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Raid américain sur la BAD

Par Jean-Michel Meyer - Publié en
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L’institution compte 80 pays actionnaires, dont 26 non-africains. SHUTTERSTOCK

Les États-Unis tentent d’enrayer l’irrésistible ascension de la Chine en Afrique et d’y restaurer leur influence économique. Une contre-offensive qui passe par la prise de contrôle des leviers de financement sur le continent. Cible prioritaire, la Banque africaine de développement (BAD).

Un boulevard s’ouvrait à lui. Akinwumi Adesina, le premier Nigérian président de la BAD, avait un tapis rouge déroulé devant lui pour décrocher, le 31 août, un second mandat de cinq ans à la tête de la banque panafricaine. Il demeure le seul candidat à sa propre succession, mais l’homme est fragilisé, propulsé dans un combat qui le dépasse. Car la guerre économique entre les États-Unis et la Chine traverse aussi l’Afrique. Et côté américain, la BAD est une pièce maîtresse à contrôler dans cette bataille.

Depuis 2018, l’administration Trump élabore une stratégie pour contrer Pékin sur le continent. Car de 178 milliards de dollars en 2016, le volume des échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique a dépassé la barre des 200 milliards de dollars en 2019. À l’inverse, l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), pilier de la stratégie commerciale américaine sur le continent, présente un piètre bilan pour ses 20 ans. Lancé en 2000 et expirant en 2025, le système offre à 6 900 produits du continent une franchise de droits de douane à l’entrée du marché américain. 38 pays adhèrent à ce dispositif qui doit favoriser l’industrialisation de l’Afrique subsaharienne.

Mais les produits pétroliers assurent les deux tiers des importations américaines. Après avoir quadruplé de 2002 à 2008, à 113 milliards de dollars, les échanges bilatéraux entre les États-Unis et l’Afrique ont chuté à 40,9 milliards de dollars en 2018, selon l’AGOA, notamment en raison de l’autosuffisance énergétique acquise par les États-Unis.

Des conseillers vont convaincre Donald Trump de réagir. Vice-président du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS), à Washington, et président, entre autres, du Comité Raid américain sur la BAD consultatif de l’Afrique subsaharienne pour la Banque d’import-export des États-Unis (EXIM), Daniel Runde nourrit la réflexion sur l’engagement américain en matière de développement. Dès la mi-2017, il écrit que « les États-Unis chercheront à avoir leur mot à dire dans les nominations à venir des dirigeants des banques multilatérales de développement » dans une note intitulée « L’administration Trump dirigera finalement le système de Bretton Woods ». En octobre 2017, un autre proche de Donald Trump, Steven Dowd, était confirmé au poste d’administrateur américain de la BAD, où il préside le Comité d’audit et des finances. Devant les sénateurs du Congrès, il expliquait qu’à ce poste, il veillerait à servir « les intérêts de la politique étrangère américaine ».

En septembre 2018, l’offensive est renforcée avec la nomination de Tibor Nagy au poste de secrétaire d’État adjoint américain aux Affaires africaines, un poste laissé vacant plusieurs mois. Le 3 mars dernier, à l’ambassade des États-Unis à Kinshasa, il commençait une allocution sur ce que devait faire « l’administration Trump en Afrique : contrer le discours de la Chine ».

Sur le terrain, Tibor Nagy s’appuie sur l’EXIM. Le Congrès lui a redonné un mandat mai 2019 et accordé des moyens de 135 milliards de dollars. En échange, elle doit consacrer 20 % de ses moyens à financer des projets capables de neutraliser les offres chinoises en Afrique. Le 14 mai 2020, le conseil d’administration d’EXIM a ainsi validé un prêt de 4,7 milliards de dollars au Mozambique pour construire une installation de gaz naturel liquéfié. « C’est un excellent exemple de la manière dont la banque renforcée grâce au leadership du président Trump […] peut aider à garantir l’utilisation de produits et de services made in USA, sans céder du terrain à la Chine et la Russie », s’est réjouie Kimberly Reed, la présidente.

Mais pour Washington, la mainmise chinoise en Afrique ne peut être jugulée qu’en dominant les leviers du financement, comme la BAD. La désignation d’un nouveau président de la banque en 2020 n’est-elle pas une opportunité pour en prendre le contrôle ? Sauf qu’Akinwumi Adesina est l’unique candidat à se présenter. Et c’est un ressortissant du Nigeria, premier actionnaire de la BAD, avec 9,1 % du capital. Les États-Unis arrivent au deuxième rang avec 6,5 %.

Qu’importe. Dans une tribune d’octobre 2019 sur le site américain The Hill, Daniel Runde assure que la « BAD est une alternative à l’engagement en Afrique qui n’est pas dirigée par la Chine et qu’elle peut contribuer à la recadrer comme une formidable opportunité économique ». Il en profite pour mener une charge contre la gestion d’Akinwumi Adesina, insiste sur son manque de transparence et dénonce l’organisation des assemblées annuelles de la BAD à Malabo, en juin 2019. « Quiconque a lu le livre classique Tropical Gangsters [de Robert Klitgaard, ndlr] reconnaîtrait que le gouvernement de la Guinée équatoriale est probablement l’un des plus corrompus du monde », assène-t-il. Le conservateur remet en cause la gouvernance de la BAD – comptant 80 pays actionnaires, dont 26 non-africains –, qui donne la prééminence de votes aux pays du continent, avec « 58,89 % des voix ».

Toujours en octobre 2019, dans une note du CSIS, sur le rôle futur de la BAD, il s’étonne qu’« à la Banque mondiale, les États-Unis ont 15,7 % des voix et un droit de veto de facto, alors qu’ils ne détiennent pas un droit de veto similaire à la BAD ». Et le Républicain d’enfoncer le clou : les États-Unis « n’ont pas la même influence au sein de la BAD que dans les autres banques multilatérales de développement ».

Manifestement, Akinwumi Adesina est resté sourd à cet appel. Et ses ennuis ont commencé. Une opération de déstabilisation du président de la BAD a débuté en janvier. Dans un courrier adressé aux gouverneurs de la banque panafricaine, des lanceurs d’alerte l’accusent de comportement contraire à l’éthique, de favoritisme, d’enrichissement personnel. Ce que nie en bloc le Nigérian. Des griefs, vrais ou faux, rendus publics. Steven Dowd est soupçonné d’être à l’origine de ces fuites.

Le 5 mai, une enquête interne de la banque a disculpé le président, faute de preuves. Mais coup de tonnerre le 22 mai. Membre du conseil d’administration de la BAD, Steven Mnuchin, le secrétaire d’État américain au Trésor, émet, dans un courrier, « de sérieuses réserves » sur ces conclusions. Il demande « une investigation approfondie » dirigée par « un enquêteur extérieur indépendant ». Le 5 juin, le bureau du Conseil des gouverneurs de la BAD accepte cette nouvelle enquête qui doit être « menée par une personne neutre, intègre, de haut calibre […], dans un délai de deux à quatre semaines au maximum ».

Entre-temps, Washington a obtenu le soutien de la Suisse, ainsi que du Danemark, de la Suède, de la Norvège et de la Finlande, selon l’agence Bloomberg. Alors que le Nigérian bénéficie du soutien de l’Union africaine et de l’agence de notation S&P Global Ratings. Tout en maintenant la note triple A à la BAD, elle précise, le 19 juin, qu’ils attendent « que le soutien des actionnaires demeure solide, quel que soit le résultat de l’enquête indépendante ». Innocenté ou accusé, Akinwumi Adesina vivra encore des mois difficiles.