mars 2017
ZIMBABWE

Les très longues vies de Robert Mugabe

Par Sabine CESSOU
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Il est au pouvoir depuis l’indépendance du ZIMBABWE. Une capacité de survie incroyable. 93 ans d’âge dont 37 années d’un règne d’une main de fer, sans partage. Le vieil homme est là, projetant son ombre immense et fragile sur un pays épuisé. Si Dieu le veut, il sera candidat en 2018…

«  Je suis né au Zimbabwe, j’ai grandi au Zimbabwe, je me suis battu pour le Zimbabwe, je mourrai au Zimbabwe, je serai enterré dans ma terre et nulle part ailleurs. » Au pouvoir depuis bientôt trente-sept ans, « Son Excellence le camarade Robert Mugabe », comme l’appellent les présentateurs de la télévision nationale, le répète sur tous les tons : il ne partira pas de son vivant. Toujours mordant et mâchoire en avant, le doyen de tous les chefs d’État de la planète compte bien se présenter pour un énième mandat en 2018, l’année de ses 94 ans. Sa femme Grace, de quarante et un ans sa cadette, une ancienne secrétaire qu’il a épousée en 1996, se positionne pour la succession. Et affirme que son mari, de toute façon, « continuera de diriger le pays depuis la tombe »…

Lorsqu’il se déplace, le cortège présidentiel, composé d’une longue enfilade de berlines noires, est suivi par des dizaines de motards et une ambulance des plus voyantes. Chaque fois que son avion l’emporte pour des soins à l’étranger, la rumeur enfle à Harare. Régulièrement soigné en Malaisie, pays ami, il s’est aussi rendu à Singapour en 2014, pour une « opération des yeux » selon son porte-parole. Des sources proches du pouvoir évoquent plutôt une longue bataille contre un cancer de la prostate.

Encore évacué vers Dubaï en août dernier, en plein sommet de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), le « Vieux crocodile » en est rentré un mois plus tard, prêt à narguer ses opposants avec l’une de ses fameuses petites phrases : « Oui, j’étais mort… mais j’ai ressuscité. »

Que se passe-t-il dans la tête de l’un des chefs les plus combatifs et fantasques du continent ? Selon la journaliste sud--africaine Heidi Holland, qui l’a approché et a écrit un livre sur lui1, Robert Mugabe souffre « d’un complexe d’infériorité qui vient de son enfance, durant laquelle il n’avait pas d’amis mais voulait la reconnaissance de ses pairs ».

Ses ministres admirent son intelligence et son sens de l’humour, mais pointent aussi son arrogance et son manque de patience avec les gens qu’il estime d’un faible niveau intellectuel. Dissident de la Zanu-PF (le parti du président), Simba Makoni pointe dans les colonnes du journal The Guardian son ambivalence : « Une part de lui s’affiche nationaliste et radicale, et une part plus cachée doute et s’interroge, parce qu’au fond, il admire ce qui vient de Grande-Bretagne. » À commencer par les costumes anglais dont il aime se vêtir et la famille royale dont il suit l’actualité…

Au-delà de sa personnalité, le père de l’Indépendance, obtenue en 1980 après une longue lutte de libération nationale, « considère que son pays lui appartient », explique le politologue sud-africain William Gumede. « La déliquescence de la Zanu-PF est comparable à celle du Front de libération nationale (FLN) en Algérie et du Congrès national africain (ANC) en Afrique du Sud, poursuit cet expert. Autant de partis détenteurs d’une grande légitimité historique, mais qui se sont laissé entraîner dans les vertiges de leur propre hégémonie, dans une spirale de corruption et de mauvaise gouvernance, sur fond de luttes intestines et de succession verrouillée. »

Voilà des années que Robert Mugabe rejette le projet d’une retraite en exil en Malaisie, une idée qu’on lui souffle jusque dans les rangs de son propre parti. Son refus s’explique par sa détermination hors du commun, mais aussi par la peur d’avoir un jour à répondre devant la justice des massacres perpétrés en 1983 par son régime – sans parler des violences politiques des dix-sept dernières années.

 

LA RÉFORME AGRAIRE, RIPOSTE POLITIQUE

Porté par l’histoire et sa légende, il est élu en 1990. Réélu en 1996, il brigue un troisième mandat en 2002, alors qu’il s’est lancé quatre ans plus tôt aux côtés de l’Angola et de la Namibie dans la Deuxième guerre du Congo. Il envoie 20 000 hommes prêter main-forte à Laurent-Désiré Kabila, en République démocratique du Congo (RDC). Ses troupes permettent de contrôler la capitale, Kinshasa. Il en tire, pour financer son appui, une manne minière importante, sous forme de cobalt, de cuivre et de diamants congolais. Seul problème : issu d’un mouvement social et mené par un leader syndical, Morgan Tsvangirai, le Mouvement pour le changement démocratique (MDC), parti d’opposition, est fondé en 1999 sur fond de crise économique, de grèves et de montée dramatique du taux de prévalence du Sida.

Face à la menace, Robert Mugabe instrumentalise une problématique mise de côté depuis l’Indépendance : la réforme agraire. Pour la première fois, les électeurs disent non : en février 2000, 54,7 % des électeurs rejettent la réforme de la Constitution qui propose la confiscation des 60 % de terres arables détenues par quelque 5 000 fermiers blancs et une amnistie permanente pour les militaires et les membres du gouvernement. Lors des législatives, la même année, le MDC remporte 47 % des voix, ne laissant qu’une très courte majorité au pouvoir. La riposte ne tarde pas : Mugabe lance des cohortes « d’anciens combattants » de la Zanu-PF, organisés en milices, pour se servir en terres dans les campagnes. Celles-ci resteront en friche – faute de moyens et de savoir-faire pour les exploiter – pendant que les barons du régime s’octroient les meilleures propriétés, pour en faire des résidences secondaires.

Le Zimbabwe s’attire ainsi l’attention de la presse internationale, mais aussi des sanctions émanant de Londres et du Commonwealth. Les fermiers expropriés, dont une dizaine seront tués, sont des descendants d’anciens colons anglais ou écossais pour la plupart. Ils font partie d’une minorité de 70 000 Blancs sur 12,5 millions d’habitants (soit moins de 1 % de la population, contre 10 % de Blancs en Afrique du Sud), mais contribuent à hauteur de 80 % au PIB, sous forme d’exportations de tabac et de céréales.

La redistribution des terres, menée manu militari et applaudie par une partie du continent, s’est soldée par l’aggravation de la crise au Zimbabwe. Une faillite catastrophique pour ses citoyens les plus pauvres, qui trinquent depuis vingt ans. Ce qui fut l’une des nations africaines les plus prospères, réputée pour son système éducatif et son niveau d’infrastructures, s’enfonce dans la disette et la pauvreté.

Dans les banlieues populaires de Harare, l’ordinaire se compose d’une bouillie de mil, le « pap », avec un peu de sauce, quelques herbes et des lectures prolongées de la Bible, pour se donner des nourritures au moins spirituelles. Le Zimbabwe bat des records d’hyperinflation avec un taux de 231 millions % en 2008, ainsi que de chômage avec 95 % des actifs en 2009, année durant laquelle la devise nationale, le dollar zimbabwéen, a cessé de circuler, remplacé par le dollar américain et le rand sud-africain. Les cadres du pays avaient déjà commencé à émigrer dans les années 1990 pour enseigner au Royaume-Uni ou servir de médecins et d’infirmières dans les hôpitaux de l’ancienne puissance coloniale.

 

LES BULLDOZERS CONTRE L'OPPOSITION

À partir de 2001, la population émigre en masse – plus de 3 millions de personnes – vers l’Afrique du Sud, aggravant les problèmes sociaux de ce grand voisin et s’y exposant à des vagues de violences xénophobes. Le régime de Harare, à court de soutiens étrangers, s’est d’abord employé à faire payer ses amis sud-africains de l’ANC pour ses factures d’électricité, puis s’est tourné vers la Libye de Kadhafi et la Chine pour éponger sa dette publique (45,4 % du PIB en 2016). Le tout, en s’obstinant dans la voie populiste, avec « l’indigénisation » d’autres secteurs de l’économie – notamment des mines, qui deviennent le principal moteur de l’économie.

D’élections truquées en scrutins contestés, Robert Mugabe a réussi à se maintenir au pouvoir. Réélu avec 56 % des voix en 2002 et toujours prêt à user de la manière forte, il a envoyé en juin 2005 des bulldozers raser des quartiers entiers de Harare réputés acquis à l’opposition, poussant les populations à se disperser dans les provinces. Des violences politiques ont encore marqué la présidentielle de 2008, remportée au premier tour par Morgan Tsvangirai – lui-même apparu le visage tuméfié, après un passage à tabac par la police – avec 47,9 % contre 43,2 % des voix à la Zanu-PF.

L’opposition se retire du second tour en raison du risque de mort qu’elle fait encourir à ses militants, 86 d’entre eux ayant été tués durant la campagne. Robert Mugabe l’emporte avec 85,5 % des voix, alors que d’anciens ministres et cofondateurs de son propre parti l’appellent à se retirer. La crise est telle que sous la pression de l’Afrique du Sud et de la communauté internationale, Robert Mugabe accepte de former en février 2009 un gouvernement d’union nationale avec Morgan Tsvangirai, nommé Premier ministre.

Un mois plus tard, ce dernier réchappe à un mystérieux accident de voiture qui tue sa femme. Une réforme constitutionnelle fait passer le mandat présidentiel de six à cinq ans et supprime le poste de Premier ministre, juste avant la présidentielle de 2013, que Mugabe remporte avec 61 % des voix. L’opposition dénonce un fichier électoral tellement falsifié qu’il comprend un tiers d’électeurs morts ou âgés de plus de 120 ans, dans un pays où l’espérance de vie plafonne à 57 ans, en raison d’un très fort taux de prévalence du Sida. Pas moins de 1 million de personnes, dans les villes notamment, auraient été empêchées de voter.

Seule l’Union africaine (UA) a été autorisée à déployer des observateurs, qui concluent à une élection qui aurait « pu être mieux organisée, mais a été libre et juste ». Déployant une énergie hors norme pour contrôler l’appareil sécuritaire et empêcher la révolte au sein de son parti, Mugabe n’a jamais été renversé. Une menace de soulèvement avait été prise au sérieux lors de la présidentielle de 2002, sans se concrétiser, en partie en raison de la peur de la riposte. Déjà, à l’époque, l’opposant Morgan Tsvangirai craignait pour sa vie. Il s’était discrètement réfugié pendant le scrutin au dernier étage d’un grand hôtel à Harare, où se trouvait l’essentiel des envoyés spéciaux de la presse étrangère – ensuite interdits de séjour.

Dans les quartiers populaires, laminés par l’endémie du Sida (plus de 20 % de la population adulte), les électeurs avaient assisté, à la fois incrédules et désemparés, à l’annonce des résultats du scrutin, sans avoir la force physique d’envahir les rues, ni de mot d’ordre suffisamment ferme et courageux de la part des leaders du MDC – qui s’est ensuite divisé, donnant naissance à une dissidence.

La Zanu-PF, de son côté, n’en finit plus de se déchirer autour de la question de la succession. Un courant pro-Grace s’est formé, défendu par le président, mais les barons du régime veulent prendre la relève. Joice Mujuru, ancienne vice--présidente, a fondé son propre parti. Le vice-président Emmerson Mnangagwa, qui se positionne lui aussi comme successeur, est vivement contesté par une faction du parti dénommée Generation 40, qui lui reproche des réunions privées avec des dissidents de la Zanu-PF et l’accuse de comploter pour renverser Robert Mugabe. Ce dernier observe les joutes, se refuse de nommer lui-même un successeur, mais plaide pour qu’un poste de vice-présidence de la Zanu-PF soit occupé par une femme – sans dire s’il pense à la sienne…

Devenu un paria sur la scène internationale, Robert Mugabe est frappé par des sanctions qui ne lui font ni chaud ni froid. « Puisque le président Obama supporte les mariages entre personnes de même sexe, qu’il défend les homosexuels et apprécie les beaux visages, il est nécessaire que je me rende à Washington, que je me mette à genoux et que je lui demande sa main », a-t-il déclaré après la légalisation du mariage entre personnes du même sexe aux États-Unis. Il est allé déclarer en 2015 à New York, lors des assemblées annuelles des Nations unies, que les « Zimbabwéens ne sont pas des homosexuels », et s’est rendu à Paris fin 2016 pour la COP21. Il reste une icône africaine – même contestée (voir encadré). Élu début 2015 à la présidence tournante de l’Union africaine (UA), comme la tradition le veut pour chaque pays qui accueille un sommet de l’organisation panafricaine, il ne s’est pas seulement ridiculisé en s’endormant pendant des séances de travail.

Il s’est aussi pris les pieds le 4 février 2015 dans un tapis, à l’aéroport de Harare, de retour d’Addis-Abeba. Son service de presse n’a pas réussi à censurer l’image de sa chute, captée par les nombreux photographes présents, sommés d’effacer sur le champ tout cliché du président à genoux. Sa perte d’équilibre a néanmoins fait le tour du monde, incitant des esprits moqueurs à la détourner sur les réseaux sociaux. Jambes pliées et bras tendus, Robert Mugabe est ainsi apparu au creux d’une grosse vague sur une planche de surf, dans les starting-blocks à côté du coureur Usain Bolt ou sur une planche à roulette aux portes de la CPI. Une chute qui reste toute symbolique, même si beaucoup l’appellent de leurs vœux au Zimbabwe, sans vraiment la voir venir.

 

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