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Hommage

Christian Tumi
Un apôtre de la paix au Cameroun

Par Emmanuelle Pontié - Publié en avril 2021
(avec François Bambou)
Christian Tumi
Christian Tumi. DR 

L’archevêque émérite de Douala s’est éteint le 3 avril à 90 ans. Et avec lui, l’une des figures les plus emblématiques de la lutte pour la démocratie et les libertés au pays de Paul Biya. Il aura notamment lutté jusqu’au bout pour le retour au calme dans les zones anglophones.

Malgré le conflit armé, il avait assez de cran pour se rendre encore régulièrement à Kikaikelaki, le village où il est né le 15 octobre 1930, dans la banlieue de Kumbo, une zone située au cœur du Nord-Ouest anglophone, où les rebelles séparatistes sévissent depuis près de six ans. En novembre 2020, ces derniers le capturent et le détiennent durant 24 heures. Une vidéo virale le montrera dans le camp de ses ravisseurs, en pleine forêt, leur expliquant calmement que l’insurrection séparatiste armée était vouée à l’échec et qu’ils feraient mieux de militer pacifiquement pour le fédéralisme.

Depuis son décès à Douala, dans la nuit du 2 au 3 avril, l’archevêque émérite de Douala, et seul cardinal du pays, est célébré par les hommages de toutes les chapelles politiques, y compris celles du pouvoir, dont il était depuis toujours le poil à gratter. Il était l’une des figures, et peut-être la seule au Cameroun, unanimement respectée. Pour son courage, son intégrité et sa franchise. Que l’on adhère ou pas à ses positions.

Anglophone mais s’exprimant parfaitement en français, il fut la principale attraction des médias lors du Grand dialogue national, qui s’est déroulé du 30 septembre au 4 octobre 2019 à Yaoundé. Sa présence à ce conclave, organisé pour débattre de la crise anglophone et formuler des solutions, était une sorte de trophée pour le gouvernement, soucieux d’attester de la réussite de ces assises. Et sûrement le signe, à la suite de sa rencontre avec le Premier ministre Joseph Dion Nguté en août 2019, que Yaoundé savait aussi l’écouter. Même si l’archevêque avait, depuis le début de cette insurrection séparatiste, exprimé des positions plutôt embarrassantes pour le régime. Au sein du pouvoir, on le soupçonnait de soutenir les séparatistes, tandis que ces derniers lui reprochaient sa mollesse vis-à-vis du gouvernement. Vent debout contre le séparatisme, il prônait plutôt un retour au fédéralisme.

Ce dont ni les sécessionnistes ni le gouvernement défenseur de l’État unitaire ne voulaient entendre parler. Il aura œuvré sans relâche, et finalement en vain, pour un dialogue entre les composantes anglophones d’abord, puis entre les rebelles des régions du Nord et du Sud-Ouest et le pouvoir francophone de Yaoundé. Lui qui, jeune prêtre, avait étudié en France puis en Suisse pour obtenir son doctorat en philosophie, et qui en cinquante ans de carrière a surtout travaillé dans des villes francophones plutôt rudes (évêque de Yagoua à l’Extrême-Nord, archevêque de Garoua au Nord, puis de Douala, la frondeuse capitale économique), a toujours clamé son engagement pour un Cameroun fier de sa diversité et de son bilinguisme, indivisible, mais fédéral : « À la réunification, en 1961, j’avais 32 ans. En votant pour le “oui”, nous avons fondé un pays diversifié mais uni. Dans notre esprit, il s’agissait d’une République fédérale. »

Considéré comme prêtre opposant par les supporters du président Paul Biya, il avait ce don pour les petites phrases qui faisaient bondir les partisans du régime. Lorsque Paul Biya est réélu en 2004, la Conférence épiscopale nationale du Cameroun le félicite. Le cardinal Tumi, lui, est à tout le moins réservé : « Selon le rapport que j’ai reçu des observateurs catholiques, il faut qualifier ces élections, ce scrutin, comme une mascarade électorale. » En décembre 2020, il accordait une dernière interview à l’agence de presse russe Sputnik et renchérissait : « Je crois que le chef de l’État a déjà épuisé toutes ses possibilités. À vrai dire, si j’étais à sa place, je donnerais ma démission. Chaque fois que j’ai rencontré le président de la République, je lui ai dit ce que je pensais. Avant qu’il ne soit réélu en octobre 2018, je lui avais dit que si j’étais à sa place, je ne me représenterais plus à une élection. » Il en a toujours été ainsi de ses rapports avec les pouvoirs. Il était auparavant tout aussi « franc » vis-à-vis du très redouté président Ahidjo.

Christian Tumi était toutefois opposé à un changement de régime par la force. Il l’a réaffirmé en 2011 à l’issue de la présidentielle qui avait reconduit Paul Biya pour son sixième mandat, alors qu’on lui demandait s’il croyait à une alternance par les urnes : « La violence ne résout rien ! Quand une guerre civile éclate, ce sont souvent les innocents qui meurent avec des enfants sur le dos. Nous préférons continuer comme ça, car ça va changer un jour, cette situation n’est pas permanente. » À Yaoundé, on regrette aujourd’hui un interlocuteur de poids : « Un chantre de la paix, une référence, sans mêler la politique à tout ça », déclare un proche d’Etoudi. Le président Paul Biya, le 5 avril, écrivait dans un communiqué de condoléances à Monseigneur Samuel Kleda, son remplaçant à l'archidiocèse de Douala : « Le message de paix, d’amour et de progrès qu’il a porté tout au long de son ministère pastoral résonnera à jamais dans nos mémoires ».

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