janvier 2017
Léopold II

LE MASSACRE OCCULTÉ

Par CATHERINE FAYE
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De 1885 à 1908, l’« État indépendant du Congo » subit l’une des colonisations les plus brutales de l’Afrique subsaharienne. Le roi des Belges en est le maître à titre personnel. Et les méthodes barbares de ses sbires, déployées pour l’exploitation des ressources locales, déciment la population.  

12 septembre 1876. Léopold II présente une conférence de géographie au palais royal de Bruxelles en vue d’« ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n’a pas encore pénétré ». Mais, la lutte contre l’esclavage perpétré par les musulmans et la promotion de l’exploration du  « continent noir » ne sont que prétextes à la conquête et l’occupation. En effet, les velléités de ce roi ambitieux et volontariste s’inscrivent dans la « course au drapeau » dans laquelle les grandes puissances européennes se sont  lancées pour mettre la main sur les dernières terres libres du monde, essentiellement en Afrique subsaharienne.

L’industrialisation et les crises économiques majeures en Europe rendent urgente la création de nouveaux marchés et l’approvisionnement en matières premières peu coûteuses. La conférence se conclut par la création de l’Association internationale africaine destinée à financer des expéditions. En principe… Car, sous couvert d’ouverture de comptoirs, elle devient également le fer de lance d’une colonisation  rampante. De fait, deux ans plus tard, Léopold II signe  un contrat avec le célèbre journaliste et explorateur britannique Henry Morton Stanley et lui confie une mission de reconnaissance dans le bassin du Congo.

Son rêve ?  Offrir une colonie à la Belgique et… à lui-même. Il a 43 ans  et il est temps d’asseoir sa suprématie. Il finance son projet  avec sa fortune personnelle. C’est le début d’une occupation tragique sur des terres que le roi lui-même ne foulera jamais.  

 

OBJET DE TOUTES LES CONVOITISES  

Avec une cohorte de mercenaires européens et de supplétifs  africains, Stanley remonte le cours du Congo et conclut  des traités avec les chefs de tribus. Le commerce de l’ivoire  et la construction d’un chemin de fer sont les premiers chantiers  mis en oeuvre. Dès le début, l’exploitation des richesses  et de la main-d’oeuvre se fait sauvagement. En 1882, Léopoldville (actuelle Kinshasa) est créée. Londres tente alors de  freiner les ambitions du roi des Belges et encourage le Portugal  à s’approprier la partie sud de l’estuaire du Congo.

De son  côté, la France, présente au nord de l’estuaire, promet à Léopold  II de ne pas intervenir au sud. Quant au chancelier allemand  Bismarck, il s’entremet habilement et convoque une conférence internationale le 26 février 1885, à Berlin. Il faut  ménager les susceptibilités et jongler pour l’attribution des  contrées. Les enjeux coloniaux en Afrique représentent une  partie serrée entre les États. Enjeux qui seront d’ailleurs une  des causes indirectes de la Première Guerre mondiale.

Dans ce partage au cordeau de l’Afrique noire, Léopold II se voit  reconnaître officiellement et à titre personnel la propriété  d’un territoire singulièrement baptisé « État indépendant du  Congo ». Dès lors, les 2,5 millions de km2 (80 fois la Belgique)  sur la rive de gauche du Congo deviennent le terrain de trafics  et d’exactions incontrôlées. La même année, en France,  Jules Ferry, le porte-parole de la gauche républicaine, lance  devant les députés : « Il faut dire ouvertement que les races  supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […]  Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

C’est  dans ce contexte historique, aussi cruel et inacceptable soit-il, que la persécution de la population congolaise sous Léopold II prend une envergure longtemps mise sous scellés.  

Une exploitation abusive  et des dérives insensées,  occultées par ce « brouillard  blanc » que Joseph Conrad  s’emploie à dissiper dans sa  longue nouvelle Au coeur des  ténèbres, nourrie de son expérience personnelle au Congo, en 1890, deux ans avant que  les choses ne s’enveniment.  

UN ROI SANS  DIVERTISSEMENT…  

La frénésie meurtrière  prend toute son ampleur avec  l’invention du caoutchouc gonflable.  En 1888, l’Écossais John Boyd Dunlop dépose un brevet  qui permet d’utiliser le caoutchouc pour la fabrication de  pneus. En 1892, les frères Michelin présentent les premiers pneus démontables pour les  vélos et les automobiles en pleine expansion.

L’exploitation  de l’hévéa au Congo se transforme en un miracle économique pour la Belgique, géré de loin par un monarque séducteur et  flambeur, le plus souvent à Paris, à l’Élysée Palace, ou sur la Côte d’Azur, dans ses propriétés de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Peu soucieux du qu’en-dira-t-on et de l’impopularité, il n’a de  regard que pour le profit et l’apparat de sa capitale qu’il dote  de monuments et somptueuses avenues. Il s’appuie sur une  armée de mercenaires, les missions catholiques, quelques administrateurs et colons à sa solde, ainsi que des banquiers belges, et concède de vastes territoires à des compagnies privées qui lui versent des redevances. 

Mais, pendant ce temps, que se  passe-t-il à des milliers de kilomètres du royaume que l’on ne puisse révéler ? Agents territoriaux, force publique et milices armées des sociétés  privées répandent la terreur, imposent le travail forcé, mutilent ceux qui ne respectent pas les quotas de production ou qui ripostent, prennent en otage les épouses des villageois… 

Mains coupées,  flagellation à la « chicotte » (fouet en peau d’hippopotame),  villages brûlés, femmes violées, la barbarie est à l’aune de l’avidité de colons sans scrupule. Des centaines de milliers, peut-être des millions, de Congolais perdent la vie, victimes directes ou indirectes – notamment en raison d’épidémies – du régime  mis en place par Léopold II. Une « immonde saloperie »,  comme l’a baptisée le Belge David Van Reybrouck dans son substantiel best-seller, Congo – Une histoire, qui va durer près de vingt ans.

Jusqu’à ce que les voix de missionnaires, de marchands ou d’écrivains voyageurs livrent les premiers  témoignages sur la sinistre réalité. Edmund Dene Morel sera  le plus acharné des protestataires. Indigné, ce collaborateur de l’entreprise royale démissionne en 1904 et fonde la Congo Reform Association. Le Congo devient alors sujet d’un scandale international et une commission internationale d’enquête publie en novembre 1905 un rapport, édulcoré mais non moins accablant. Le roi y reste indifférent. L’affaire, peu à peu, sombre dans l’oubli.  

Croyant effacer ainsi sa part de responsabilité, Léopold  II décide, juste avant sa mort, de céder « son » Congo à  la Belgique (qui ne fera pas vraiment mieux…) et fait disparaître toutes les traces des forfaits commis sur place. Dans  le royaume, où le sujet reste tabou, la tragédie de la colonisation sanglante du Congo a été longtemps maintenue sous silence. Et ce qui en a subsisté est resté classé secret jusqu’au début des années 1980. Mais, la mémoire n’est pas soluble dans le déni

Peu à peu, historiens, auteurs, journalistes ont  remonté le temps, collecté les témoignages, reconstruit le puzzle. Pour regarder le passé en face et faire remonter à la  surface ce qui ne saurait être occulté : l’opacité d’une barbarie qui ne se dispersera que lorsque l’hommage sera enfin rendu aux millions de morts – le nombre exact de décès restant  extrêmement difficile à établir pour les démographes et les historiens.

La rénovation du MRAC (Musée royal de l’Afrique centrale)  – créé par Léopold II dix ans après l’exposition universelle  de Bruxelles de 1897, où près de 300 Congolais,  hommes, femmes et enfants furent exhibés – saura-t-elle  lever le voile sur la vérité ? En impliquant des scientifiques des communautés africaines de Belgique, sa réouverture,  prévue en 2017, « abordera le passé colonial de la Belgique  d’une manière ouverte et adulte », peut-on lire sur le site du musée. Mettant un terme, enfin, au silence des morts ?

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