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Portrait

Le révérend Raphael Warnock dans les pas de Martin Luther King

Par Cédric Gouverneur - Publié en janvier 2021
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Le révérend en campagne le 2 janvier 2021, à Brunswick, Géorgie.SHUTTERSTOCK

La veille de l’attaque du Congrès par des supporters de Trump, la Géorgie a élu deux sénateurs du parti démocrate, garantissant à Joe Biden d’avoir une majorité parlementaire. Jon Ossoff, 33 ans, est le plus jeune sénateur depuis des décennies. Et Raphael Warnock, le premier sénateur démocrate afro-américain d’un ancien État confédéré.

​​​​​​​L’effarement suscité par l’assaut des trumpistes sur le Congrès afin d’empêcher la validation de l’élection de Joe Biden, mercredi 6 janvier à Washington, a occulté l’événement crucial qui s’est déroulé la veille dans le sud des États-Unis : la double victoire démocrate aux élections sénatoriales en Géorgie. Car sans l’accession au Sénat de Jon Ossoff et de Raphael Warnock, le président Biden n’aurait pas eu de majorité dans la chambre haute. Un véritable exploit. La Géorgie n’avait pas élu un sénateur démocrate depuis près de vingt ans… À l’issue des élections générales du 3 novembre (présidence, Chambre des représentants, un tiers du Sénat), la chambre haute s’est retrouvée à 50 sièges pour les républicains et 48 pour les démocrates. Deux sièges restaient à pourvoir en Géorgie, où une loi locale exige un second tour si aucun candidat ne l’emporte à la majorité absolue au premier tour. Dans cet État du Sud, les deux républicains David Perdue et Kelly Loeffler ont été concurrencés à droite par des outsiders et ont vu la victoire au premier tour leur échapper. Et le 5 janvier, de courtes majorités d’électeurs se sont dégagées en faveur des candidats démocrates Jon Ossoff et Raphael Warnock. Le nouveau Sénat est donc composé de 50 démocrates et de 50 républicains. Mais en cas d’égalité parfaite lors du vote d’une loi, le dernier mot reviendra de par la constitution à Kamala Harris, vice-présidente des États-Unis. Biden aura donc une chance de mettre en œuvre son programme.

Les deux élus de Géorgie sont pour le moins originaux : Ossoff, 33 ans, sera le plus jeune sénateur depuis un certain… Joe Biden, élu en 1973 ! Quant à Warnock, il n’a pas pour seule particularité d’être le onzième sénateur afro-américain de l’histoire des États-Unis. Et le premier a être élu dans la Géorgie, « État du Sud ». Ce père de famille de 51 ans est également révérend baptiste. « Quelqu’un m’a demandé un jour pourquoi un pasteur pense devoir servir au Sénat. Je me suis engagé toute ma vie à servir et aider les autres à réaliser leur potentiel. J’ai toujours estimé que mon impact ne s’arrêtait pas à la porte de l’église. En fait, c’est là qu’il commence. »

Invité par Obama pour un sermon à la Maison-Blanche

Avant-dernier d’une famille de 12 enfants, Raphael Gamaliel Warnock est né en 1969, à Savannah. « Ma mère cueillait le coton de quelqu’un d’autre quand elle était jeune », a-t-il rappelé. Après avoir étudié la psychologie, la philosophie et la théologie, ce révérend progressiste – il est favorable à l’avortement – est devenu, en 2005, pasteur de l’église baptiste Ebenezer, à Atlanta. Fondée en 1886 par d’anciens esclaves, c’est l’une des églises les plus fameuses des États-Unis : y ont officié le révérend Martin Luther King, son père, Martin Luther King Senior, et son grand-père maternel, Adam Daniel Williams. Warnock a eu l’honneur en 2016 d’avoir ses empreintes de pas gravées sur l’International Civil Rights Walk of Fame, la promenade d’Atlanta qui, depuis 2004, rend hommage aux personnalités qui luttent pour l’égalité des droits. En mars 2016, il a été invité par Barack Obama à la Maison-Blanche afin de délivrer un sermon lors d’un « petit-déjeuner de prière ». En 2017, il rejoint le New Georgia Project (NGP) de la militante démocrate Stacey Abrams : il s’agit de faire du porte-à-porte afin de persuader les citoyens de se réinscrire sur les listes électorales. Entre 2012 et 2018, les autorités républicaines de Géorgie ont en effet réalisé l’exploit de supprimer 1,4 million d’électeurs, pour 10,7 millions d’habitants, sous divers prétextes (trop d’abstentions, déménagement, nom mal écrit, etc.). À noter que 70% de ces électeurs éliminés étaient afro-américains, population qui vote à une écrasante majorité pour les démocrates… Au total, entre 2018 et 2020, le travail de terrain du New Georgia Project convainc 700 000 à 800 000 citoyens de s’inscrire et de voter ! Un apport crucial : le 3 novembre, Biden gagne la Géorgie et ses 16 grands électeurs, avec seulement 11 779 voix d’avance sur Trump. Idem le 5 janvier, Warnock et Ossoff l’emportent chacun de quelques dizaines de milliers de voix (les résultats définitifs ne sont pas encore connus).

Lors de la campagne électorale, l’adversaire de Warnock, la sénatrice sortante Kelly Loeffler qualifiait le pasteur de « radical ». Femme d’affaires et trumpiste de choc, elle isolait des bribes de sermons du révérend afin de le faire passer pour un dangereux extrémiste noir. La question raciale, les inégalités et les discriminations sont particulièrement vivaces en Géorgie, ancien État esclavagiste où les Afro-Américains représentent 30% de la population, mais 80% des malades du Covid-19 hospitalisés. Le mouvement Black Lives Matter (BLM), l’onde de choc de la mort de George Floyd sous le genou d’un policier blanc l’ont quelque peu éclipsé, mais la Géorgie a elle aussi connu en 2020 un homicide raciste : le 23 février, dans un quartier blanc de la petite ville de Brunswick, un jeune Noir, Ahmaud Arbery, est abattu par deux Blancs. Gregory McMichael, un ancien policier, et son fils Travis racontent avoir pris la victime « pour un cambrioleur ». Trois balles, en pleine rue, et en plein jour. Cela ne suffit pas à alarmer le procureur, qui ne lance aucune poursuite. Il faut attendre la diffusion d’une vidéo de la mort d’Arbery, filmée par un riverain, pour que le scandale éclate et que les deux tireurs soient enfin inquiétés par la justice, près de trois mois après les faits…

Arrêté au Capitole pour une prière anti-Trump

Lorsqu’il n’était qu’un « simple » révérend, Raphael Warnock s’est rendu au Capitole, en juillet 2017, afin de manifester contre les coupes sociales dans le budget voté par l’administration républicaine : « En tant que pasteur, je crois que le budget national n’est pas un simple document fiscal mais un document moral, qui reflète ce que l’on croit et ce que nous sommes les uns pour les autres », expliquait-il alors. Warnock, un second pasteur et un élu démocrate avaient alors prié sous la rotonde. Cette prière politique avait suffi à le conduire au commissariat : « Quand je pense à ceux qui vont souffrir [à cause de ce budget], je considère mon arrestation comme un petit prix à payer », relativisait le pasteur de l’église de Martin Luther King.

Mardi 5 janvier, en apprenant son élection, le sénateur Warnock a rappelé avec humour cette arrestation : « Cette fois, je peux demander aux policiers de m’aider à trouver mon bureau », ironisait-il. Sauf que cette anecdote prend désormais une dimension tragique, étant donné le violent contraste qu’elle expose : le 6 janvier, une horde de supporters de Trump, arborant parfois des drapeaux confédérés et des symboles néonazis, a pris d’assaut le Capitole afin de perturber le processus démocratique. Une activiste a été abattue, mais d’autres ont fait des selfies avec les policiers. Seules 52 personnes ont été interpellées à leur sortie. « En 2017, le révérend Warnock a été arrêté à la rotonde du Capitole pour avoir prié contre l’assaut du GOP [parti républicain] sur le système de santé. Songez à cela, vu ce qui s’est passé le 6 janvier », a tweeté le militant antiraciste américain Nick Knudsen.

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