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Interview

Dalila Kerchouche
enquête sur le plaisir féminin

Par Astrid Krivian - Publié en mai 2021
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Après Espionnes (2016), la journaliste et autrice française publie Sexploratrices. Elle y rencontre des femmes émancipées, résilientes, qui se réapproprient leur puissance sexuelle, leur désir, en brisant les normes patriarcales.

AM : Qui sont les « sexploratrices » de votre livre ?

Dalila
PASCAL ITO © FLAMMARION

Dalila Kerchouche : Ces femmes inspirantes, de milieux sociaux et âges différents, sont dans une quête d’émancipation, explorant avec leur corps et leur esprit leur sexualité. Selon moi, devenir une « sexploratrice » – synonyme de panache, d’audace, de liberté –, c’est mettre sa sexualité en mouvement, sonder ses zones de fragilité, blessées, se questionner sur notre héritage… Notamment sur notre « arbre gynécologique », notion de la gynécologue Danièle Flaumenbaum, qui s’intéresse à quels schémas sexuels nous sont transmis à travers les femmes de notre lignée. C’est important d’en avoir conscience. On sous-estime l’impact de la sexualité dans la construction psychique d’un individu. Or, aujourd’hui, à l’adolescence, elle se réalise dans une solitude, pétrie de non-dits, de tabous, un demi-siècle après la révolution sexuelle des années 1970 ! La clé est de remettre de la réflexion, de l’introspection, de la poésie, de la relation, de l’émotion dans sa sexualité. C’est primordial pour se sentir complète. Il faut rompre avec ces féminités amputées, amoindries, contrôlées, afin de retrouver sa puissance intime et prendre toute sa place dans la société. C’est aussi une quête existentielle et identitaire. L’enjeu, à la fois intime et sociétal, est colossal.

Vous parlez d’un sexe féminin universellement meurtri…

La sexualité féminine s’est construite sur des traumatismes, une civilisation du viol, rappelle la psychiatre Muriel Salmona. Le mouvement #MeToo a permis de mettre des mots sur ces atteintes à l’intégrité que les femmes ont toutes vécues, traversées, sans en avoir conscience ni oser le dire. Tourmenté depuis des siècles, le corps féminin fait l’objet de privation, d’instrumentalisation, d’objectification. Des clichés maintiennent les femmes dans une ignorance dangereuse de leur corps. Et non, elles ne sont pas des réceptacles passifs pour le plaisir masculin. La plupart de celles que j’ai rencontrées se sont construites par rapport au regard de l’homme, lequel les « validerait ». Mais le corps des femmes n’est pas un bien public que chacun aurait le droit de juger ! Un contrôle social s’exerce fortement sur elles, encore aujourd’hui, et définit les limites de la morale et de la pudeur. S’émanciper, c’est déconstruire ces normes qui entravent la quête de notre plaisir, la construction et l’expression d’une sexualité singulière, individuelle. C’est un livre sur les sexualités féminines. Les affranchies sexuellement sont encore stigmatisées, car la peur millénaire du plaisir féminin persiste. Une femme qui jouit, qui assume sa libido est puissante, libre, indépendante, insoumise, à l’écoute de ses désirs. C’est dangereux pour l’ordre social.

Qu’avez-vous découvert à ce sujet ?

DR
DALILA KERCHOUCHE, Sexploratrices : À la conquête
du plaisir, Flammarion, 320 pages, 19,90 €. EDITIONS FLAMMARION

La sexualité est un univers très vaste, à l’opposé de la vision conventionnelle, normative, assez étriquée et pauvre que j’en avais – génitale, mécanique, physiologique. C’est un art, qui prend différentes formes d’expression. Les représentations classiques véhiculées par le cinéma ou la publicité sont très influencées par la pornographie, le consumérisme, la logique utilitariste : la course à l’orgasme, la jouissance à tout prix, utiliser l’autre pour son propre plaisir. Il manque la rencontre, la relation, la dimension émotionnelle, spirituelle, créative, lumineuse, joyeuse… Toutes ces dimensions sont explorées à travers ces témoignages. Une deuxième révolution sexuelle est en marche depuis quelques années. On voit se multiplier les conférences et ateliers dédiés au plaisir féminin, à l’épanouissement intime, les comptes Instagram autour du clitoris, de la vulve… Les jeunes femmes sont très mobilisées et engagées pour revendiquer cette réappropriation de leur plaisir et de leur sexualité.

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