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COUTUMES

Chefferies, au cœur de l’histoire

Par François.BAMBOU - Publié en février 2016
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La photographie, prise le 26 mai 2003 et publiée le 4 juin par le quotidien Mutations, avait beaucoup choqué. On y voyait le préfet du département du Mayo-Rey à genoux devant le lamido (chef traditionnel) de Rey Bouba, lui-même à son aise dans un fauteuil, en présence du ministre de l’Administration territoriale. « La République à genoux », s’était indigné le journal. L’histoire, restée dans les mémoires, donne toute la mesure de la survivance et de l’influence des chefferies traditionnelles, malgré la forme républicaine de l’État qui fait d’elles des relais de l’administration – et non l’inverse. Particulièrement redouté pour la brutalité de ses hommes, le lamido de Rey Bouba a su garder sa toute-puissance sur son royaume, considéré par beaucoup comme un État dans l’État. Les responsables administratifs de la zone n’ont pas d’autre choix que de lui faire allégeance, voire de l’aider à renforcer son emprise sur son territoire et ses populations. Ainsi peut-il à sa guise lever l’impôt sur le bétail, les récoltes et autres biens, en s’appuyant sur des vassaux, les dougaris, intouchables malgré les nombreuses exactions relayées par les populations.

Si, dans le reste du pays, les quelque 2 000 autres chefs n’ont pas une mainmise aussi étendue, ils ont néanmoins gardé une influence importante. Et le pouvoir a choisi de s’appuyer sur eux. Pour la plupart créées il y a plusieurs siècles au fil des guerres d’expansion ou de sécession, les chefferies authentiques présentent des caractéristiques communes, que détaille le professeur Jean Takougang, expert en dialogue social : des institutions coutumières fonctionnelles, une population qui partage généralement la même langue et la même histoire, des us et des coutumes millénaires, une unité politique scellée autour d’un chef qui jouit parfois d’une quasi-dévotion. « C’est un véritable souverain qui règne à vie et qui, à sa mort, est automatiquement remplacé de façon héréditaire par un de ses fils ou, le cas échéant, par des collatéraux. Il dispose d’une autorité qui n’est pas fondée sur la force, mais sur une adhésion légitimée par la tradition et justifiée par l’ordre naturel et divin », explique l’enseignant.

Pour autant, la stabilisation et la codification de ce système de royauté, et l’établissement d’un mode de collaboration avec l’État, ne furent pas un long fleuve tranquille. Soucieuse de jeter les bases d’une nation unique camerounaise, l’administration coloniale a agrégé une multitude de « royaumes » pour la plupart structurés en micro-États. Comme l’évoque l’historien Dieudonné Feugaing dans la revue Ecovox, « pendant la période coloniale déjà, les Européens, dans leurs rapports avec la population, firent appel aux chefs locaux. Chez les Bamilékés, les Bamouns et dans le nord du Cameroun, on confirma leurs pouvoirs, dans la mesure même où ils se montraient dociles. Au cas où ils se révélaient trop indépendants de la puissance coloniale, ils étaient déposés et remplacés par un autre membre de leur famille ou par quelqu’un qui n’était pas forcément issu de la famille traditionnellement héritière du pouvoir ». Il en fut ainsi du sultan de Mora, Oumar Adjara, remplacé en 1922 par Amada, son quatrième fils, qui fut déposé en 1924 pour « incapacité politique nuisible à notre action civilisatrice ». Le roi Njoya, sultan des Bamouns, fut, quant à lui exilé à Yaoundé en 1931. L’historien explique également que « dans le centre et le Sud, où le système des chefferies n’était pas répandu, on créa de toutes pièces les chefs du village et des chefs d’ethnie. L’exemple le plus célèbre est celui de Charles Atangana, déjà nommé en 1912 chef des Ewondos, que les Français réintégrèrent par la suite dans son ancien pouvoir, en lui confiant également autorité sur la tribu bané. Tous ces chefs devaient entre autres recruter la main-d’œuvre pour les grands travaux, percevoir les impôts et les taxes, encadrer les populations, etc. ».

« UN PÔLE DE RÉSISTANCE »
Pour l’ex-parlementaire Évariste Fopoussi Fotso, auteur de l’ouvrage intitulé Faut-il brûler les chefferies traditionnelles ? (paru au Cameroun), « loin d’être anachronique comme beaucoup le croient, la chefferie, par la solidité de ses fondements philosophiques et institutionnels, sa proximité avec le peuple, son fonctionnement globalement en conformité avec les principes élémentaires de la démocratie, constitue jusqu’ici l’un des rares pôles de résistance des valeurs civilisationnelles africaines aux prétentions hégémoniques de l’Occident ». Elle « démontre son enracinement dans l’âme africaine, sa capacité à marquer durablement l’homme » au moyen d’un pouvoir « qui combine harmonieusement la sacralisation de l’autorité et la recherche permanente de la légitimation populaire ».

DIMENSION FOLKLORIQUE
Une vision onirique que ne partagent pas certains intellectuels, qui s’interrogent notamment sur l’utilité de cette institution dans un État républicain avec des préfectures, des communes et des responsables locaux dont la légitimité, issue d’un décret ou d’une élection, suffit à emporter la collaboration des citoyens. Il s’agit donc désormais, estime le philosophe Guillaume-Henri Ngnépi, de chefferies d’opérette, en grande partie vidées de leur substance. Cette analyse est confortée par le pouvoir que s’est donné l’État de blâmer, suspendre, voire destituer un chef. Cette dernière procédure est rarissime dans les zones comme l’Ouest ou le Nord, où les chefferies dynastiques ont gardé un pouvoir symbolique fort. Mais dans d’autres contrées, où l’autorité du chef a toujours été légère, les changements de souverains voire de dynasties sont courants.

Pour mettre de l’ordre dans cette nuée de micro-États avec leurs propres lois et coutumes, la législation du pays a dû les classer par ordre d’importance, selon leur emprise territoriale et leur force démographique. Un décret du 15 juillet 1977 fait du chef un auxiliaire de l’administration. Placé sous l’autorité du ministère de l’Administration territoriale, il est chargé de transmettre aux populations les directives des autorités, de veiller à leur application, de participer au maintien de l’ordre public, de contribuer au développement économique, social et culturel. Il est également un officier d’état civil qui peut établir et signer des actes de naissance et de décès dans son village, et célébrer des mariages. Enfin, comme juge, il peut diriger le tribunal coutumier sur des questions de mariage, de sorcellerie ou de litiges fonciers. Par le passé, d’ailleurs, les chefs devaient collecter l’impôt forfaitaire auprès des populations pour le reverser au Trésor public, avant que cette taxe ne soit supprimée.

Aujourd’hui, une forme de symbiose entre l’État et les autorités traditionnelles s’est renforcée, avec l’institution, en 2013, d’un salaire pour les chefs. Un choix judicieux – même si certains désapprouvent   l’ampleur de la dépense – pour une collaboration utile entre tradition et modernité, et surtout garante d’une paix si chère au pays.

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