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David Van Reybrouck

Par Sabine.CESSOU - Publié en avril 2016
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HISTORIEN, ARCHÉOLOGUE ET ÉCRIVAIN

« Les élections les plus compliquées du monde »

Ex-universitaire devenu romancier et dramaturge, il est l’auteur de Congo, une histoire (Actes Sud, 2012), best-seller international qui retrace 90 000 ans d’histoire, de la préhistoire à l’ère Kabila.

L’ÉLITE DU PAYS écrème la rente que représente l’exportation des matières premières, sans aucun sens de l’intérêt général. Tant que l’argent arrive d’en haut, pourquoi se soucier du bas ? Il faut certes faire mine de s’en soucier un peu, parce que le monde semble tenir à des élections… Il s’agit d’obtenir ce mandat populaire de temps à autre – non pas pour connaître la volonté réelle du peuple, mais pour apaiser les exigences des puissances occidentales et continuer à faire des affaires.

En RDC, les élections ne servent nullement à l’expression de la volonté du peuple, mais d’abord et avant tout à l’apaisement des ministres européens du Développement ! Dans ces conditions, l’eau douce et l’électricité propre, nouveaux potentiels, ne vont pas plus enrichir le pays que l’uranium ou le coltan. C’est la tragédie congolaise. Tant que l’État ne redistribue pas vers la société, les citoyens se trouvent livrés à une débrouillardise infinie, dans un système cruel où la corruption est généralisée.

Construire l’État reste l’enjeu majeur – un État qui inspire la confiance, y compris à son propre chef au moment de partir et de toucher sa retraite, et qui soit capable de redistribuer les richesses et le bien-être. Le système patrimonial qui a prévalu dans l’Europe féodale est toujours en vigueur en Afrique. On donne un peu, en échange d’une forme de loyauté. Les pauvres ont toujours représenté une menace pour les riches. Dans le système classique féodal, l’aumône donnée par le duc ou le comte achète une forme d’allégeance et de paix sociale, dans laquelle le pauvre promet de ne pas attaquer le riche.

Les systèmes moderne et féodal coexistent en RDC, comme dans bien des pays du continent, avec une complexité qui dépasse l’entendement des experts du développement. Un ministre ou un député va trouver des fonds dans le système formel – les caisses de l’État – pour les distribuer ensuite dans le système informel et asseoir sa popularité. Mobutu était souvent présenté comme un « kleptocrate », mais des milliers de personnes mangeaient dans la paume de sa main. Personne ne sortait jamais les mains vides de son palais. À son époque, tout un système se nourrissait des fonds publics.

Joseph Kabila est souvent décrit comme un « nouveau » Mobutu… Mais rien n’est simple en RDC : on trouve des personnes très corrompues au bas de l’échelle sociale, mais aussi des gens de grande qualité au sommet de l’État. Le simple fait que l’inflation soit contrôlée a de quoi impressionner, dans un pays qui a connu des taux ubuesques d’inflation galopante, et qui repose sur une économie informelle et dollarisée. Voilà quelques années que le dollar américain équivaut à 900 francs congolais. Autrement dit, le pouvoir d’achat a été maintenu – même s’il reste très limité et qu’on ne parle pas de s’acheter une chaîne stéréo. Ce résultat a été obtenu grâce au travail de l’actuel Premier ministre, Augustin Matata Ponyo.

Des jalons sont posés, même si les motifs d’inquiétude ne manquent pas. Dans l’optique de la présidentielle de 2016, le gouvernement a envoyé une mission de quatre conseillers au Burkina Faso pour se renseigner – avant la tempête qui a chassé en octobre 2014 Blaise Compaoré du pouvoir. Les conseillers sont rentrés à Kinshasa en suggérant que ce n’était pas une bonne idée de toucher à la Constitution… Nul ne sait ce qui va se produire. Le suspense reste entier. Je crains que des gens qui vivent maintenant aient disparu en 2017, sans être emportés par des morts naturelles. Les étudiants manifestent. Ils se trouvent à la tête des contestations, comme sous Mobutu, entraînant une réaction forte de l’appareil étatique. Le potentiel de subversion des étudiants s’avère d’autant plus fort que le pays a une population très jeune. À Goma et Bukavu, on a observé la Lutte pour le changement (Lucha), un mouvement qui combat de manière pacifique la corruption et la mauvaise gouvernance. Certains d’entre eux se trouvent en prison, mais ils font un travail formidable, en délivrant un message clair et constructif.

La RDC n’est pas un monde à part. Cette grande nation africaine appartient bel et bien à notre époque. Elle a même été à l’avant-garde des développements mondiaux depuis des décennies. C’est là que la guerre froide a commencé, avec l’appel à l’aide lancé en vain par Patrice Lumumba à Khrouchtchev. C’est là que se trouve la plus importante mission de maintien de la paix jamais déployée par les Nations unies, pour mettre un terme au premier conflit panafricain d’envergure. Et c’est de là que vient la première personne condamnée (Thomas Lubanga) par la Cour pénale internationale (CPI). Ce n’est pas non plus un hasard si la communauté internationale a dépensé de fortes sommes pour organiser, en 2011, les élections les plus coûteuses et les plus compliquées du monde…

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