fracture numérique dans l’agriculture, cela aurait un effet massif sur la vie de plus de 50 % de la population active du continent », prédit Jean-Michel Huet. Cette effervescence technologique favorise, à côté de licornes – Jumia, M-Pesa –, l’émergence de start-up : la Tunisienne DigitUs (cryptofinance), les Sénégalaises InTouch (spécialiste des systèmes de paiement électroniques) et Gaïndé 2000 (transition numérique des administrations), la Kényane Greenspec (semences), la Sud-Africaine Sun Exchange (solaire), etc. Elles s’appuient sur leurs capacités d’innovation et leur connaissance des modes de consommation locaux pour trouver un espace face aux géants mondiaux (Microsoft, Facebook, Google, IBM, Accenture, Oracle, SAP, Orange, Atos ou encore Capgemini). Mais tous ces acteurs redoutent la montée en puissance en Afrique du groupe Huawei. Avec 15 % du marché mondial de la téléphonie mobile, le Chinois s’est glissé entre Samsung et Apple. Il est aussi numéro 1 mondial des équipements de télécoms (logiciels, matériels, etc.). Et il investit des milliards de dollars dans la future 5G, utiles au déploiement de la voiture connectée ou de l’Internet des objets. Avec des produits adaptés aux pays émergents, Huawei prétend occuper la deuxième place du marché africain de la téléphonie mobile. Présent sur le continent depuis 1999, il y déploie 50 000 kilomètres de fibre optique et bâtit 80 % des installations des réseaux 4G. En dix ans, le groupe a tissé une quarantaine de partenariats, avec des opérateurs comme Orange en Afrique du Nord, Orascom en Égypte, Etisalat en Centrafrique ou Camtel au Cameroun, ou dans la vidéosurveillance, à Abidjan, avec le Français Thalès. Depuis 2015, Huawei forme chaque année des milliers d’experts africains en TIC, après un accord avec l’Union africaine. Mais le groupe a un talon d’Achille : le profil du fondateur, Ren Zhengfei, ex-ingénieur de l’armée chinoise. En 2018, en pleine guerre commerciale entre Washington et Pékin, les États-Unis ont interdit à leurs opérateurs de s’équiper auprès de Huawei pour des raisons de sécurité nationale. L’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et la France ont à leur tour banni ou limité le recours aux équipements du Chinois, soupçonné d’utiliser ses produits à des fins d’espionnage pour le compte de Pékin. Une campagne qui rappelle les soupçons d’espionnage systématique par la Chine de l’Union africaine, en janvier 2018, via le système informatique installé dans le siège de l’institution offert en 2012 par Pékin. « Il n’y a aucune preuve que Huawei menace la sécurité nationale de quelque pays que ce soit », a martelé Ken Hu, son président, le 18 décembre 2018. Cette réponse rassurera-t-elle les pays africains ? Où se passeront-ils à leur tour des services du Chinois, au risque de retarder la révolution digitale de leur continent ?
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