mars 2017
Yvan Gastaut

"Nous devons regarder notre passé colonial"

Par Hedi DAHMANI
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Historien, spécialiste de l’immigration, Yvan Gastaut est maître de conférences à l’université de Nice. Avec l’historien Pascal Blanchard et le géographe Hadrien Dubucs, il est le coauteur de l’Atlas des immigrations en France (voir AM n° 363). À l’heure où le passé colonial de l’Hexagone s’invite dans l’élection présidentielle, où la place de l’« identité française » est remise en question par ceux qui prédisent un déclin inévitable, notre témoin livre à AM une lecture qui tient moins de l’idéologie que des faits historiques. Afin de mieux appréhender la place réelle ou fantasmée de la figure altérée de l’étranger.
 
AM : Depuis une dizaine d’années, il y a différents débats, toujours ouverts, jamais clos, sur l’« identité nationale », l’« intégration »… Qu’en dit l’historien ?
Yvan Gastaut : L’intégration est un concept – un vocable, déjà – qui me semble dépassé. Pour deux raisons divergentes : d’un côté, il y a ceux qui, nés en France, considèrent à juste titre qu’il n’y a plus lieu de parler d’intégration puisqu’eux-mêmes ne sont pas des immigrés. Surtout lorsque l’on est de la quatrième ou cinquième génération ; et, de l’autre, des personnes qui pensent que l’intégration est un échec, et qu’il faut en revenir à des concepts tels que l’assimilation. Ce débat est donc aujourd’hui en friche car on ne sait trop quoi faire de la différence dans la société française actuelle. 
 
Est-ce un phénomène récent ou y a-t-il des précédents similaires ? 
Le sujet est ancien mais il recouvrait d’autres formes . Dans les années 1880, 1900, 1940, 1950, il était déjà question de la manière dont la France devait vivre avec les populations venues d’ailleurs, afin qu’elles s’enracinent, deviennent françaises. C’est un processus qui a pour grand point de départ la IIIe République qui, alors, forge cet État-nation qui fabrique et forme des Français à la chaîne dans un cadre de vie citoyenne.
 
Au summum de la puissance de la France, on a peine à imaginer qu’un débat politique ait porté sur « l’intégration des indigènes »…
Vous avez raison. Cette remarque apporte une question double, longtemps déconnectée, et qu’il faut absolument relier : au début de la IIIe République, il y a des migrants – Italiens, Polonais, Belges… – qui vivent en France et qui, d’une certaine manière, s’intègrent ; en parallèle, la colonisation se met en place, notamment en Afrique. Dans les débats politiques et intellectuels se développe un discours sur l’assimilation, c’est-à-dire cette croyance que la puissance de la France est telle que la colonisation permettra d’instaurer des « provinces françaises » dans lesquelles les populations pourraient s’assimiler. Cette forme de colonisation est alors un concept de gauche, radical-socialiste, qui véhicule l’idée de progrès – technologique, d’éducation mais aussi de religion – dans lequel le colonisé deviendrait français. Mais il s’inscrit parallèlement dans le droit fil de la théorie de l’inégalité des races car l’assimilation de l’autre passe par la puissance dominante et la race dominante qui est le Blanc, français, européen.
 
C’est Jules Ferry, en somme, qui parle du devoir de « civiliser les races inférieures »…
Oui, Jules Ferry est typiquement un homme de la gauche, socialiste ou radicale de l’époque, qui souhaite fabriquer la République, mettre en place une force publique d’éducation et de formation, développer le progrès social et aller vers des espaces qu’il faut coloniser. Une majorité dont il fait partie est convaincue de la supériorité raciale du Blanc et de l’Européen sur le Noir. À travers ce paradigme – les scientifiques d’alors le disent, les intellectuels le disent, les manuels scolaires l’écrivent –, la colonisation est vue comme un progrès. Et l’on occulte complètement ce que l’on sait aujourd’hui, c’est-à-dire qu’elle entraîne son lot de violences, de déculturation ou d’acculturation. Aller en Afrique relève d’une mission d’intérêt général, c’est porter la bonne parole. 
 
En visite à Alger, Emmanuel Macron a déclaré que la colonisation était un « crime contre l’humanité ». Qu’en est-il ? 
Il y a une vraie violence dans la colonisation, mais il ne s’agit généralement pas de crime contre l’humanité au sens où le but poursuivi mais n’est pas l’extermination d’une population. En revanche, la colonisation a engendré sans conteste des instants de grandes violences et des massacres. Et dans ce cadre-là, il faut mesurer l’impact des paroles de M. Macron. Il assène cela pour toucher des cibles et, j’imagine, tous ceux qui ont pu vivre la colonisation de manière douloureuse et personnelle. Mais lorsqu’il se rend dans le sud de la France, il est aussi brocardé par les pieds-noirs, qui ne considèrent pas avoir commis des crimes contre l’humanité. Cette position crée naturellement des clivages qui nous empêchent un peu de voir l’Histoire. Et nous contraint donc à regarder notre passé colonial, régulièrement convoqué. Car aujourd’hui, la question des immigrés, des migrants ou des réfugiés nous amène à devoir regarder ce passé colonial.
 
(...) 
 
Retrouvez l'intégralité de l'interview dans le dernier numéro d'Afrique Magazine. En kiosque.
 
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