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Édito

Après la France-Afrique

Par Zyad Limam - Publié en octobre 2021
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À Montpellier, le 8 octobre, dans ce « sommet » qui n’en sera pas vraiment un (aucun chef d’État n’est attendu dans le sud de la France), on parlera de refonder la relation France-Afrique, de la réinventer… On évoquera le renouvellement générationnel, la culture, les imaginaires communs. On cherchera surtout à se dire la vérité en face, sans la présence des chefs justement (qui seraient certainement les protecteurs du statu quo…). Achille Mbembe a recueilli et synthétisé le produit de plus de 66 débats préparatoires dans 12 pays africains. Il semblerait que ce soit musclé. Et l’écrivain camerounais s’apprête à les restituer, sans censure, face au président français.

Emmanuel Macron aime ce type d’échange « frontal ». Il pense que cela fait bouger les lignes. Le format de ce sommet original et ambitieux est à l’image de ce président de 43 ans. Un « produit » postcolonial, plus encore que Nicolas Sarkozy et François Hollande. Il est né en… 1977. Il ne porte pas le poids de l’histoire. Il n’est pas le prisonnier d’un appareil politique emberlificoté dans les méandres plus ou moins acceptables de la vieille Françafrique. Il a fait son stage pour l’ENA (École nationale d’administration) à l’ambassade de France à Abuja, et, pour l’avoir suivi, sur place, lors de son voyage à Lagos (juillet 2018), on peut témoigner de son absence de préjugés, de son empathie et de son ouverture à l’Afrique.

Macron cherche à échapper au modèle du passé, à dynamiser les échanges économiques, les partenariats, en traçant court, hors des « traditions » et des réseaux. Son univers précédant, celui des banques d’affaires, le pousse à trouver les solutions, les financements, à innover. La réforme du franc CFA est en cours. Les prêts et les crédits sont en constante augmentation. La France a ouvert ses horizons et cherche à nouer des alliances en Afrique anglophone, lusophone. Le président a multiplié la création d’organismes plus ou moins efficaces (plutôt moins que plus d’ailleurs) pour doper l’échange : Choose Africa, Digital Africa, le conseil présidentiel pour l’Afrique…

Emmanuel Macron veut aussi solder les comptes du passé, comme avec l’Algérie ou le Rwanda. Il s’est lancé dans une politique de restitution des oeuvres d’art. Et lors des derniers mois, la France a vécu au rythme de la Saison Africa2020. Plusieurs fois au cours de son quinquennat, Macron aura également évoqué le français comme une langue multiculturelle, commune à près de 700 millions de locuteurs, enrichie d’apports multiples.

Comme souvent avec le président français, il cherche à construire des relations personnelles (comme celles avec Alassane Ouattara, Mohamed Bazoum, Cyril Ramaphosa, et plus surprenante encore avec Paul Kagame) pour appuyer sa politique.

Comme souvent avec le président français, il cherche à parler franc, parfois trop franc, sur la responsabilité, sur la démographie, plus récemment sur le Mali ou l’Algérie, provoquant de sérieuses crises diplomatiques. On retrouve toute cette philosophie africaine dans le discours fondateur de Ouagadougou (novembre 2017). Il va séduire des étudiants remontés, par un mélange de provocation et de parler vrai : « Je considère que l’Afrique est tout simplement le continent central, global, incontournable, car c’est ici que se télescopent tous les défis contemporains. » Puis : « Je ne vous donne pas de leçon, je vous dis quelle sera ma part, je vous dis aussi avec beaucoup de franchise, quelle sera la vôtre. » Séquence conclue par le fameux : « Mais moi, je ne veux pas m’occuper de l’électricité dans les universités au Burkina Faso ! C’est le travail du président [Kaboré, ndlr] ! »

Pourtant, malgré cette politique de rupture à la fois sur le fond et sur la forme, l’image de la France se dégrade, et tout particulièrement en Afrique francophone. La relation franco-africaine est dense, ancienne. Marquée aux traumatismes de l’histoire qui l’ont fondée. Elle ne peut échapper au souvenir de l’esclavage (et qui a fait la fortune de grandes villes comme Bordeaux ou Nantes). Elle ne peut échapper à l’immense chapitre colonial (de 1830 à 1960), à la décolonisation plus ou moins brutale, au postcolonialisme qui nourrira fantasmes et réalités sur la fameuse Françafrique. La France s’est longtemps enrichie grâce à l’empire, et les luttes pour la libération ont été marquées par la violence, la répression. La France a « invité » sur son sol des centaines de milliers de travailleurs africains indépendants pour venir faire tourner ses usines. Des travailleurs qui n’ont pas eu la gratitude de la nation…

Le président français Emmanuel Macron lors de l’inauguration d’une centrale solaire à Zagtouli, près de Ouagadougou, au Burkina Faso, le 29 novembre 2017. LUDOVIC MARIN/POOL/REUTERS
Le président français Emmanuel Macron lors de l’inauguration d’une centrale solaire à Zagtouli, près de Ouagadougou, au Burkina Faso, le 29 novembre 2017. LUDOVIC MARIN/POOL/REUTERS

Il y a évidemment la personnalité du président Macron, cette manière de se mettre en scène, ce parler franc clivant. Cette manière également de choisir lui même ses interlocuteurs. Il y a la présence des troupes, les bases militaires. La guerre au Sahel, la lutte contre les djihadismes. Il y a « l’interventionnisme » français, reflet souvent, comme au Mali, de l’effondrement de l’État et des institutions locales. Il y a aussi évidemment l’instrumentalisation de « la France », de son rôle, de son importance par des forces populistes africaines, à la recherche d’un ennemi bien utile pour le peuple…

Il y a aussi le message implicite que renvoie la France des Lumières, via les télévisions, les réseaux sociaux, Internet. L’image du pays des droits de l’homme, de l’universalisme, minée en réalité par les discours lepéniste, zemmouriste, par le racisme ambiant et l’obsession identitaire. Et le repli.

Il y a enfin la question de l’immigration, de ces visas impossibles à obtenir, de ces études impossibles à poursuivre, et même de ces simples voyages d’agrément ou de tourisme impossibles à effectuer… Cette France-là, pourtant, attire toujours autant tous ceux qui, à Alger, à Casa, à Tunis, à Dakar, à Abidjan, ailleurs, sont prêts à affronter le désert et la mer pour changer de vie, se donner une chance. Et cette immigration chaotique, ininterrompue, ne fait que souligner l’incapacité de l’Afrique à garder ses propres enfants.

Les mythes sont tenaces. On parle encore de cette France superpuissance africaine, opérant comme bon lui semble et en particulier dans sa zone linguistique, son pré carré. La réalité économique est nettement plus contrastée. Les parts de marché des entreprises françaises en Afrique ont été divisées par deux depuis vingt ans. Les exportations françaises ont certes doublé, mais le marché a quadruplé. Paris a perdu son statut de premier fournisseur mondial de l’Afrique depuis 2007 au profit de la Chine. Et plus surprenant encore, son statut de premier fournisseur européen est remis en cause par… l’Allemagne. Mais aussi par les États-Unis, par les Pays-Bas, par la Turquie, et même par une puissance continentale, l’Afrique du Sud.

Le « décalage de réalité » est encore plus perceptible en matière de volume. La France est le cinquième exportateur mondial de biens et services (chiffre 2019, période pré-Covid-19). Elle exporte pour plus de 500 milliards d’euros par an. Le continent africain ne représente que 5,3 % de ce volume. Et les 15 pays de la zone franc, moins de 1 %. Les principaux pays partenaires sont le Maroc (18,9 % des exports), l’Algérie (18,4 %), la Tunisie (15,2 %), le Nigeria (8,5 %) et l’Afrique du Sud (5,8 %). Le premier pays de la zone franc, la Côte d’Ivoire, se situe à la neuvième position avec 3,8 % devant le Sénégal. Les investisseurs tricolores ne se bousculent pas non plus sur le continent. En 2019, l’Afrique n’accueillait que 4 % des IDE (investissements directs étrangers) français. Bien loin des pays de l’UE (67 %), de l’Amérique du Nord (17 %), de l’Asie (8 %), mais aussi de l’Amérique latine (5 %).

Ces chiffres permettent de mettre en perspective la réalité du couple France-Afrique. Pourtant, les champs d’évolution sont tangibles. Les années Macron auront permis de poser un premier changement de paradigme. De réorienter l’énergie et les débats vers l’investissement et les projets. Et pour peu que les entreprises et les décideurs « franco-africains » s’adaptent, qu’ils décident de s’impliquer dans des collaborations réellement communes, les options sont multiples, « co-profitables » : changement climatique, développement durable, gestion des cités, eau, co-investissement dans l’industrie, dans la transformation des produits africains, dans la production de vaccins, dans la lutte contre le Covid-19, dans la préparation aux prochaines pandémies…

La langue et la culture, ce socle issu d’une très longue histoire partagée (Saint Louis meurt en faisant le siège de Tunis, le 25 août 1270…), participent fortement à la création d’un espace commun, à défaut d’un « imaginaire commun ». La proximité est réelle. Le double miroir joue son rôle. On se regarde, on échange, on s’interpelle, on se métisse. On est loin de l’approche chinoise, centralisatrice, utilitariste et « sans curiosité » selon l’expression d’Achille Mbembe, ou de l’approche purement mercantile du monde anglo-saxon.

À Montpellier, les échanges seront donc certainement riches et motivants. Pourtant, on se dit aussi que ce débat est lui-même dépassé. Que les exigences du siècle et de l’avenir vont au-delà du cadre finalement étroit de la relation France-Afrique. Que l’on devrait penser stratégiquement, « dépasser Paris », imposer cette idée d’une boucle vertueuse entre l’Europe et l’Afrique, d’une alliance gagnant- gagnant de deux continents pour faire face aux nombreux défis. Et pour contribuer à la balance du monde.

Et que dans cette perspective, la France a son rôle à jouer, celui d’un pont pour favoriser ce lien. Et l’Afrique, une immense responsabilité. Celle d’exister par elle même, de faire valoir son poids stratégique, d’accentuer son autonomie, son intégration, de se développer plus rapidement, de créer les 450 millions d’emplois dont elle aura besoin d’ici à 2050, De libérer les énergies et les opportunités pour sa jeunesse. De réaliser pas à pas, mais de manière décisive, son potentiel. Et donc, de mieux se gouverner. 

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