août 2016

CE QUI FAIT NOTRE FORCE

Par Zyad LIMAM
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Des victimes, des morts, des femmes, des enfants, des hommes, des civils, des militaires, des policiers, des prêtres, des religieux… La répétitivité des attaques nous use, nous choque, nous pousse à la colère, à la haine et à l’hystérie. On assiste au délitement de la classe politique où, ici et là, on appelle à autant de mesures liberticides, « exceptionnelles » et évidemment sans impact mesurable. La France est la cible majeure d’une campagne de grande ampleur de la mouvance jihadiste et en premier lieu celle incarnée par l’État islamique (EI). On se dit qu’il va falloir vivre avec. Vivre avec une menace aussi multiforme que mortelle. L’émotion, la colère nous envahissent. Le sentiment d’impuissance aussi. On attend la prochaine frappe, muets de stupéfaction, comme un lapin paralysé par les phares géants d’un camion fou…

Un jour, c’est un « déséquilibré » qui frappe, le fameux « loup solitaire » pris dans les filets d’une propagande qui donne du sens à l’horrible passage à l’acte. Ailleurs, ce sera l’action d’un réseau organisé, dirigé par des têtes pensantes enfouies à Raqqa ou à Mossoul. Un troisième jour, ce sera le petit délinquant de banlieue qui règle ses comptes avec l’histoire et l’injustice. Une gare, un aéroport, un café, une église… les « objectifs » répondent toujours à une logique. Et la revendication est toujours la même : celle du jihad.

La France n’est pas une cible prise au hasard. Ici vit la communauté musulmane (pour peu qu’elle soit identifiable de manière aussi homogène) la plus importante d’Europe. On le sait, pour les stratèges et les théoriciens du jihad et de l’EI, il faut faire chuter cette impressionnante « zone grise » où plus de 4 millions de musulmans vivent dans une République démocratique et laïque. Il faut torpiller l’exemple. Comme il faut atteindre l’Allemagne qui accueille ce million de réfugiés venus de Syrie ou d’Irak. Il faut détruire toute possibilité de « fusion ». La victoire serait la guerre civile, elle-même guerre de religion, début de l’avènement du califat, Armaguedon, etc. En France, cette communauté est largement le produit de l’histoire et du choc colonial et postcolonial. Mais aujourd’hui, la très grande majorité est intégrée, impliquée. Acteurs économiques, politiques et culturels, ils font partie de la vie française. Ils sont Français ! Beaucoup d’entre eux sont de double culture, et ils participent d’autant plus au rayonnement et à la richesse du pays. Mais d’autres, enfants de cette République égalitaire, nés Français, de seconde ou de troisième génération, sont restés en marge, dans les cités, dans les banlieues, dans les déserts économiques. Déclassés, sans éducation, au chômage. Des enfants des ghettos si facilement manipulables… Ghettos que la police et les services de renseignement ont désertés depuis longtemps…

En France, il y a certainement d’importantes décisions à prendre. Il faut travailler en termes de « nation », cette « entité abstraite, collective et indivisible, distincte des individus qui la composent et titulaire de la souveraineté » (Larousse). C’est cette nation qui nous réunit, qui fait notre force collective. Il faut aussi réinvestir les cités. Remettre l’éducation au coeur des zones défavorisées, promouvoir de véritables programmes d’« affirmative action », de discrimination positive. Mais aussi simplifier le millefeuille sécuritaire. Créer un véritable service de lutte antiterroriste capable de « lire » et de détecter les signaux, de mettre hors d’état de nuire « avant ». Renforcer aussi les mécanismes européens de protection de la zone Schengen. Comme il est essentiel pour la classe politique de faire bloc, de ne pas étaler ses divisions pathétiques, de donner l’exemple vis-à-vis de citoyens au bord de la crise de panique ou de la révolution… Tous, tous ensemble, il nous faut aussi voir l’ennemi, le comprendre, l’analyser, décrypter son mécanisme, le mettre à nu, dans son programme intellectuel, organisationnel… La diabolisation, la vocifération, la référence au « mal » n’apporteront rien. Ce qu’il faut, c’est du savoir, du renseignement, de l’information, pour mieux lutter contre des organisations qui s’adaptent en permanence et qui nous connaissent intimement.

L’une des clés serait de prendre de la hauteur, de la distance, autant que possible. Le jihadisme n’est pas né d’aujourd’hui. Il remonte aux années 1980, et il apparaît comme une force de réaction à l’Occident et aux régimes que celui-ci soutient. Les premiers attentats d’ampleur visent les États-Unis, incarnation de l’hyperpuissance dominatrice : attaque sur le World Trade Center en 1993, contre l’ambassade au Kenya en août 1998, et puis surtout la spectaculaire destruction des tours à New York le 11 septembre 2001. En France, le début de la campagne à proprement parler liée au jihad date du début des années 1990, avec le déclenchement de la crise algérienne et la montée en puissance du GIA. On ne peut pas s’exclure du contexte géostratégique. Et, en l’occurrence, le contexte géostratégique aujourd’hui, c’est le désastre moyenoriental, avec l’implosion de l’Irak et de la Syrie sur laquelle est né l’EI. On ne voit pas de véritable progrès sans solution durable à Damas et à Bagdad. On ne voit pas de véritable progrès sans un apaisement durable dans le conflit entre islam chiite et islam sunnite. On ne voit pas de solution non plus sans un minimum de signaux positifs venant de Jérusalem, d’Israël et de Palestine. Le chaos est profond, il gangrène, on le laisse s’étendre, au gré des alliances des puissances. La France, comme les États-Unis, joue un jeu complexe et contradictoire, soutenant parfois tel groupe contre tel autre. Et s’alliant ici ou là avec des États riches, eux-mêmes en phase de schizophrénie aiguë vis-à-vis de mouvements islamistes de tous bords. On pourrait parler aussi de la Libye, à trois heures de l’Europe, où on a laissé s’installer au coeur même du pays un foyer particulièrement menaçant de l’EI (lire notre article page 58)… Enfin, et même si on l’a dit et redit, les premières victimes de la violence jihadiste, dans une immense proportion, sont les musulmans eux-mêmes. De Kaboul à Istanbul, de Bagdad à Karachi, des centaines de civils – hommes, femmes, enfants – sont décimés. La Tunisie, démocratie naissante du monde arabe, est une cible permanente. Le Maroc (lire page 36) et l’Algérie aussi. L’Afrique subsaharienne, constamment oubliée, est en première ligne, avec les mouvements sahéliens et la persistance de Boko Haram dans la région du lac Tchad. Ce triste constat ne relève pas du « politiquement correct ». Il permet de comprendre l’ampleur et la complexité de l’ambition jihadiste, l’ampleur et la complexité de la bataille à mener.

Notre génération et celles qui vont suivre vont faire face à d’immenses défis. Jihadisme, montée des nationalismes, des populismes (Donald Trump sera peutêtre le futur président des États-Unis et rien n’est à exclure pour les élections françaises de l’an prochain), tensions en mer de Chine, assertion des pouvoirs à Pékin, à Tokyo, à Delhi, Brexit et Ukraine, déliquescence de l’Europe qui ouvre la porte à la dérégulation et au chacun pour soi, usure écologique, démographie, bouleversements technologiques… Les forces de la désintégration sont peut-être trop puissantes, et le monde s’oriente, une fois encore, vers l’abîme. On ne doit pas baisser les bras. Il faut affronter notre époque. Faire oeuvre de clarté et de solidarité. Travailler à une humanité plus juste. Et faire les vrais choix. Être du côté du progrès, de la République, de la démocratie, de la justice, et de la modernité.

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