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Édito

La Tunisie,
suite et suite …

Par Zyad Limam - Publié en août 2022
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Voilà, les jeux sont (provisoirement) faits. Kaïs Saïed a fait adopter sa nouvelle constitution. La participation aura été faible, le débat largement tronqué. Mais il aura eu gain de cause. La Tunisie entre dans un nouveau régime, marqué par un pouvoir présidentiel fort, des contre-pouvoirs limités. On peut reconnaître au président de l’obstination, et suffisamment de sens politique pour s’imposer. Il a fait tomber la deuxième République sans coup férir, il est soutenu visiblement par l’appareil d’État. Que la deuxième République ait été un échec, personne véritablement ne le remet en cause, sauf ceux qui ont profité de ce modèle hybride pour prospérer. Et gouverner. Et s’enrichir. Difficile aussi de passer de plus d’un demi-siècle d’autoritarisme (Bourguiba, 1957-1987, et Ben Ali, 1987-2011) à une démocratie opérationnelle en un clin d’œil historique. Et puis, la révolution était multiple dans sa nature. Elle mobilisait des élites avant tout soucieuses de modernisation politique. Mais aussi des couches plus populaires, moins « politiques », qui aspiraient surtout à la dignité, à l’égalité, à la promotion économique.

Pourtant, le renouveau ne pourra pas venir en « relativisant » les acquis de la révolution. La Tunisie a besoin de centralité, d’autorité, d’une forme de discipline, mais pas aux dépens des idées démocratiques, du principe de justice équitable, de la liberté d’expression et du pluralisme. La Tunisie a besoin d’autorité, mais pas de l’autorité d’un seul homme, une sorte de raïs prodigieux et infaillible. Ce modèle-là a été expérimenté, et on connaît ses limites. Et la Tunisie a changé. Elle s’est complexifiée, politisée justement.

On peut aussi essayer de « limiter » la Tunisie à sa nature musulmane et arabe. Évidemment oui, mais pas seulement. Ce qui fait la richesse de la Tunisie, sa différence, son apport au monde, y compris au monde arabo-musulman, c’est sa diversité. Ses identités multiples. La Tunisie est arabo-musulmane, elle est méditerranéenne, africaine, elle est berbère, elle a une histoire juive et même chrétienne, elle fut Carthage, un empire, elle fut Rome aussi… Si l’on rejette cette fusion, on étrique la nation, on l’affaiblit. En l’assumant, on s’ouvre des portes sur le grand large. On se positionne comme une nation multiple, ouverte au dialogue, nécessaire et séduisante.

On peut souligner la souveraineté. Le nationalisme. C’est important. Chaque pays a droit au respect. Mais chaque pays doit mesurer sa marge de manœuvre. La Tunisie est fragile, épuisée par une décennie de désordre. Elle est endettée, elle est divisée. Le réalisme compte. Rompre avec les uns ou les autres, avec les États-Unis ou avec l’Europe (principaux marchés, principales sources de financement), relève de l’illusion dangereuse. La Tunisie est bordée de puissants voisins, l’Algérie, la Libye (avec le chaos permanent) et, au-delà de la Libye, par l’Égypte et les pays du Golfe. De puissants voisins qui cherchent à la rendre « compatible » avec leurs propres intérêts. La souveraineté, dans ce contexte, c’est l’agilité, la souplesse, en étant capable de dialoguer avec tous, de conforter cette place de nation ouverte, de nation carrefour.

Et puis, il y a un enjeu central, celui qui relie la révolution, les élites et le peuple. La Tunisie s’appauvrit. Son modèle social (santé, éducation, formation) se dégrade. Le pays s’endette, sans créer de valeur ajoutée. Le système est ancien, verrouillé par les monopoles de fait, le poids du secteur public, de l’État, des syndicats. La réforme économique est urgente pour sortir de cette spirale descendante. Et pour créer des emplois et de la richesse pour le peuple. La constitution, dans ce domaine, n’offre pas de solutions magiques. La lutte contre les corrupteurs ne définit pas un modèle nouveau, efficace, innovateur. Cette remise en cause, cette remise à niveau est la plus complexe, la plus exigeante. Parce que, disons-le, la Tunisie, idéalement placée, pourrait être riche.

L’histoire n’est pas écrite d’avance. La révolution continue son chemin. Dans ce chapitre, Kaïs Saïed cherche à parler au nom de ce peuple. Il est lui-même « peuple ». Il se sent légitime pour gouverner quasi seul. En étant ainsi au centre du jeu, le président assume une immense responsabilité. 

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