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CÉCILE FAKHOURY

« LA NOUVEAUTÉ, C’EST LE RAPPORT AU MONDE »

Par zlimam - Publié en août 2015
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C’est un élégant rectangle très design, épuré, au cœur du quartier de Cocody, à quelques centaines de mètres du fameux hôtel Ivoire. Nous sommes à Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire, et c’est ici qu’est née, en 2012, une galerie ambitieuse et avant-gardiste. 600 m2 dédiés à la création. Un espace pour artistes conf irmés, mais aussi pour de plus jeunes qui veulent leur place au soleil. Un lieu de découverte pour un publ ic nouveau et curieux, mais aussi un lieu d’exposition et de ventes pour des professionnels avertis. On y a retrouvé récemment une remarquable exposition sur Pascale Marthine Tayou, les œuvres de Vincent Michéa, ou celles d’Aboudia, celles de François-Xavier Gbré, de Jems Robert Koko Bi ou les portraits du jeune Ivoirien Yeanzi. Aux commandes, Cécile Fakhoury, jeune femme de l’art. Enfant d’une famille de galeristes, des stages à New York, à Paris, chez Sotheby’s. Et la rencontre avec Clyde, le fils de l’architecte de renom Pierre Fakhoury, qui l’amène vers Abidjan et l’Afrique. Entretien.

AM : Qu’est-ce qui vous a incitée à ouvrir la galerie Cécile Fakhoury, à Abidjan, en 2012 ?
Cécile Fakhoury : Je voyage en Côte d’Ivoire depuis une dizaine d’années et ce sont mes rencontres avec les artistes et mon installation dans ce pays qui m’ont poussée à développer un pareil projet. Abidjan est une ville en plein essor et un point névralgique de l’Afrique de l’Ouest. Il y a beaucoup de choses à faire ici en termes de culture et de marché.

Quel premier bilan pouvez-vous tirer ?
Je constate que le rayonnement et l’intérêt suscités par le marché de l’art contemporain en Afrique grandissent un peu plus chaque jour. Lorsque j’ai ouvert la galerie, je n’avais aucun moyen d’évaluer l’évolution probable de ce projet. Trois ans après, même si on dispose de peu de recul, je dirais que c’est un bilan très satisfaisant. Ces quelques années m’ont permis de mettre en place une structure dynamique avec l’organisation de cinq expositions par an, ainsi qu’une équipe efficace, de construire des échanges avec différents acteurs du milieu artistique africain, de développer une présence à l’étranger. Tout est encore à faire mais les bases sont posées.

Quel est le regard des Abidjanais/Ivoiriens ? Curiosité ? Incompréhension ? « Une affaire de Blancs » ?
En général il s’agit d’un public de plus en plus varié, curieux et désireux de voir se développer une scène culturelle dynamique. On peut penser que le « chantier de l’art » n’est pas la priorité dans un pays comme la Côte d’Ivoire. Mais je crois que c’est aujourd’hui qu’il faut agir, mettre sur pied des actions pertinentes, stimulantes et engagées. C’est un moyen de dialoguer, de proposer une autre lecture des choses, de ce qui se passe dans le monde et dans une ville comme Abidjan. Apporter une forme de débat par ce biais me semble important. Dès les premiers mois, nous avons bénéficié d’une bonne fréquentation et nous accueillons les soirs de vernissage jusqu’à 600 personnes. Nous organisons également des visites scolaires à l’occasion de chaque exposition pour sensibiliser les plus jeunes. Ce n’est pourtant pas encore une évidence pour tout le monde de franchir la porte d’une galerie.

Comment pourrait-on qualifier ce nouvel art contemporain africain ?
Ce qu’il y a de nouveau dans ce domaine, c’est son rapport au monde. En effet, l’intérêt croissant pour cette scène ainsi que le discours plus universel qu’africain de nombreux créateurs font émerger une réflexion bouillonnante. En voyageant sur le continent, j’ai eu l’opportunité de rencontrer des créateurs et de découvrir une richesse culturelle très forte. J’ai vécu ces rencontres comme de vrais chocs. Conscients de leurs origines, ces artistes s’en servent, puisent dedans et nous proposent quelque chose de réellement nouveau, une vision ouverte sur le monde.

On dit souvent que l’Afrique est un continent « traditionnel ». Comment le public local perçoit-il les œuvres contemporaines ?
Les mots « Afrique » et « traditionnel » ne traduisent pas assez les singularités existantes sur la scène actuelle. Il est vrai que l’aspect novateur de certaines œuvres ne trouve pas toujours un public informé et réceptif, mais c’est justement le rôle des différents acteurs du monde de l’art que de faire découvrir toutes ses formes et expressions. L’Afrique du Sud et le Maghreb sont déjà très dynamiques sur ce plan, il y a une multitude de galeries, musées, institutions. Ainsi leur public est-il peut-être déjà plus averti. Il existe également des structures et des actions comme le centre culturel Raw Material Company et la Biennale Dak’art à Dakar, Les Rencontres de Bamako au Mali, la Fondation Zinsou au Bénin, ou la Fondation Donwahi à Abidjan qui aident à développer les regards. À la galerie par exemple, nous avons monté en 2013 une exposition uniquement dédiée à la vidéo ; pour la plupart des visiteurs, il s’agissait de leur première rencontre avec ce média en tant qu’œuvre d’art. Cela a suscité beaucoup d’interrogations, un peu d’incompréhension mais ce qui l’emporte, c’est la découverte et l’échange issus de cette rencontre.

Vos acheteurs viennent-ils du continent ?
La majorité des collectionneurs de la galerie ne se trouvent pas en Afrique, mais des Ivoiriens de plus en plus nombreux, souvent jeunes, suivent notre travail et soutiennent nos artistes, et ce phénomène est encourageant. Je ne savais pas au début si nos propositions allaient trouver un marché localement, ce qui est une de nos volontés majeures. Et j’éprouve une vraie satisfaction lorsqu’une vente se conclut sur le territoire et que je sais que l’œuvre restera dans le pays.

On parle beaucoup de l’émergence de l’art contemporain africain à l’échelle internationale. Les manifestations se multiplient. Quelle est votre analyse ? Y a-t-il un véritable potentiel ?
Effectivement, l’on assiste à une multiplication de rendez-vous. L’un des récents événements porteurs est la foire 1:54 développée par Touria El Glaoui depuis 2013. Il s’agissait de la première foire d’art contemporain africain, dans un lieu prestigieux à Londres, Somerset House. Une deuxième édition s’est tenue en 2014 et cette année, le projet a été étendu à New York. Ce sont des choses pertinentes pour une galerie comme la mienne, c’est un moment où il est possible de rencontrer des acteurs du secteur, collectionneurs, musées, institutions venant du monde entier. Dès la première édition, 1:54 a suscité un intérêt formidable. Des manifestations similaires sont actuellement en train de voir le jour dans d’autres villes. Il ne faut pas non plus oublier de mentionner la présence de certains pays africains dans des biennales internationales comme celle de Venise. Aujourd’hui, comme nous en sommes encore aux débuts, ces événements fédérateurs ont un effet catalyseur et permettent des échanges qui n’avaient pas lieu précédemment. Indéniablement, la scène contemporaine africaine en a besoin.

Votre ligne éditoriale se définit en deux termes, « partage » et « universalité ». Dans la pratique comment ça fonctionne, dans le choix des artistes, la programmation ?
Chaque début de collaboration est une rencontre, une nouvelle aventure. Même si les artistes proposés par la galerie sont tous très différents, il y a un dénominateur commun qui est un langage universel. Pour beaucoup de personnes, l’art contemporain africain est facilement identifiable, coloré, folklorique, naïf ou encore traditionnel. Même si ça n’est pas faux, c’est une vision trop réductrice. Notre travail consiste à montrer la force et la pertinence des créateurs africains sur une scène internationale, leur capacité à dépasser les frontières, à être de leur temps.

Comment s’établit la cote d’un artiste contemporain africain ?
De la même manière que pour n’importe quel artiste dans le monde, sa cote s’établit en fonction de plusieurs critères : la trace qu’il pourrait laisser dans l’histoire de l’art, la qualité novatrice de son travail, sa différence, ses nouvelles formes esthétiques et conceptuelles. Elle peut également s’établir en fonction de l’offre et de la demande. Mais il est plus aisé, avec le recul des années, de saisir l’impact d’un artiste – et donc sa cote – d’une époque passée, que celui d’un plasticien vivant dont la création est en perpétuel mouvement. C’est tout le travail du galeriste, il doit croire dans les œuvres qu’il représente, croire en leur « fraîcheur » et prouver qu’elles peuvent durer et influer sur l’histoire de l’art. La présence de tel ou tel peintre, tel ou tel sculpteur dans des collections réputées, dans certaines expositions, dans certains fonds de musée, de fondation ou d’institution peut également faire évoluer une cote. Un dernier facteur est à prendre en considération : si l’artiste est présent sur le second marché, si, autrement dit, certaines de ses créations sont proposées lors de ventes aux enchères, sa valeur pourra évoluer en fonction des montants atteints.

Peut-on imaginer un jour un Africain au sommet commercial de l’art contemporain ?
Mais c’est déjà le cas ! Certains artistes africains sont déjà très cotés, comme El Anatsui, Julie Mehretu, Pascale Marthine Tayou ou Chris Ofili. Même si aujourd’hui, la création du continent est moins présente en termes de vente, les États-Unis, la Chine et le Royaume-Uni représentant 80 % du marché. Différents facteurs en gestation permettront à terme d’augmenter la présence du continent dans ce classement international. Une nouvelle cartographie se met doucement en place. Mon expérience de ce continent me laisse penser qu’il est en plein essor et que la culture, l’art et son marché grandiront dans son sillage.

Comment pourrait-on imaginer un soutien plus actif aux artistes africains ? Les aider à créer ? Leur donner le temps ?
Pour qu’ils puissent se positionner vraiment de manière forte, il faudrait plus de lieux d’exposition sur le continent, ce qui manque encore cruellement. Il y a une absence de structures, souvent de moyens. Il y a un besoin fondamental de rénover les musées et d’offrir à ces artistes la possibilité de se produire chez eux. Les gouvernements doivent aller dans ce sens. Aujourd’hui, il est primordial que les États mettent en place une politique d’acquisition. L’art contemporain africain doit exister par le biais d’expositions et par une volonté politique de collection et de conservation.

Quels sont les projets de la galerie, ses évolutions possibles ?
Comme vous l’aurez compris, mon but premier est d’offrir une bonne visibilité aux artistes de la galerie sur le continent africain, de les inscrire dans une globalité. De ce fait, je travaille également pour qu’ils soient présents dans d’autre pays d’Afrique et du monde, par le biais de foires internationales, de biennales ou de collaborations avec d‘autres institutions. Ces deux activités, locale et internationale, sont pour moi indissociables et se nourrissent l’une de l’autre. Dans les prochaines années, je souhaite créer de nouveaux liens avec d’autres artistes, multiplier les expositions et actions en Côte d’Ivoire et développer ma présence sur la scène internationale.

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