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Édito

La France fracturée

Par Zyad Limam - Publié en mai 2022
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Le président Emmanuel Macron au Champ-de-Mars, à Paris, le soir de sa victoire, le 24 avril dernier. AMMAR ABD RABBO/ABACA
Le président Emmanuel Macron au Champ-de-Mars, à Paris, le soir de sa victoire, le 24 avril dernier. AMMAR ABD RABBO/ABACA

Emmanuel Macron… Tout de même, quel stupéfiant personnage.​​​​​​​ ​​​​​​​Un Rastignac des temps modernes, ambitieux, courageux, à la fois sincère et cynique, un pur produit de la méritocratie, capable de jongler à l’infini avec les concepts, un homme sans parti, jamais élu, et qui a pris de court tout le système politique français en 2017 pour devenir le plus jeune président de l’histoire de la République. Un chef sans véritable idéologie, adepte du « en même temps », penchant souvent à droite, plus rarement à gauche, écologique par idéal, sans l’être vraiment dans la pratique. Un chef qui se veut dans l’action, loin des saveurs et des délices de la politique politicienne, comme l’aimaient un Jacques Chirac ou un François Mitterrand… Un président décidé à rompre avec le poids de l’histoire, en particulier dans sa relation avec l’Afrique, à changer de génération, quitte à froisser les ego et les susceptibilités. Quitte aussi à beaucoup promettre (le discours de Ouagadougou), sans véritablement parvenir à inverser la donne. Un chef d’État finalement peu expérimenté qui affrontera au cours qu’un quinquennat brutal des crises majeures, systémiques, qui auraient pu l’emporter : celle des Gilets jaunes, véritablement soulèvement du peuple d’en bas, celle de la pandémie de Covid-19, celle enfin de la guerre, avec l’invasion de l’Ukraine et la menace aux portes du pays…

Et puis, la France ne l’aime pas, ce Rastignac justement, trop jeune, trop souriant, trop brillant, trop sûr de lui, « arrogant » donc. Ici, c’est le pays de l’égalité, fortement inscrite dans les gènes, depuis la Révolution de 1789. On n’aime pas ce qui dépasse, et ce qui se distingue. La France est rétive, éruptive, complexe, difficile à gouverner.

Et voilà pourtant que ce président au bout du rouleau, impopulaire, que l’on dit apolitique, est réélu, plutôt confortablement (58 %), repoussant à lui tout seul, et une fois encore, le danger d’une prise de pouvoir par le Rassemblement national de Marine Le Pen, explosif mélange entre l’extrême droite et la mayonnaise populiste… L’homme est habile, on ne demeure pas au pouvoir par hasard, il a du talent, mais la tâche qui l’attend pourrait paraître insurmontable.

Pour toute une partie de l’opinion, la France est un pays fini, en voie de déclassement, un pays envahi, un pays ultralibéral, limite antisocial. La vérité ou les vérités relatives ne changent rien à cette analyse à la hache. Oui, vivre en France, ce n’est pas le bonheur pour tous, ce n’est pas le monde idéal. Personne ne sous-estime le besoin de modernisation et de mise à niveau de pans entiers du système, l’éducation, la santé, la justice, la sécurité sociale, les retraites. Mais personne n’est d’accord sur la méthode et les objectifs. Et tout le monde finit par oublier, que même affaibli, ce système reste l’un de plus généreux et les plus efficaces au monde. La redistribution fonctionne tant bien que mal et, là encore, mieux que presque partout ailleurs, mais l’anxiété est générale. Les revenus de la très grande majorité des Français sont fragiles avec un salaire médian modeste (un peu en dessous de 2 000 euros), ce qui rend inabordable pour la plupart de vivre dans les grands centres urbains dynamiques. La question du pouvoir d’achat est posée pour une grande partie des classes moyennes et populaires. Question devenue d’autant plus urgente que la guerre en Ukraine provoque des secousses sismiques sur les marchés de l’énergie, de l’alimentation, de certaines matières premières stratégiques pour l’automobile, la construction… Le défi écologique bouleverse une jeunesse qui se demande dans quel monde brûlé elle vivra. La mondialisation a provoqué une délocalisation massive des emplois industriels. Cette même mondialisation accentue les fractures territoriales, avec des villes à l’avant-garde de la technologie, de l’innovation et des services, et d’autres qui dépérissent dans des territoires de seconde division, entourées de campagnes qui se dépeuplent…

L’incessante polémique sur l’immigration, largement factice et instrumentalisée par l’extrême droite, cache en réalité un débat autrement plus critique, celui d’un pays fracturé, qui perd son unicité, son sens du vivre-ensemble, son identité partagée. La France, « ce vieux pays d’un vieux continent », comme disait Dominique de Villepin, est en plein bouleversement, et la désorientation est générale. Pour reprendre le travail remarquable de Jérôme Fourquet*, paru en 2019, nous faisons face à « l’archipel français », où les habitants vivent sous un même drapeau, mais comme s’ils étaient sur des îles différentes, déconnectées les unes des autres, séparées par la mer. Les grandes matrices traditionnelles du vivre-ensemble ont explosé : la culture catholique tout d’abord, le cadre communiste/ouvriériste ensuite, les médias rassembleurs (comme les grandes chaînes de télévision)… Le cartésianisme scientifique et la démocratie représentative sont affaiblis par le relativisme, les théories du complot, les réseaux sociaux, les simplifications à outrance.

La destruction de ces matrices traditionnelles laisse place à l’individualisme, au particularisme, couplé à l’esprit de clan, à des groupes aux intérêts divergents. Avec des forces particulièrement structurantes : la sécession des élites et celle des populations immigrées. Les élites vivent dans un monde à part géographique, intellectuel et philosophique. Elles créent une grande partie de la richesse, elles se désolidarisent sans véritablement s’en rendre compte. Gentrification et carrés VIP s’imposent un peu partout. La rupture avec les classes populaires est consommée. On ne porte plus les mêmes prénoms, comme le souligne le travail de Jérôme Fourquet. Quant à la population immigrée d’origine arabo-musulmane (mais pas que), elle opère un formidable repli sur soi, conservateur et religieux. Elle tente de construire un Fort Knox culturel et identitaire. Les jeunes se marient de plus en plus entre eux. On sort de moins en moins de son quartier, ou des villes et régions où l’on peut se retrouver nombreux…

La politique elle-même s’adapte à ces fractures. Les grands partis ne sont plus représentatifs des intérêts des électeurs. De nouvelles grilles s’appliquent et s’affrontent dans un formidable chacun pour soi : « gagnant » ou « perdant», mondialisation ou souverainisme, Europe ou nation, grande ville ou périphérie, urbain ou rural, jeune ou retraité, etc.

Voilà le paysage. Avec un Emmanuel Macron, président réélu d’une nation sens dessus dessous, d’un pays profondément divisé, constitué d’archipels antagonistes, avec une extrême droite et une gauche populiste à des niveaux records. Il va falloir pour lui et pour tous, se réinventer, retrouver un chemin commun, un minimum de vivre-ensemble.

Peut-être faudrait-il alors justement rappeler quelques-unes des vérités ou des vérités relatives françaises. Rappeler que si la France est à bout de souffle, (elle n’est pas la seule), elle reste une grande nation. Elle a des ressources.

La France de 2022, avec ses 67 millions d’habitants, reste l’un des 10 pays les plus riches du monde (entre la 5e et la 7e place selon les calculs, à la même hauteur que l’Inde et son 1,3 milliard d’habitants…). C’est l’une des toutes premières puissances militaires, nucléaires et diplomatiques (près de 160 ambassades, juste derrière les États-Unis et la Chine). Elle dispose d’un réseau d’infrastructures quasiment inégalé. C’est l’un des pays les plus créatifs, l’un des tout premiers en matière d’investissement direct étranger. La France, c’est aussi un formidable soft power culturel, qui rayonne aux quatre coins du monde. Son PIB par habitant s’élève tout de même à près de 45 000 dollars par an (28e rang mondial). C’est la nation (avec le Danemark) qui consacre le plus de budget à la protection sociale. Ses dépenses publiques sociales représentent 31 % de son PIB (pas si mal pour un système supposé ultralibéral…). Lors de la pandémie de Covid-19, les mécanismes massifs de chômage partiel et d’aide aux entreprises ont protégé des millions de personnes et d’emplois… Le chômage baisse. Ah oui, et l’équipe de foot est championne du monde en titre. Et Paris accueillera les Jeux olympiques en 2024. Et plus de 50 millions de visiteurs étrangers viennent chaque année profiter des plaisirs de cette triste contrée… Et Paris est l’une des toutes « premières » capitales globales, au même titre que Londres ou New York. Et enfin, last but not least, on y fait encore beaucoup de bébés, ce qui reste un formidable signe de vitalité et de confiance dans l’avenir !

Et puis, sur l’immigration, ce triste serpent de mer de la pensée d’extrême droite, soyons clairs : la France a toujours été un pays d’immigration. Plus peut être que tout autre pays européen. Les Français, y compris les plus blancs « d’entre eux », sont le produit d’un immense brassage de gènes, de cultures et d’identités. Selon des études qui se recoupent, on peut estimer que deux personnes sur cinq sont issues de l’immigration sur trois générations. Disons 40 % des Français. Les immigrés, au sens légal et statistique, censés selon certains nous envahir de l’intérieur ou de l’extérieur, représentent aujourd’hui un peu moins de 10 % de la population. On est loin de la submersion. La France est la France, et qu’on le veuille ou non, elle est diverse, multiple, complexe, métissée. Ça devrait être une force. 

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