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Edito

Changer le politique

Par Zyad Limam - Publié en novembre 2020

Si l’Afrique apparaît souvent comme une terre d’émergence économique, elle semble comme à l’arrêt sur le plan politique, paralysée par les enjeux de pouvoir, les rigidités internes, la faiblesse du débat démocratique. Chaque élection, chaque passation se présente comme un obstacle quasi insurmontable, un stupéfiant affrontement interne. Évidemment, le pouvoir reste une lutte. On ne gagne pas les sommets sans batailler, sans convaincre, sans alliances, sans manœuvres… Mais le pouvoir pour le pouvoir ne mène nulle part, sauf à la dictature, à la « démocrature ». Et à l’échec. Il nous faut sortir de ces paradigmes anciens, vermoulus, qui nous freinent, limitent notre progrès. Il nous faut changer le politique pour aller plus vite, plus loin, répondre aux attentes de centaines de millions d’Africains.

Si nous voulons avancer, il nous faut sortir de ces logiques identitaires, régionales et, disons le mot, ethniques. Sortir des antagonismes Sud-Nord, Est-Ouest, arrêter d’attiser le feu des origines pour générer du « bétail électoral ». Les frontières de nos États ne changeront pas. Qu’on le veuille ou non, il nous faut apprendre à vivre ensemble. Sortir des particularismes (« mon » village, « ma » ville, « ma » région…) pour valoriser l’idée de la nation. Des mécanismes institutionnels novateurs doivent être mis en place pour répartir les centres de pouvoir, associer toutes les composantes nationales. Réinventons le modèle démocratique occidental pour l’adapter aux particularismes de notre continent, africanisons positivement la gouvernance en quelque sorte. Cette ouverture, ce métissage politique et sociétal en Afrique est une urgence, pour s’éloigner des risques de fragmentation et de déstabilisation. Tout cela est particulièrement complexe, et j’espère ne pas être naïf. Mais l’Afrique est pauvre, elle a besoin de stabilité, de continuité dans l’effort. Et nous, nous avons un besoin existentiel d’être rassemblés face à l’immensité des défis qui s’imposent à nous : développement économique, investissement social, éducation, santé, eau, changement climatique, pandémies… Sans parler de la démographie. Nous serons plus ou moins 2 milliards en 2050…

Femmes et hommes politiques, élites économiques, société civile, organisations militantes, tous ont une immense responsabilité. À elles et eux de sortir de l’affrontement moyenâgeux de personne à personne. Et de venir placer les débats sur le fond. Changer la politique, c’est enfin parler projets, programmes, idées, prendre l’opinion et la société à témoin : quelle politique économique faut-il mettre en œuvre ? Quelle fiscalité ? Quelle politique d’éducation, de santé ? Quelles réformes sociétales importantes (le mariage, le divorce, les libertés sexuelles, l’héritage, l’égalité femmes-hommes…) ? Quel mode de scrutin, quelle construction institutionnelle ? Une discussion, un échange politique justement, et adulte, pour sortir des affrontements stériles et régressifs. Et pour que les citoyens puissent jouer leur rôle, choisir de la manière la plus éclairée possible un chemin de gouvernance.

Justement, au moment où j’écris ces lignes, début novembre, la Côte d’Ivoire sort difficilement de l’élection présidentielle. Les tensions sont maximales. Et pourtant, voilà un pays stratégique qui pourrait vite s’inscrire dans cette dynamique de rénovation du politique. Les rigidités identitaires sont là, puissantes, mais il y a aussi une ambition nationale, un développement économique rapide, un projet pour les dix ans qui viennent, une société civile qui s’organise. L’architecture constitutionnelle permettrait une répartition des centres de pouvoir. Le président Alassane Ouattara et son parti, le RHDP, cherchent à sortir des clivages traditionnels. On parle rajeunissement, nouvelles élites. Du côté de l’opposition, de nouveaux visages, plus jeunes aussi, cherchent à émerger, sur des thématiques de gouvernance, loin des vieux comptes du passé. Un consensus est possible. Le chemin à Abidjan, comme ailleurs, est très étroit, le processus fragile. Mais nous n’avons pas le choix. Pour changer l’Afrique, il faut transformer le politique. 

 

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