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Bakary Sangaré, le pensionnaire africain

Par Michael.AYORINDE - Publié en février 2011
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Avant d’entrer dans la prestigieuse institution théâtrale, en 2002, où il s'est illustré depuis Papa doit manger, de Marie N’Diaye, jusqu'au Mariage de Figaro, de Beaumarchais, en passant par La Tempête, de Shakespeare, ce Malien au parcours prédestiné a longtemps été l’acteur fétiche de Peter Brook et n’a jamais cessé de se donner corps et âme au roulis incessant de la parole, du sens et de la gestuelle. Il se pose, là, n’importe où, grand et massif, le regard tourné vers un constant ailleurs. Il prend toujours un temps, pour répondre ou évoquer. La volonté de chercher le juste mot au tréfonds de lui-même pour que sa voix puisse être entendue.

« Mon enfance a été déterminante. Ce que je suis aujourd’hui prend racine dans l’histoire de ma naissance. Je suis le fils aîné d’un homme qui fut lui-même orphelin de père et de mère. D’un homme parti de rien. Ma venue au monde a été un cadeau pour lui. Je peux dire que j’ai de la chance, après la malchance de mon père. » Dans son village natal en pleine brousse, à quelque 200 km de Bamako, personne ne sait vraiment ce qu’il fait à Paris, ne l’a vu jouer au théâtre. « Je suis décalé et, en même temps, je vis un rêve. Mon métier m’apporte une richesse culturelle de l’esprit qui n’a aucun prix. » Combien a-t-il de frères et sœurs ? Il ne compte pas, c’est une vieille superstition. A-t-il lui-même, à « quarante années et quelques… », un fils à qui transmettre ? Chaque chose en son temps, le travail d’abord.

Tous les ans, il retourne chez lui, à Bafina, pour ne pas couper le lien avec son histoire. Essentiel. « Cela me permet de remettre les choses en place.
Quand tu sais d’où tu viens, tu peux aller n’importe où. » Les textes, il les rencontre, un peu naturellement, à l’école du village. Il se souvient, intarissable… Son instituteur, friand de littérature, est une sorte de Gargantua pour ses élèves. « Au petit matin, on quittait l’école pour aller en brousse. Le chant des oiseaux, l’observation des herbes ou des reptiles, tout faisait l’objet d’un cours… » Ce sont ses maîtres qui décèlent chez ce gamin maladroit quelque chose de particulier. Le talent de Bakary leur saute aux yeux. Et sa soif d’apprendre. En 1984, une bourse lui permet de s’envoler vers Paris : « Partir/Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères. » Cahier d'un retour au pays natal, d’Aimé Césaire. Un livre qui l’accompagne toujours. « Quand j’ai le vague à l’âme, je replonge dedans comme dans une fontaine de jouvence. Ce livre m’a aidé à m’affranchir de beaucoup de scories, à traverser les tempêtes. »

Sa force ? Il ne triche pas et fait tout avec son coeur. Et ses certitudes : « Si on croit à ce qu’on dit, alors il n’y a pas de limites. » Le cinéma ? Il a joué dans des films d’Idrissa Ouédraogo, de Claire Denis ou d’Arnaud Desplechin. Il en parle peu. « Je suis un peu indolent et je ne suis pas citadin du tout. Au fond, je suis un paysan, lourd et lent. »

Pour l’heure, il est Titus dans Bérénice, de Racine, mis en scène par le danseur et chorégraphe congolais Faustin Linyekula. À la Comédie-Française, puis au théâtre de Gennevilliers. Bakary Sangaré ne se cantonne pas aux rôles d’Africains. « Au théâtre, on est dans l’art du possible, on s’imagine à chaque fois que l’on vient de naître. Passer d’un monde à l’autre. » Dès qu’il entre en scène, c’est l’universalité du personnage qui s’impose. Énigmatique, il ne cesse d’évoquer le romancier américain, James Baldwin, qu’il cite, sans ambages : « Il faut gagner sa mort en faisant face au mystère de la vie. » À méditer.

Par Catherine Faye

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