janvier 2017
BAMAKO

BIENVENUE AU SOMMET AFRIQUE-FRANCE !

Par Emmanuelle PONTIÉ
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Les 13 et 14 janvier, la capitale accueille le 27e Sommet  Afrique-France. Malgré les tensions persistantes au Nord, le pays affiche de réelles ambitions de développement,  et attend des retombées positives de cette rencontre.

Une pluie fine fait frissonner les flots du Djoliba. Rare à Bamako. Mais  en ce début novembre, la chaleur écrasante se dissipe par moments,  souvent le soir, au profit d’une petite brise salutaire. À l’image de  la capitale qui fait peau neuve, large, étendue, quadrillée par des  deux-roues affairés d’un point à l’autre des ponts qui enjambent  le fleuve, mais tout à coup jalonnée de chantiers routiers, d’hôtels qui s’élèvent  à vitesse grand V ou d’un terminal supplémentaire à l’aéroport.

Les bas-côtés des  principaux axes, historiquement jonchés de petits commerces de fortune et d’étals informels enchevêtrés les uns dans les autres, ont été « déguerpis », et les quelques  gravats qui restent devraient faire place à des trottoirs propres, délimités, sécurisés.

L’accélération de ces embellissements urbains a une raison : la capitale malienne accueille les 13 et 14 janvier le 27e Sommet Afrique-FranceUn événement  qui génère une légitime ébullition. À la direction du comité  national d’organisation, doté de 5 millions d’euros et piloté par Abdoullah Coulibaly, on attend entre 2 500 et 3 000 visiteurs sur quelques jours. On espère la présence d’une quarantaine de chefs d’États (25 avaient déjà confirmé fin octobre)  pour une soixantaine de délégations invitées au total. Tous  plancheront une journée sur le thème de cette édition : « Un  partenariat pour la paix et l’émergence ».  

En marge du Sommet, du 11 au 14 janvier, seront organisés  à Bamako, un Forum des femmes d’Afrique et de  France sur l’entrepreneuriat féminin dans le domaine de  l’agrobusiness, clé de l’émergence en Afrique ; un Forum de  la jeunesse africaine et française, en co-organisation avec le  Medef, qui fera suite au Forum de la jeunesse et l’entrepreneuriat Afrique-France des 6 et 7 décembre à Paris ; et un  Forum économique réunissant les organisations patronales  du continent et de l’Hexagone, sous la houlette du même  Medef.

Côté hébergement, au-delà des nouveaux hôtels et  diverses extensions d’établissements, 14 villas présidentielles seront aussi fin prêtes pour accueillir les chefs d’État. Les  véhicules de l’administration seront réquisitionnés pour la  plupart des transports. Et, bien sûr, le Centre international  de conférences de Bamako (CICB), coeur des interventions et  débats, fait peau neuve.

 

RENFORCEMENT SÉCURITAIRE  

Du côté du palais de Koulouba, on se réjouit d’accueillir  un événement qui remettra l’économie et le développement à  l’ordre du jour, alors que le Mali est régulièrement placé sous  les projecteurs pour des questions sécuritaires. Côté France,  avec sa date symbolique qui coïncide avec le troisième  anniversaire du lancement de l’opération militaire Serval  (mi-j anvier 2013), le Sommet maintenu au pays d’Ibrahim Boubacar Keïta contre vents et marées par le président François Hollande, est censé (re)souligner l’importance de l’engagement français dans la lutte antiterroriste au Sahel.

Jusqu’à la mi-novembre, et avant que le chef de l’État français ne  quitte la conférence sur le climat à Marrakech en lançant à ses  pairs africains : « À bientôt à Bamako ! », certains se demandaient  en effet si le Sommet aurait bien lieu au Mali. Au vu  de l’intensification des actions terroristes au Nord contre les  forces multinationales en présence en cette fin d’année, et  des attaques de plus en plus rapprochées de la capitale.

Le 7 novembre, une dizaine de djihadistes lourdement armés attaquaient la gendarmerie de Banamba, dans la région de  Koulikoro. Une semaine plus tôt, le braquage en plein jour  d’un client devant une banque, au coeur de Bamako, comme  l’attaque du poste de péage de Sanankoroba du 24 octobre,  avaient déjà fait monter le degré de psychose des habitants  de la ville.

Les Bamakois gardent toujours en mémoire le souvenir de l’attaque meurtrière du restaurant La Terrasse le 7 mars 2015 (5 morts), puis celle de l’hôtel Radisson Blu le 20 novembre 2015 (22 morts), revendiquée par le groupe armé djihadiste salafiste sahélien Al-Mourabitoune, dirigé par Mokhtar Belmokhtar, et affilié à Al-Qaïda au Maghreb  islamique (Aqmi).

« On fait face aujourd’hui à des menaces  multiformes. Il y a les différents groupes armés du Nord,  bien sûr, mais le grand banditisme se développe aussi sous  couvert de djihadisme, avec des braqueurs qui crient Allahu akbar avant de dépouiller le client d’une banque ! », résume  un homme politique malien.  

La situation sécuritaire au Mali, globalement, est encore  précaire. L’Accord de paix en mai 2015 entre l’État et la Coordination  des mouvements de l’Azawad (CMA), que certaines composantes rebelles n’avaient pas ratifié, peine encore à  être appliqué dans le Nord. Quelques zones restent inaccessibles pour l’armée nationale, et le déploiement des forces françaises Barkhane et des casques bleus de la Minusma se heurte régulièrement à des guérillas ou des attaques sporadiques, financées par des trafics en tous genres, et menées au  fin fond de zones immenses, souvent désertiques, difficiles à sécuriser.  

Le président « IBK », à la tête du Mali depuis septembre  2013, a hérité d’un pays qui sortait du coup d’État  du 22 mars 2012, date à laquelle le colonel Amadou Haya  Sanogo renversait le président Amadou Toumani Touré.  Depuis, il n’a pas ménagé ses efforts pour consolider l’unité  nationale.

« On a hérité d’un pays en guerre, et aujourd’hui, il  n’y a plus de belligérance sur notre territoire. La paix sociale  s’est réinstallée. Nous travaillons en priorité à la mobilité  de l’armée, dont les positions n’ont pratiquement pas bougé  depuis 2013, ce qui peut générer des conflits intercommunautaires.  L’outil militaire est en reconstruction », confie  Soumeylou Boubèye Maïga, secrétaire général de la Présidence.

Et malgré un contexte encore volatil au Nord, Bamako  a montré, durant les trois dernières années, d’étonnantes  aptitudes à résister, fonctionner, avancer. « Le gouvernement  fait beaucoup d’efforts pour alléger le coût de la vie. Nous dépensons 100 milliards de francs CFA par an pour soutenir le coût de la consommation en matière de produits de base. Comme la facturation de l’électricité, ramenée aux tarifs de  2007. Mais il faut comprendre que c’est un chantier difficile. Structurellement, la moitié de la population a moins de 18  ans et ne crée pas de richesses. En revanche, elle consomme  des équipements non marchands, comme la santé, l’éducation,  etc. Nous avons aussi beaucoup amélioré la transparence de notre gouvernance. On a ouvert nos livres à tout le monde. Peut-être trop ! Notre pays peut s’enorgueillir aujourd’hui d’être une vraie démocratie. Nous veillons aussi à prendre en compte l’émergence d’identités territoriales, tout en préservant l’intégrité nationale. Ce qui n’est pas une tâche aisée, pour un pays qui a sept frontières et joue forcément le rôle de caisse de résonance pour tous les problèmes de ses voisins », poursuit Soumeylou Boubèye Maïga.    

 

L’AGRICULTURE AU BEAU FIXE  

Il est vrai qu’à la veille du Sommet, quelques bons indices  mettent le Mali en valeur. L’édition 2017 du classement  « Doing Business » sur le climat des affaires dans le monde  parue le 27 octobre fait remonter le pays de deux points et le  place 20e sur 53 nations africaines.

Dans le domaine agricole,  clé de l’émergence locale selon la plupart des observateurs, la récolte céréalière 2016/2017 a atteint le chiffre record de 8,96 millions de tonnes, dont 2,81 millions de tonnes de riz, soit 20 % de hausse par rapport à la production de la saison précédente.

Au plan des investissements, la promesse hôtelière et ses multiples chantiers en cours augurent d’une certaine confiance en l’avenir, au moins pour le tourisme d’affaires, avant que les visiteurs en mal de paysages désertiques ou de culture touarègue puissent revenir. Et le quartier  des affaires ACI 2 000 s’assortit régulièrement de nouveaux sièges sociaux flambant neuf de grosses sociétés locales ou  internationales.  

En ville, on est davantage préoccupé par son quotidien  que par les préparatifs du Sommet. Chacun vaque à ses deux  ou trois activités, souvent dans l’informel, pour boucler les  fins de mois. Beaucoup aimeraient que certaines promesses  de campagne d’Ibrahim Boubacar Keïta soient plus rapidement  mises en oeuvre.  

 

L’AUTORITÉ DE L’ÉTAT  

On attend pêle-mêle des actions concrètes contre le  chômage, une amélioration de l’accès aux soins, une stabilisation  de la situation au Nord et l’application des Accords  de paix, enfin. Certains commentent les chantiers, dubitatifs…  

« On refait les routes et on déblaye les trottoirs, mais dès que le Sommet sera passé, tout va s’arrêter, c’est sûr ! »,  lance Oumarou, chauffeur, oubliant dans son emportement  qu’une route bitumée à neuf est un acquis censé durer… Un  homme d’affaires étranger, installé dans la capitale depuis  plus de cinq ans, explique cette mentalité bamakoise parfois contradictoire : « Les populations attendent davantage  d’autorité de l’État. Ici, tout va un peu à vau-l’eau, chacun fait ce qu’il veut. Mais cela ne date pas d’hier. Il n’y a pas de  sanctions contre la petite corruption, l’incivisme, les abus de  X ou Y. Et ceux-là même qui roulent sans phares, ne mettent  pas de casque quand ils roulent à moto, ne payent aucun  impôt ou déversent leurs ordures sur les trottoirs râlent toute  la journée sur le laxisme ambiant. C’est ça, le Mali. »

Finalement, c’est peut-être cette « mentalité » qui est à  l’origine de la réputation simple et décontractée des habitants de la capitale, reconnus sur le continent pour leur culture particulièrement chaleureuse et accueillante. La méfiance ou la suspicion ne font pas partie de leur ADN.  Les contrôles étaient encore il y a un an plutôt bienveillants, et les restaurants ou les hôtels ont mis du temps à décider  de fermer hermétiquement leurs portes, ou d’exiger que  les visiteurs soient scrupuleusement filtrés à l’entrée pour  avoir le droit de pénétrer dans les lieux publics.

Du maquis  à grillades jusqu’au restaurant chic gastronomique, en passant  par les établissements de loisirs où l’on va se détendre le week-end en bordure de fleuve, c’est aujourd’hui chose faite. Et ce point devrait être particulièrement renforcé lors de la rencontre Afrique-France. 2 000 policiers supplémentaires  étaient en formation fin octobre pour être opérationnels, et le volet sécurité sera soutenu par une coopération franco-malienne pour l’occasion. Sur la colline de Koulouba,  autour du chef de l’État, on a parfaitement conscience de l’enjeu, et on est décidé à ce que l’événement se déroule dans les meilleures conditions.

Le Sommet est très attendu en matière  de retombées positives, au plan politique et  économique, médiatique aussi. « Le thème  de cette édition et les mots “partenariat,  paix, émergence…” correspondent parfaitement  aux attentes du pays lui-même. On  pourrait penser que c’est du sur-mesure »,  commente un homme politique de la place.

Un partenariat  politique pour renforcer la paix au Nord et rétablir la sécurité  sur l’ensemble du territoire. Un partenariat économique pour  que ce grand pays de 1,24 million de km2, incontournable  carrefour du Sahel, tourne enfin la page, et vise l’émergence.

 Enfin, pour le président François Hollande, qui a annoncé le  1er décembre qu’il ne serait pas candidat à sa succession, le  Sommet sera certainement son dernier grand rendez-vous avec l’Afrique. Et l’occasion de célébrer l’un des points d’orgue  de sa politique étrangère : l’engagement au Sahel.

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