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SAWALAND

Plongée dans le fleuve sacré

Par François.BAMBOU - Publié en février 2016
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Puissante institution fondéeil y a presque deux siècles, l’Assemblée traditionnelle annuelle des Sawas à Douala fait aujourd’hui l’objet d’un festival très couru, le Ngondo.

Bwanganga ! » Ce mot, qui signifie « prudence » en langue douala, était le thème de l’édition 2014 du Ngondo, l’Assemblée traditionnelle annuelle des Sawas, fondée vers 1830 à l’initiative du chef Ngando a Kwapour maintenir la paix au sein de ce peuple, qui forme la descendance d’Ewale a Mbedi (son fondateur, vers 1678) et qui partage les rituels de l’eau (sawa signifie « rive »). S’il est aujourd’hui un festival culturel qui rassemble, chaque année entre novembre et décembre, la vingtaine de tribus du Sawaland, le Ngondo était à l’origine une Assemblée des chefs qui remplissait trois missions essentielles, comme l’explique Adolphe Sammet Bell, secrétaire général du Ngondo : une mission juridictionnelle qui réglait les conflits, notamment commerciaux,et dont les décisions s’imposaient sur l’ensemble du territoire sawa ; plus politique, une mission de représentation qui défendait les intérêts des Sawas, par exemple auprès dela cour impériale d’Allemagne en 1902 pour dénoncer le non-respect du traité germano-douala par la partie allemande ; enfin, une mission de chambre consulaire, qui régulait le commerce et le troc entre les différentes tribus sawas. Réputé pour sa sagesse, le chef Ngando a Kwa, qui avait constaté que les palabres étaient interminables, imposa rapidement que le Ngondo se tienne sur le lit du fleuve pendant la marée basse. Ce qui contraignait l’Assemblée à délibérer et à décider avant la remontée de l’eau. Sur les berges du fleuve Wouri, les cérémonies débutent à l’aube par une communion entre les chefs des tribus et les ancêtres. « Il s’agit pour nos chefs de rendre compte à nos aïeux et de prendre leurs instructions pour les mois qui viennent », explique Adolphe Sammet Bell. Avant la fin de l’Assemblée, un jeune plonge en apnée dans les profondeurs du fleuve et en sort (sec, selon la légende) avec les recommandations des ancêtres, parfois étonnantes, comme en 2013 : « Les Sawas doivent faire beaucoup d’enfants ».

MAINTES FOIS SUSPENDU
Le Ngondo perpétue aussi les traditions qui ont survécu à l’occidentalisation : enseignements rituels, courses de pirogues, combats de lutte, concours de cuisine et de danse. Lors de ces festivités, les femmes sont vêtues de kabas ngondo, des robes longues, amples et bariolées assorties d’un foulard de couleur vive. Un style sawa qui s’est imposé dans la garde-robe de toutes les communautés camerounaises. Les hommes, eux, enfilent une toque noire en fibre de raphia (parfois rehaussée d’une plume) et portent une chemise immaculée au-dessus d’un pagne de velours ou de soie sombre. Les notables se reconnaissent à leurs colliers, leurs amulettes, leurs chasse-mouches ou encore leurs cannes.
En raison de son influence religieuse et politique, le Ngondo a été maintes fois suspendu. D’abord sous la colonisation allemande, ensuite par les Français de 1940 à 1949, puis par l’administration camerounaise à partir de 1977. Rétabli en 1990, c’est aujourd’hui un festival culturel et cultuel. Chaque année, son thème tient lieu de révélation pour l’ensemble du peuple sawa, qui doit s’y conformer et écouter les prêches des rois des différents cantons. « Nous devons nous armer de notre bwanganga particulièrement en ces temps de terrorisme, de radicalisme religieux, en ces temps où les faibles d’esprit sont psychologiquement et psychiquement abusés par des sorciers d’un autre genre (…) pour faire preuve de discernement », explique cette année Paul Milord Mbappe Bwanga, chef supérieur du canton Bele Bele et président du Ngondo.

SOURCE D’INSPIRATION
La communauté sawa s’étend sur une grande partie de la zone anglophone du Cameroun depuis Limbé, englobe l’arrière-pays du littoral, notamment dans le Moungo et les Bakoko-Bassa, et s’étend jusqu’à Campo, dans le Sud, en passant par Douala, Bonabéri, ou encore Dibombari autour de l’estuaire du Wouri. Ses chefs, seuls capables de communiquer avec les ancêtres et avec Dieu, ont gardé une grande influence sur la population. Ce qui est normal, explique l’un d’eux : « Avant l’arrivée des Blancs au Cameroun, le chef était détenteur de tous les pouvoirs d’État. Il s’en est servi à bon escient, surtout à l’arrivée des Européens. C’est lui qui les a accueillis, commerçants, politiques ou religieux, et il serait peu sérieuxde penser qu’il soit tout à coup incapable d’avoir une place dans le commandement moderne. Certes, les choses ont évolué et le chef ne peut plus être ce chef absolu qu’il a été. » Cependant, « l’expérience a prouvé que le dépouiller de tous ses pouvoirs sous le couvert du modernisme à outrance ne peut être qu’une erreur. Il est en contact permanent avec son peuple, c’est une courroie indispensable dans l’administration du pays. »
Autrefois raillé, le Ngondo a désormais inspiré la plupart des ethnies du pays, qui tiennent chacune, tous les ans, à organiser leur retour aux sources. « Normal, commente Adolphe Sammet Bell. Si on ne sait pas d’où on vient, on saura difficilement où on va. En nous rassemblant, en allant puiser les solutions dans nos traditions et dans la sagesse de nos aïeuls, nous sommes mieux outillés et plus soudés pour faire face aux défis d’aujourd’hui et de demain. »

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