avril 2017
Chine

Le Dragon cherche sa nouvelle voie

Par Raphaël BALENIERI
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Depuis 2011, la croissance de la deuxième économie mondiale ralentit. Le fameux « miracle » des trente dernières années toucherait-il à sa fin ? Ou assiste-t-on au début d’un redéploiement formidable, mais risqué ?
 
Place Tian’anmen, une belle journée début mars. Au coeur de la capitale chinoise, les drapeaux rouge vif flottent haut dans un ciel étonnamment bleu, sans la moindre trace de pollution. Il est 9 heures du matin, et à l’intérieur du Grand Palais du Peuple, le Premier ministre chinois commence la lecture de son traditionnel discours de rentrée devant les quelque 3 000 « parlementaires » que compte le pays. Tous sont là, à l’écouter, dans l’immense auditorium de ce bâtiment stalinien de 1959 situé sur la place la plus surveillée au monde. Silence religieux à travers les rangs. Debout derrière son pupitre, Li Keqiang lit mot à mot son adresse, tirant le bilan de l’année passée et annonçant la feuille de route de celle à venir. « 2016 a été une année particulière dans le développement de notre pays », affirme le numéro 2 du régime devant les délégués venus pour l’occasion des quatre coins de l’empire communiste.
 
« La Chine a été confrontée à de multiples difficultés : des problèmes structurels majeurs, des risques et des dangers imminents, et une pression à la baisse sur l’économie qui s’accentue. » À première vue, en effet, les indicateurs sont bien dans le rouge. Croissance du produit intérieur brut (PIB) au ralenti : 6,7 % en 2016, soit le plus faible taux en 26 ans, selon les chiffres officiels. Repli des exportations, en diminution de 7,7 % l’année dernière, la plus forte baisse depuis 2009. Hausse continue du prix de la maind’oeuvre, multiplié par plus de quatre en douze ans1. Le premier exportateur mondial subit aussi une dépréciation continue de sa monnaie, le yuan, face au dollar. Une perte de valeur qui a poussé les grosses fortunes chinoises et les investisseurs à chercher à l’étranger d’autres débouchés plus sûrs pour leurs avoirs : selon Bloomberg, l’équivalent de 1 000 milliards de dollars ont quitté la Chine en 2015 avant que le pays ne renforce son contrôle sur les capitaux.
 
Pendant ce temps, à Pékin, la Banque centrale puisait comme jamais dans ses réserves de change pour soutenir sa monnaie. Symbole de toutes ces difficultés, la dette du pays se creuse : selon la Banque des règlements internationaux, elle a atteint 255 % du PIB en 2015 contre 251 % pour les États-Unis et 184 % pour l’Allemagne. Plus grave encore, depuis la gestion chaotique des turbulences boursières de l’été 2015 par les autorités chinoises, les élites économiques internationales acceptent de moins en moins le manque de transparence du régime. Peu à peu, un doute s’est installé sur la capacité réelle de ses dirigeants à piloter leur économie et, surtout, leur volonté de la réformer.
 
Pourtant, derrière ce sombre tableau, la réalité est plus contrastée. « Une croissance plus faible, ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose pour la Chine », remarque Andy Rothman, un ancien diplomate américain ayant vécu 20 ans dans le pays avant de rejoindre le gestionnaire d’actifs Matthews Asia. En effet, elle est le signe que passée la phase de rattrapage où tout était à reconstruire après les errements du maoïsme, l’économie chinoise est devenue plus mature, plus économe en ressources, et qu’elle se rapproche de celle des pays développés. La croissance à deux chiffres permise par les réformes de libéralisation économique lancées à la fin des années 1970 par Deng Xiaoping n’est désormais plus possible, ni souhaitable. Un nouvel état de fait théorisé par les dirigeants chinois actuels eux-mêmes. Selon la formule consacrée par le pouvoir, l’économie chinoise serait ainsi entrée dans une « nouvelle normalité », le « new normal ».
 
Dans ce cadre, année après année, Pékin table sur une croissance de plus en plus faible : en 2017, le PIB national ne devrait augmenter que « d’environ 6,5 % », selon Li Keqiang. Cette imprécision n’est pas anodine, et suggère que la Chine se laisse une marge de manoeuvre pour gérer au mieux cette transition – « comme celle d’une chrysalide se transformant en papillon », a expliqué début mars le Premier ministre. L’objectif, in fine ? Faire émerger, à la place du vieux modèle intensif et exportateur, une économie innovante et propre. Depuis le méga-plan de relance à 461 milliards d’euros dégainé par Pékin fin 2008 lors de la crise financière internationale, le soutien coûte que coûte à une croissance énergivore et néfaste pour l’environnement a en effet fait long feu. Et entre-temps, la pollution de l’air qui recouvre chaque hiver des pans entiers du nord du pays est devenue une potentielle source d’instabilité sociale.
 
 
GARDER LA VALEUR AJOUTÉE
 
Surtout, la hausse des salaires oblige « l’atelier du monde » à passer le relais. « Il y a un peu plus d’une décennie, les coûts du travail en Chine représentaient environ 1/20e de ceux des États-Unis. Dorénavant, si l’on prend en compte la productivité, la logistique et les autres coûts, l’écart a quasiment disparu », écrivent les consultants du Boston Consulting Group (BCG) dans une récente étude. Résultat, d’autres nations plus compétitives d’Asie du Sud-Est reprennent le flambeau dans la petite manufacture (textile, jouets, etc.), la Chine espérant garder chez elle la production à plus haute valeur ajoutée.
 
Et pourquoi pas réaliser un jour elle-même la conception et le design, aujourd’hui en grande partie gérés à l’étranger… Parallèlement, le ralentissement économique chinois pousse les entreprises du « capitalisme rouge » à prospecter à l’étranger pour obtenir notamment de nouveaux marchés. De fait, jamais celles-ci n’ont été si actives à l’international. Pour la première fois dans son histoire récente, Pékin est devenu un exportateur net de capital : les investissements chinois hors des frontières de l’empire du Milieu sont à présent supérieurs à ceux réalisés sur place par les sociétés étrangères.
 
Selon le Bureau national des statistiques, en 2016, les multinationales chinoises ont dépensé plus de 170 milliards de dollars à l’international pour racheter les marques et les technologies étrangères nécessaires à leur montée en gamme. Soit 44 % de plus que l’année précédente ! Longtemps alimentée par les deux locomotives du pays, les exportations et les investissements publics, la croissance chinoise se nourrit de plus au plus au sein d’un autre carburant. Selon les mots du Premier ministre, la consommation des ménages est ainsi devenue « le moteur principal de la croissance ».
 
Grâce au boom phénoménal du e-commerce, incarné par le succès du groupe Alibaba et de son rival JD.com, les Chinois des villes (57 % de la population totale) achètent à tour de bras. Une frénésie orchestrée par les classes moyennes et qui profite à l’économie des loisirs : voyages à l’étranger, produits cosmétiques importés de Corée du Sud, apparition progressive des aliments bio… « La Chine est devenue la championne de la consommation toutes catégories confondues, reprend Andy Rothman. Tout cela a été possible grâce à la hausse phénoménale des revenus. » Selon les chiffres officiels, entre 2012 et 2016, le revenu disponible par habitant a en effet augmenté de plus de 44 % pour atteindre l’équivalent d’environ 3 300 euros2, loin derrière la France (environ 21 500 euros en 2015 selon Eurostat), mais davantage que la Roumanie et autant que la Bulgarie3.
 
Dans le même temps, la structure économique du géant asiatique a beaucoup changé, une donnée souvent oubliée par le monde occidental. Le « dragon » industriel est devenu une économie de services. La part du secteur tertiaire, en hausse constante, a d’ailleurs encore augmenté en 2016 : elle représente dorénavant plus de 51 % du PIB. L’envolée de la consommation des classes moyennes et la poussée des services suggèrent que la stratégie de transformation de l’économie chinoise commence à porter ses fruits. « Nous sommes en train de voir les premiers résultats.
 
Les Chinois consomment davantage, et une culture de l’innovation s’installe peu à peu. Auparavant, par exemple, les jeunes n’allaient pas vers les start-up », se souvient Zhao Longkai, professeur de finance à l’université de Pékin. « Désormais, celles-ci sont devenues attractives en termes d’emploi. L’innovation requiert du temps. Le gouvernement chinois a pris le risque d’une croissance plus faible en contrepartie d’un engagement de long terme en faveur de l’innovation. » Dans le secteur du web et de la tech, par exemple, les géants chinois du secteur n’ont rien à envier à leurs concurrents américains. Avec son application WeChat, utilisée par 846 millions d’utilisateurs, Tencent, le mastodonte de Shenzhen, donne le la en matière de messagerie instantanée. À tel point que Facebook étudie de près son modèle. Baidu, le moteur de recherche local, mise quant à lui sur l’intelligence artificielle. Reste à savoir si une économie de l’innovation peut prospérer dans un système où la libre circulation des idées est étroitement contrôlée…
 
LE YIN ET LE YANG
 
Dans l’immédiat, le gouvernement se retrouve à devoir gérer une économie à deux visages : l’une flamboyante, composée des secteurs et des provinces qui tirent leur épingle du jeu. L’autre, en détresse, où l’activité est en chute libre. « Le coût de la transformation n’est pas distribué de façon égale à travers le pays », décrypte Arthur Kroeber, directeur à Pékin du cabinet de recherche Gavekal Dragonomics. « En l’espèce, certaines provinces vont vraiment souffrir, tandis que d’autres s’en tireront très bien. » Par exemple, la ville-province de Chongqing, au sud-ouest du pays, continue d’enregistrer des taux de croissance à deux chiffres. Mais le Liaoning, à l’opposé, est en revanche entré en récession en 2016, devenant au premier trimestre la première province en 7 ans à connaître un taux de croissance négatif, selon le Financial Times. Situé au nordest du pays, le Liaoning fait partie de la « Rust Belt chinoise », dont la revitalisation devient urgente. Ce morceau de territoire grand comme la Turquie est en pleine désindustrialisation et paie le prix de son éloignement géographique.
 
Les sociétés d’État y prédominent, ainsi que les industries lourdes, victimes d’une crise de surcapacité qui mine l’acier, le charbon et le verre. « La Chine a un problème de surcapacité industrielle. C’est très différent d’une bulle spéculative sur des actifs et bien plus facile à gérer. Le pays pourra aisément avoir une croissance de 5 à 6 % au cours des années à venir s’il résout correctement ce problème », tempère toutefois Arthur Kroeber. Pour cela, le pays a annoncé des coupes massives : 150 millions de tonnes d’acier et du charbon « dans une large mesure » doivent disparaître des ardoises en 2017. Mais Pékin est obligé d’avancer prudemment sur ce dossier, du fait du coût social de ces mesures.
 
Selon les chiffres du gouvernement, au moins 500 000 Chinois devraient en effet perdre leur emploi en raison des coups de ciseaux dans ces deux secteurs. Pour juguler la crise de surcapacité, la Chine tente aussi d’exporter ce tropplein industriel chez ses voisins et alliés politiques : pays d’Asie centrale comme le Kazakhstan, Pakistan, nations amies du Sud-Est asiatique comme le Laos et le Cambodge… Un peu partout, la Chine construit et finance des infrastructures (routes, aéroports, lignes de TGV) dans le cadre des nouvelles routes de la soie, annoncées en 2013 par le président chinois. Inspirées du mythique tracé, celles-ci doivent rapprocher la Chine, qui génère encore malgré les turbulences actuelles 30 % de la croissance mondiale, de tous ses partenaires commerciaux et politiques. Elles servent aussi de ligne directrice à la diplomatie, de plus en plus agressive depuis l’arrivée au pouvoir, il y a bientôt 5 ans, de Xi Jinping.
 
« ENTREPRISES ZOMBIES »
 
Autre écueil, la dette chinoise, qui inquiète moins par son niveau que par sa rapide progression et sa concentration au sein des entreprises. Selon Gavekal Dragonomics, celle-ci est logée aux deux tiers au sein des sociétés chinoises, et notamment dans les entreprises d’État. La faute notamment à leur accès privilégié au crédit, puisque, d’après une étude du groupe financier japonais Nomura citée par Le Monde, 40 % des prêts accordés par les banques chinoises leur sont destinés, alors qu’elles ne représentent que 10 % de la production nationale… Certaines de ces state-owned enterprises (SOE) sont lourdement déficitaires et ne vivotent que grâce aux subventions publiques : on parle alors d’« entreprises zombies ».
 
Pour éviter la casse sociale et le chômage, Pékin voudrait qu’elles soient absorbées par d’autres entreprises d’État plus performantes, avec le risque toutefois que le nouvel ensemble ne soit qu’un autre canard boiteux. Quelques fusions emblématiques ont néanmoins eu lieu, comme celle entre WISCO et Baowu, deux SOE chinoises de l’acier. Ensemble, elles ont donné naissance l’année dernière au 2e aciériste mondial derrière Arcelor- Mittal. Une autre solution consisterait à ouvrir à la concurrence (et aux investissements étrangers) les secteurs d’activité dominés par les entreprises d’État : énergie, défense, télécommunications… Mais là, outre les questions de souveraineté, les résistances locales sont fortes, chaque province voulant préserver son champion.
 
La réforme des sociétés d’État, éternel serpent de mer, avance donc trop doucement de l’avis de la plupart des experts. Un retard faisant craindre que le président ait placé la survie du Parti communiste chinois (PCC) devant la réforme des structures économiques promise par Li Keqiang. Depuis le Brexit et la victoire de Donald Trump, le numéro 1 chinois se pose en défenseur du libre-échange et d’une mondialisation « à la chinoise » qui obéirait aux lois de Pékin. Mais il n’a pas oublié la scène intérieure. Plaçant ici ou là ses alliés, il gouverne de façon autoritaire la société civile comme l’économie, pourtant traditionnel « domaine réservé » du Premier ministre…
 
1. Entre 2003 et 2015, selon les chiffres du Bureau national des statistiques : http://www.stats.gov.cn/tjsj/ndsj/2016/indexeh.htm 
2. Selon le communiqué statistique de l’année 2016 publié le 28 février 2017 : http://www.stats.gov.cn/english/ PressRelease/201702/t20170228_1467503.html 
3. Voir tableau Eurostat : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2121782 - tableau-Tableau2c
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