juin 2015

La bataille climatique, une grande ambition africaine

Par Zyad LIMAM
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Permettez-moi de revenir vers un sujet qui devrait tous nous interpeller et nous mobiliser. Ce sera l’une des immenses questions du XXIe siècle, l’un des grands défis adressé à l’humanité. On peut discuter à l’infini sur l’origine humaine du changement climatique, mais cela ne change rien à sa réalité. Notre planète se réchauffe. Vite. Dangereusement. Et cela aura un impact massif sur les populations humaines (et non humaines), sur notre capacité à vivre en harmonie et durablement avec notre environnement et notre écosystème. Tout ceci n’est pas nouveau d’ailleurs. Depuis des millions d’années, l’histoire de la Terre est jalonnée de grands épisodes climatiques. Ces changements ont des conséquences profondes sur les espèces, la politique, les pouvoirs… Ce qui nous entoure est vivant, réactif. Les données peuvent changer. Elles peuvent transformer notre histoire. Un exemple parmi tant d’autres, sans vouloir se placer dans une échelle beaucoup trop lointaine. L’hémisphère nord a connu un net refroidissement, entamé dans la seconde moitié du XIVe siècle et qui a persisté jusqu’au début du XIXe. Appelée « petite glaciation » ou « petit âge glaciaire », cette période a été marquée par une série d’hivers particulièrement rigoureux, accompagnés de disettes et de famines, entraînant une mortalité élevée. Le XVIIIe siècle a connu seize hivers particulièrement glacials, (sans parler des inondations, des dégels brutaux). L’hiver 1788-1789 fut dévastateur. Et quelques mois plus tard, une paysannerie à bout de souffle et un sous-prolétariat urbain affamé prenaient d’assaut la Bastille, ouvrant le chemin de la Révolution française. Le climat n’explique pas tout, mais dans le cas présent, les concordances entre une période froide de grande ampleur et l’émergence révolutionnaire à travers toute l’Europe sont réelles. Elles ont poussé à la chute des anciens systèmes et à la naissance de l’ère des Lumières.

Une des difficultés de ce débat est de le rendre actuel, de lui donner une signification immédiate. Le changement climatique c’est un peu comme le tabac. On se dit que les ennuis, le danger, c’est pour demain, un autre jour. Et quand cet autre jour arrive, il est souvent trop tard. En ce qui concerne l’Afrique les choses sont claires. Demain est déjà là. Bien que n’étant que très marginalement impliqué dans les processus humains et non humains de réchauffement, le continent sera durement, directement et négativement touché. L’effet sera maximalisé par la croissance démographique. Dans moins de quarante ans, la population de l’Afrique devrait atteindre le seuil des deux milliards d’habitants. Et dans un peu moins d’un siècle, trois enfants sur quatre naîtront en Afrique… L’augmentation sensible des températures globales entraînera de profondes modifications des saisons et de la pluviosité, provoquant une baisse des rendements agricoles au moment même où la population croît rapidement. L’impact sur un continent largement agricole risque de provoquer des phénomènes d’exodes ruraux non maîtrisés. Le tout occasionnant de formidables épisodes d’instabilités sociale et politique. On l’a vu d’ailleurs entre 2008 et 2010, avec les émeutes qui suivent la flambée des produits de première nécessité (une période qui précède tout juste les printemps arabes…).

D’ici 2050, il suffira d’une poussée de 1,2 à 1,9 degré Celsius pour augmenter de 25 % à 90 % (selon les régions) le nombre d’Africains malnutris. Un réchauffement d’environs deux degrés Celsius entraînerait une réduction globale de 10 % du rendement agricole. Au-delà de trois degrés Celsius, des cultures entières disparaîtront, devenant inadaptées au climat : sorgho, maïs, mil… On pourrait continuer presque ad nauseam cette liste sombre : modification des écosystèmes (avec la déforestation en particulier), détérioration de la qualité des sols, réduction de la disponibilité en eau (pluviale et fluviale), montée du niveau de la mer avec un impact sur les grandes villes côtières, augmentation des inégalités entre l’hinterland asséché et les rivages…

La question existentielle est donc de savoir si notre continent est capable de répondre, s’il est prêt à relever le défi. Si une révolution agricole peut se mettre en marche pour contrer les effets du réchauffement. Les choses, évidemment, ne sont pas simples. Rien ne dit que l’Afrique ait les moyens humains d’une grande révolution verte. Une mécanisation accrue et globale accentuerait brutalement les gaz à effets de serre dont on pense qu’ils sont la principale cause du changement climatique. Et les machines signeraient l’arrêt de mort d’une paysannerie nombreuse et traditionnelle (retour à la case instabilité…).

Les obstacles sont immenses. Mais l’idée n’est pas de se laisser aller au catastrophisme. L’idée est de faire remonter cette urgence dans les agendas nationaux et panafricains. L’idée, c’est de décréter la lutte contre le réchauffement climatique comme prioritaire. D’en faire une grande ambition. D’abord parce qu’il faut sauver les écosystèmes, notre cadre de vie, notre organisation humaine, la santé de nos enfants, préserver la sécurité alimentaire, sauvegarder la terre nourricière de centaines de millions d’êtres humains. Mais aussi, parce que cette entrée dans l’exigence et l’urgence climatiques pourrait se révéler une opportunité historique, un formidable accélérateur, entraîner une révolution économique radicale, porteuse de croissance et de développement. La lutte contre le réchauffement climatique implique une extraordinaire mobilisation de moyens. Des dizaines de milliards de dollars par an. Avec un bon dossier, des arguments, des porte-parole talentueux, en parlant investissements, transfert de technologie, révolution verte, l’Afrique peut se placer au centre des enjeux climatiques. Et attirer vers elle d’importants capitaux. Des millions d’emplois pourraient naître de cette formidable volonté de s’inscrire dans un futur écologiquement durable. Des milliers de talents venus d’ailleurs pourraient se fixer sur le continent pour entamer cette bataille. Encore une fois, nous serons bientôt deux milliards. Et la perspective de voir ces deux milliards d’affamés, ou plus, traverser les frontières devrait permettre de mobiliser plus facilement capitaux, idées, projets à l’échelle globale. L’adaptation au changement climatique sera la clé du futur africain, de l’émergence du continent. Si elle réussit, si elle devient le premier continent écologiquement durable, l’Afrique pourrait vivre un bond qualitatif unique. La naissance d’un écosystème moderne, d’une économie dynamique, sans passer par toutes les étapes traditionnelles du développement. Quelque chose qui ressemblerait à l’avènement de la téléphonie mobile sans passer par l’étape des réseaux filaires.

On peut rêver, mais l’ambition est nécessaire, légitime. Il faut rassembler nos forces et nos idées. Première étape : la conférence mondiale sur le climat (COP21) qui doit se tenir à Paris en décembre prochain. On en reparlera donc d’ici là.

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