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Interview

Nicolas Bricas: «L’interdépendance est devenue une dépendance»

Socioéconomiste de l'alimentation au CIRAD

Par Cédric Gouverneur - Publié en août 2022
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Membre du panel international d’experts sur les systèmes alimentaires durables, le chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) souligne l’importance des facteurs structurels dans l’actuelle crise alimentaire.

AM : Vous expliquez que cette crise a des raisons plus profondes que le conflit en Ukraine.

Nicolas Bricas : Les prix du blé, du maïs et du riz grimpent depuis plus d’un an du fait de la hausse du tarif de l’énergie liée à la reprise post-Covid-19. L’industrialisation du système alimentaire est tributaire de ce dernier, de la culture mécanisée ou irriguée au transport, en passant par la chaîne du froid. Le prix des engrais chimiques est par exemple lié à celui du gaz. Même si demain le conflit en Ukraine prend fin et que le blé bloqué à Odessa est exporté, les prix alimentaires resteront élevés à cause de la crise énergétique.

Les leçons des précédentes crises alimentaires, en 2008 et 2011, ont-elles été tirées ?

À l’époque, en Afrique comme en Asie, la plupart des pays qui s’approvisionnaient sur le marché international ont pris conscience des risques. Ces crises furent des premières sonnettes d’alarme. Mais le système pâtit de beaucoup d’inertie : on ne relance pas du jour au lendemain la production agricole. Cela exige des capacités de recherche, des filières organisées, du crédit, etc. Le choc de la guerre en Ukraine va entraîner un mouvement pour réduire cette dépendance aux importations. Agriculteurs et pays sont trop dépendants de systèmes techniques et d’acteurs sur lesquels ils n’ont aucune prise : marchés internationaux, producteurs d’engrais et de produits phytosanitaires, semenciers, organismes de crédit et d’assurance, etc. L’asymétrie du pouvoir aux dépens des agriculteurs et des États, qui se font « balader ». L’interdépendance est devenue une dépendance. Il faut retrouver une capacité d’agir. C’est pourquoi on parle tant de souveraineté.

Le paradoxe de l’actuelle crise est que la production mondiale excède les besoins.

La production alimentaire par habitant continue d’augmenter : un adulte a besoin d’environ 2 000 kilocalories par jour, mais on considère qu’avec une disponibilité alimentaire moyenne de 2 500 kilocalories par personne et par jour, un pays est à l’abri d’un risque de pénurie. Jusque dans les années 1980, on ne produisait pas assez. Mais la production a grimpé plus vite que la population, et selon l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), on frise aujourd’hui les 3 000 kilocalories par personne et par jour ! Énormément de nourriture est gaspillée. La différence entre ce qui est produit et ce qui est consommé est de 30 % !

Comment dès lors expliquer la hausse de l’insécurité alimentaire ?

Environ 800 millions de personnes dans le monde, y compris en Europe, n’ont pas assez de pouvoir d’achat. Des paysans ne possèdent pas suffisamment de terres pour subvenir à leurs besoins. L’insécurité alimentaire est aussi liée aux migrations provoquées par la sécheresse et les conflits. Une partie de la production est utilisée pour les agrocarburants : c’était un nouveau débouché pour les agriculteurs. Cela peut être intéressant car il s’agit d’une ressource énergétique renouvelable, mais le calcul doit être précis, car si l’on déforeste et que l’on utilise un maximum de mécanisation et de chimie, le bilan environnemental devient nul, voire négatif. Afin de faire diminuer la pression sur le marché des céréales, il serait possible de réduire la part de l’éthanol et des huiles végétales dans les carburants. En outre, 42 % de la production mondiale de blé et de maïs est employée pour la nutrition animale, les Européens et les Américains mangeant trop de produits animaux, comparé à leurs besoins. L’élevage industriel contribue largement aux émissions de gaz à effet de serre. Changer de mode de production implique de revoir nos habitudes, en mangeant moins souvent de produits animaux et en acceptant qu’ils soient plus onéreux. La consommation de viande s’est banalisée dans les pays riches, on ne peut plus continuer ainsi, ni généraliser ce mode de vie, intenable pour la planète.

Vous évoquez également le rôle de la spéculation.

Les contrats à terme peuvent constituer pour l’agriculteur une certaine sécurité, afin de lui garantir un prix entre le moment où il met en culture et la récolte. Cependant, si le courtier qui a signé le contrat pressent un risque de surproduction, il peut le revendre avant qu’il ne perde de sa valeur. La spéculation devient abusive quand trop d’acteurs qui pensent que la tendance est à la hausse des prix achètent des contrats et font grimper artificiellement les cours : une partie de la hausse actuelle du blé résulte de cette spéculation excessive.

Que peut apporter la diversification des cultures ?

Il existe en Afrique une vraie prise de conscience sur le fait qu’il faut jouer la diversification. Comme dit l’adage, « il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier » : en Égypte, la dépendance aux importations de blé – principale céréale consommée – est devenue catastrophique avec la guerre en Ukraine. Et la monoculture rend les récoltes plus vulnérables aux attaques de maladies et de parasites. À l’inverse, le Nigeria a par exemple su diversifier ses cultures : igname, maïs, manioc, riz, mil et sorgho, patate douce, banane plantain, etc. Grâce à cette diversification, le pays est devenu relativement peu vulnérable. L’apport de la diversification est également nutritionnel : il faut manger un peu de tout pour assurer ses besoins.

En octobre aura lieu le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA), qui réunira des représentants de la plupart des pays, de la société civile, des organisations internationales et du secteur privé. Qu’en attendez-vous ?

Le CSA est un lieu de confrontation de points de vue. L’Afrique a conscience de la nécessité de relancer sa production agricole. Mais comment ? Une production industrielle qui peut permettre un accroissement rapide des rendements mais qui provoque des dégâts environnementaux, ou une agro-écologie qui garantit une production plus durable et équitable ? L’Ouganda est par exemple très impliqué dans l’agro-écologie et l’agroforesterie. Les systèmes paysans africains traditionnels tirent ainsi parti des arbres pour aller piocher des fertilisants naturels en profondeur dans le sol, tel le phosphore, qui va ensuite remonter à la surface via les feuilles des arbres. La recherche occidentale a privilégié des solutions techniques industrielles, mais il est possible de faire autrement. Le souci est que les acteurs industriels pratiquent le lobbying pour imposer leurs mesures. C’est hélas le cas de la fondation Bill et Melinda Gates : l’informaticien américain a révolutionné les usages avec Windows et estime donc que la technologie peut tout résoudre… C’est à mon sens une fuite en avant. L’enjeu n’est pas de remplacer une solution unique par une autre, mais de reconnaître la multiplicité des solutions expérimentées par les agriculteurs en fonction des climats et des sols. Au CIRAD, nous essayons de faire de la recherche autrement, avec les agriculteurs, pour trouver des solutions à l’échelle de chaque territoire. La démarche agro-écologique est nouvelle, difficile, et peu d’agronomes sont encore formés à cette nouvelle façon de travailler. Les habitudes vont mettre un certain temps pour changer, mais il faut les soutenir. 

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