novembre 2019
Edito

Une bataille américaine

Par Zyad Limam
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Un voyage aux États-Unis, spécialement à New York, revêt toujours une part d’aventure. New York, the « Big Apple », l’un des centres du monde occidental et de la puissance. New York et son aéroport international, hors d’âge, JFK (John Fitzgerald Kennedy), saturé, avec ces attentes interminables pour passer la frontière, toujours à la merci d’un agent de l’immigration ultra-zélé, prêt à vous rembarrer, feuilletant toutes les pages de votre passeport, surtout si vous êtes né quelque part au sud, et plus précisément quelque part dans le monde musulman. Ou d’un autre, étonnamment accueillant, avec le sourire : welcome to New York, welcome to America!
Bienvenue dans la ville de l’énergie créative, de la finance, de Wall Street, de l’argent, du pouvoir, du rêve américain, des élites, des gratte-ciel avec appartements luxueux au 75e étage. Bienvenue aussi dans la ville des inégalités, de la pauvreté, des gens qui dorment dans la rue, des homeless, des sans-abri. Bienvenue dans une ville d’une incroyable mixité, raciale, culturelle, linguistique, religieuse, celle où les premiers immigrants sont arrivés, à Ellis Island. Une histoire qui a imprimé l’âme de la ville. Comme celle de la tragédie du 11 septembre, avec ces images stupéfiantes, les tours du World Trade Center qui s’effondrent. Et un monde qui bascule. Rising from the ashes, se relevant des cendres, un orgueilleux One World Trade Center domine à nouveau le sud de la ville. À ses pieds, deux immenses bassins de granit noir, pour les deux tours perdues, avec le nom de chacune des victimes gravées sur le pourtour.
New York est encore plus séduisante, chaotique, en surmenage lors de l’Assemblée générale des Nations unies, courant septembre. Le monde entier débarque dans la ville-monde. Circulation saturée. Rues bloquées. Hôtels de luxe barricadés. Des milliers de policiers de la NYPD (New York City Police Department) tentent de faire face, avec une relative bonne humeur. Chefs d’États, ministres, délégations, hommes et femmes d’affaires, aventuriers, lobbyistes, journalistes, activistes, militants, opposants se croisent. Un immense carnaval finalement assez réjouissant et épuisant. Dans la rue, on peut croiser des chefs d’États quasi incognito, comme le président nigérien Issoufou Mahamadou, qui se rend à pied à un rendez-vous dans un hôtel voisin, ou le président rwandais Paul Kagame, qui doit presque enjamber une barrière de sécurité pour rejoindre les Nations unies. À l’intérieur du bâtiment, inauguré en 1951, le protocole, c’est que tous les chefs se valent. On se croise sans parfois se reconnaître, sauf pour le président des États-Unis, accompagné d’une armada de gros bras. Au siège de l’ONU se tiennent les réunions formelles et les discours parfois interminables. Un peu partout dans la ville se tiennent dîners, cocktails, rendez- vous discrets, réunions ou late night drinks dans des endroits branchés. Toute la ville est dans une immense discussion globale.
Cette année, on aura beaucoup parlé climat. Comme avant, comme d’habitude, comme ailleurs. La jeune Suédoise Greta Thunberg aura marqué les esprits, interpellant avec audace les leaders de la planète. Mais pourtant, dix-sept ans après le sommet de Johannesbourg et la célèbre phrase de Jacques Chirac – « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » –, reste ce sentiment que le débat tourne en rond, malgré l’urgence. La menace est là. Presque tout le monde le reconnaît. Mais personne n’est réellement d’accord sur les moyens d’agir. Personne n’est vraiment d’accord pour financer les transitions écologiques. Ou pour modifier son mode de vie. Personne n’est vraiment d’accord pour soutenir le Sud, aux prises avec la nécessité d’inventer un autre modèle de développement. Et puis, tout cela est bien trop vaste, overwhelming, pour notre esprit humain. Finalement, les discours catastrophistes, les prédictions cataclysmiques ajoutent au désarroi : de toute façon, tout est fichu, we are all gonna fry (« on va tous cramer »)…
Un expert cherche à résumer (provisoirement) la situation. Le problème est mal posé, dit-il, uniquement en termes de tout ou rien. Ce n’est pas comme cela que l’humanité fonctionne. Bloquer le processus du changement climatique, agir drastiquement sur les causes, transformer notre mode de production de manière radicale, c’est improbable, une illusion. Arrêter le système est impossible. En revanche, l’adaptation, ça marchera mieux. Les sociétés humaines vont inventer, se protéger, déconstruire ici pour reconstruire ailleurs, chercher des énergies sans carbone, élever des digues, déplacer des villes, reboiser, créer des forêts et donc de la pluie, etc.
Et au moment où se discute le sort du monde, celui des États-Unis monte à la une des quotidiens et des télévisions, balayant tout sur son passage. Le 24 septembre, la Chambre des représentants a ouvert une procédure d’impeachment, de destitution de Donald Trump. À l’origine de cette action spectaculaire, une conversation téléphonique entre ce dernier et le nouveau président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Conversation qui a fuité grâce à un whistleblower, un lanceur d’alerte, visiblement installé au coeur de la Maison Blanche. Le président des États-Unis aurait fait pression sur son homologue pour obtenir des informations confidentielles et gênantes utilisables contre l’un des adversaires démocrates dans la course à la présidence, Joe Biden (dont le fils Hunter est investi en affaires en Ukraine). Pour appuyer sa « demande », Trump aurait bloqué l’aide militaire au pays (pourtant votée par le Congrès) et dépêché à Kiev des proches, dont son inénarrable avocat Rudolph Giuliani.
L’affaire est grave. Une demande de faveur pour des raisons de politique intérieure, le blocage de l’aide militaire. Et le cover up, la dissimulation subséquente, lorsqu’il s’agit d’isoler le transcript de la conversation sur un serveur secret, en dehors des procédures habituelles. On est loin des complexités et des subtilités de l’enquête du procureur Robert Muller sur la possible implication russe dans l’élection de 2016. Là, le président américain est pris les doigts dans le pot de l’abus de pouvoir clair et net…
Trump est-il pour autant fini ? Le président n’aime pas les guerres sur les terres lointaines, mais la bagarre de rue dans la vie des affaires, de la politique, il connaît. Toute sa vie a été une sorte de combat contre la justice, l’establishment, les règles. Il ne croit qu’en Trump, sa force, sa capacité à recevoir des coups et à en donner. Ce qui compte pour lui, finalement, c’est lui, ce n’est pas l’Amérique, ni même son gouvernement, ni même son parti, les Républicains. Il menace, il insulte, il envoie ses missiles quotidiennement sur Twitter, ne craignant pas d’être extrême, de faire appel aux plus bas instincts du pays. Trump fait du Trump, mais il travaille aussi activement sa base électorale, à la fois populaire et droitiste. Sur les dossiers qui comptent pour ces électeurs, il agit. L’immigration, les impôts, la nomination des juges conservateurs à tous les niveaux de l’appareil judiciaire, jusqu’au sommet, à la Cour suprême. La remise en cause du droit à l’avortement. La « liberté » de porter des armes.
Pourtant, les sondages ne sont pas forcément en faveur de « Donald ». Sa cote de popularité est basse.L’Amérique paraît comme épuisée par ses foucades, ses tweets, ses éclats, le climat de tension permanente, le radicalisme de la Maison Blanche. Y compris une partie de la droite républicaine. L’affaire ukrainienne risque d’agir comme un révélateur des pratiques de la présidence Trump, du président lui-même, mais aussi de ses associés ou de sa famille. Le fil de Kiev pourrait être tiré pour mener à d’autres dossiers. Provoquant dans les semaines et les mois qui viennent une série de révélations sur une présidence turned rogue, une présidence de coquins. La procédure d’impeachment reste, au fond, une bataille très politique, et l’opinion tranchera. Bill Clinton avait survécu. Richard Nixon préféra démissionner avant une humiliation au Sénat. Trump,lui, mènera un combat où tous les coups seront permis. Son calcul sera de rassembler sa base, ses troupes, dans un combat contre les « élites » de Washington. Certain de triompher.
Un Trump sans limite, en quelque sorte. En remontant dans l’avion vers Paris apparaît toute l’ampleur du moment. Ce qui se joue aux États-Unis, c’est une bataille frontale entre la démocratie institutionnelle et la tentation « illibérale » fortement teintée de pouvoir personnel et de pratiques à peine légales. C’est la croyance dans l’État de droit qui est remise en cause. Et l’affaire ne concerne pas que l’Amérique, parce que l’Amérique, qu’on le veuille ou non, est au centre du monde. 
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